Par rapport à la France, il est sept heures de plus au Japon.
Lorsqu'il est midi à Paris, il est donc 19h00 à Tôkyô.
2 mois au Japon, par un moine français
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Le Japon m'a toujours séduit et fasciné, encore plus maintenant que j'y suis. Je fais en ce moment la connaissance d'une partie de notre monde si bien organisée qu'elle semble appartenir à un autre. En vous offrant le récit de mon voyage ici, le plus dur pour moi est d'être bref. Tant de choses en si peu de temps... tout en ayant été privé de connexion Internet pendant les cinq premiers jours.
L'expérience que je fais de ce pays m'enchante vivement, à tel point que la réalité dépasse les rêves. Celui qui est sensible à la discipline, amoureux du respect total des uns envers les autres, et apprécie les choses en ordre se doit de demeurer très vigilant, car il court un grand risque au Japon ; celui d'y développer de grands attachements ! Voilà LE pays qu'il me fallait encore découvrir, cette merveilleuse contrée où tout contraste tant avec la Birmanie (qui possède aussi des qualités remarquables, mais pas les mêmes, dirons nous), où je résidais depuis presque dix ans.
Dire que l'hôtesse du guichet de l'aéroport de Bangkok m'a dit (de son anglais teinté par un fort accent thaï) : « Je regrette, mais on ne peut pas vous laisser partir pour le Japon ». La raison ? Il fallait impérativement un vol retour vers le pays d'origine du titulaire (et non, en l'occurrence, vers la Birmanie). Ladite compagnie m'avait toutefois établi le billet d'avion (et laissé effectuer la première partie du trajet). Tout n'allait donc pas pour le mieux, d'autant plus que je n'avais pas le moindre sou (comme toujours, puisque le renoncement total à l'argent constitue l'une des règles principales de la discipline monastique). En outre, nous étions le soir, j'étais fatigué, affamé, assoiffé, frigorifié (à cause de la climatisation excessive), et de surcroît, un mal de crâne croissant me martelait sans répit depuis le matin. Peu après, l'hôtesse vint vers moi avec son plus beau sourire m'annoncer que l'avion ne partait plus à une heure du matin, mais à six heures le lendemain. La bonne nouvelle c'est que (par on ne sait quel miracle) je pouvais faire partie du voyage...
Alors que le vieil A310 me propulse à grande vitesse vers le pays du soleil levant, j'ignore totalement ce qui m'y attend. J'ai bien quelques idées du pays, à travers les nombreux blogs, forums et ouvrages que j'ai parcourus, et photos que j'ai vues. La langue ne m'est pas totalement étrangère non plus, puisque voilà six ou sept mois que je l'étudie intensément (de manière théorique) à l'aide d'une bonne méthode (Assimil). En tous cas, personne ne m'attend. Comme bien souvent, je suis comme une feuille morte qui se laisse emporter par le vent. J'ai seulement l'adresse d'une association theravadá dirigée par un moine birman, sur Tôkyô, avec pour tout bagage, mes robes autour du corps, quelques livres en français sur la méditation, ma brosse à dents, quelques paperasses et divers effets, tels que toutes mes lames de rasoir que j'ai pu embarquer sans problème avec moi dans la cabine !
Que faire en atterrissant ? (l'aéroport est à plus de cinquante kilomètres de la capitale) comment faire ? où aller ? Inutile de se poser de telles questions. Nous verrons bien tout cela au moment venu. À quoi cela sert-il de s'interroger de la sorte alors que nous ne sommes pas encore arrivé et que nous n'avons pas même idée de savoir comment les choses vont se dérouler ! Vraiment, le mieux est de ne rien attendre, de voir comment cela se passera. Chaque fois que j'ai fait ainsi, tout s'est passé pour le mieux. Alors pourquoi ne pas adopter cet état d'esprit qui nous fait rester autant que possible au présent, donc pleinement en face de la réalité ? C'est bien ce que je vais faire, et une fois de plus, je ne serai pas déçu...
Quand le steward nous autorise à ouvrir de nouveau les hublots, j'aperçois le soleil levant, d'un rouge clair au milieu d'un ciel blanc. L'avion se dirige justement vers l'astre, qui à cet instant, symbolise en grandeur nature le drapeau nippon.
Mon voisin est un moine japonais. Il me fait remarquer le Mont-Fuji, que l'on distingue très clairement, dépassant la mer de nuages qui flotte alors sur le Japon. Il m'exhorte, une fois de retour dans mon pays, à crier à tout le monde qu'il faut cesser de couper les arbres. Quelques phrases et mimes plus tard, il me présente un homme d'une trentaine d'années qui m'offre le train régional/métro pour gagner Tôkyô. Dans le train, il pianote sur son téléphone portable. J'ai l'impression que ces « choses-là » (je n'en ai jamais eu) proposent maintenant tellement de fonctions que je serai encore capable d'être surpris si on me disait « le mien, il fait même téléphone ! ».
En me montrant l'heure, il me demande (afin que je puisse pratiquer mon japonais) nan ji desu ka, quand je lui réponds qu'il est 16h45, il me dit que nous aurons une correspondance à effectuer et que nous parviendrons à Shinjuku à 17h42. À destination, c'est une amusante sensation d'irréel, une forte dose de complet dépaysement. Shinjuku est peut-être la plus grande station de métro de la planète : un foisonnement de gens pressés qui se croisent dans tous les sens, avec des allées et des escaliers qui semblent s'emmêler comme des spaghettis, le tout couvert de panneaux remplis d'inscriptions faites de caractères que je connais encore bien mal. Pendant le parcours, mon bienfaiteur a lancé quelques coups de fils et a pris de moi quelques clichés que je ne pourrai malencontreusement pas vous donner à voir, étant donné que dans la précipitation de nos adieux, nous avons oublié de nous échanger nos mèls.
Les téléphones étaient destinés au centre theravadá, dont le numéro accompagnait l'adresse. Au beau milieu de la gigantissime marée humaine de la station souterraine de Shinjuku, le jeune homme s'éclipse, à l'instant même où il me confie à une dame âgée d'une soixantaine d'années (jointe peu avant au téléphone). Des cheveux aussi gris et stricts que ses habits, cette vieille japonaise de petite taille m'adresse un sourire rayonnant d'hospitalité et emprunt d'un profond respect, tout en se courbant en avant, les mains jointes, avant de s'engager d'un pas très décidé à travers la foule, non sans m'avoir demandé de la suivre.
Avide de découvrir ce pays si nouveau pour moi, mes yeux jonglent entre la petite dame grise et les innombrables attractions visuelles pétantes de couleurs. Il y a des publicités qui semblent jaillir de tous les coins comme des hallucinations, des restaurants qui proposent leurs plats alléchants en matières synthétiques (rudement bien imitées) sur leurs devantures (oui, même le plastique peut faire saliver). La petite dame que je dois filer se faufile si vite dans la masse et s'y confond si facilement que je ne manque pas de la perdre. Alors que j'ai la sensation d'être sans boussole au milieu de l'océan, je me souviens de l'une des leçons de mes livres d'apprentissage du japonais. Il était question que le personnage se perde ici même, dans la station de Shinjuku, qu'il comparait à un labyrinthe. Soudainement, je vois la petite dame courir en montant à contre-sens un escalator (pour revenir vers moi), me lançant un regard qui signifie « alors, on rêvasse ? » Cette fois, j'accélère le pas.
J'ai l'impression d'être dans un film d'intrigue. Tout se passe très vite. Elle me tend un ticket de métro et nous nous engouffrons dans une rame qui nous propulse vers la tôkyô eki. Ma bienfaitrice m'offre une carte de téléphone et une enveloppe contenant des yen, que bien sûr, je refuse (discipline monastique oblige). Ensuite, elle me remet un ticket de bus, un ticket de train et un bout de papier sur lequel sont indiqués des horaires à la minute près, en accompagnant son geste d'explications (en japonais, car elle ne parle pas anglais). Il me faut donc aller en car jusqu'à Kashima (une ville située à une centaine de kilomètres de Tôkyô). Là, il y aura une gare, depuis laquelle je devrais prendre un train pendant quatre stations. À la dernière, quelqu'un m'attendra avec une voiture.
Tout se passera comme prévu. Avant de me laisser tomber dans un somme profond, depuis la fenêtre du car, je contemple le Japon urbain et nocturne : de hautes tours qui s'étendent jusqu'à l'horizon, étincelantes de lumières multicolores, parfois clignotantes. Tels des serpents géants qui s'entrelacent, les routes sont conçues de manière totalement époustouflante. D'une propreté remarquable, le décor urbain tokyoïte présente tous les aspects d'une ville futuriste bien organisée. Les bâtiments, les routes et les ponts sont parfois si serrés les uns par rapport aux autres, qu'aucun centimètre carré de place ne semble gaspillé. À tel point qu'il y a jusqu'à trois routes les unes au-dessus des autres.
L'homme venu me chercher à la gare a soixante ans. D'allure très modeste, il demeure très calme, sous son bonnet de laine. Lorsqu'il me parle, il le fait lentement, en détachant chaque syllabe, afin que je puisse mieux le comprendre. Il me conduit dans une petite maison, faisant partie d'un monastère occupé par un moine birman, actuellement en déplacement. Nous sommes là dans un petit village qui s'appelle Taiyô, ce qui signifie Océan. Comme il fait tout noir et qu'il est presque onze heures du soir, je ne perçois de l'endroit où je suis que le profond silence et le froid. Le baromètre se confine entre 10 et 15 degrés, ce qui contraste avec les 35 degrés que j'ai laissés à Yangon. o yasumi nasai !
Difficile de sortir d'un bon lit aux couvertures épaisses, lorsqu'en dessous se trouve un tapis chauffant et que règne dehors un froid de canard (surtout à six heures). Rien de tel, cependant, que de marcher à l'air frais pour bien se réveiller. En effet, le repas du matin est servi dans une autre maison. Cette dernière est une demeure traditionnelle, bordée par un très charmant jardin (comme tous les jardins au Japon). Les pièces sont divisées par des cloisons fines, translucides et coulissantes. On marche déchaussé sur des tatamis pour lesquels les dimensions des pièces ont été conçues au millimètre près. L'esthétique générale est très harmonieuse, très sobre, très reposante. Donc très propice pour la méditation.
La cuisine que mon bienfaiteur me sert est simple, naturelle, à peine assaisonnée. Elle est extrêmement saine, donc très bonne totemo oishii desu. Nous sommes dans un petit quartier résidentiel où le silence est total. Ici, les maisons sont minuscules, elles semblent faites tout en plastique, comme si chacun avait du collectionner des œufs surprise en chocolat pour obtenir de quoi construire sa demeure. La maison dans laquelle je dors ne doit pas dépasser les 70 mètres carrés, y compris son étage. Les toits très pentus et les couleurs à peine réelles des maisons de ce quartier donneraient à penser que Monsieur Disney en est l'architecte. J'apprendrai qu'il s'agit là surtout de maisons secondaires.
Cette contrée est sous bien des aspects tellement mignonne qu'on la croirait faite pour des enfants. Tout est petit ; les maisons, les voitures — dont beaucoup ressemblent à des véhicules de golf, en forme de petites boîtes à chaussures, comme pour pouvoir en garer plus au même endroit — et même les forêts, dont les arbres sont souvent fins et très serrés les uns contre les autres.
Vers midi, après le second et dernier repas de la journée, le vieil homme me conduit dans sa petite auto pour me faire découvrir le village. Il y a des rizières, des champs de fleurs, des serres, des maisons aux toits rappelant ceux des temples, des routes bordées de publicités, de commerces divers, le tout parfaitement propre. C'est comme si le pays entier était tout neuf. En fait, le Japon vient tout juste d'être créé, uniquement pour le plaisir de mes yeux ! Les voitures sont si propres et en si bon état qu'on jurerait que tout le monde vient de s'en acheter une neuve. Sans doute, l'effet est-il très accentué par le fait d'avoir été longtemps dans une des régions les plus pauvres et les plus délaissées de ce monde.
À peine cinq minutes après que nous soyons partis, ô surprise ! Se dévoile devant nous en large panorama l'océan. À cet instant, je comprends d'où vient le nom du village (Océan, en français). En dépit du froid cinglant, une armée d'hommes en combinaison chauffante (comme les tenues de plongée) partent à l'assaut des vagues à l'aide de leurs surfs. Je parcours quelques pas dans la mer : mizu ga tsumetai desu ne ! Jamais je n'aurais été autant à l'est... mais au fait, où se trouve le point le plus à l'est ? S'agit-il de la ligne de changement de date (en plein pacifique) ? Cependant, on peut encore aller plus à l'est... Imaginons que quelqu'un trouve un pôle est. Voilà de quoi déboussoler le monde entier !
Le tour du coin s'achève par la visite d'une síma, bâtiment nécessaire à l'intégration des moines dans la communauté de Bouddha. Située dans une petite forêt, celle-ci serait la plus ancienne du pays.
Aujourd'hui, il serait bien que je puisse utiliser un peu Internet...
— Excusez-moi, est-ce qu'il y a Internet ici ?
— Non.
— Et il n'y aurait pas un voisin qui...
— Non.
— Et à la poste ?
— Non plus.
— Ailleurs, dans le coin ?
— Il faut aller à Tôkyô pour ça.
Stupéfaction, la capitale est à 120 km d'ici ! Nous sommes dans le pays le plus moderne de la planète et le « grand réseau » n'est pas présent partout !!? Mon bienfaiteur finit tout de même par me trouver un cyber café — cher —, à une bonne demi-heure de voiture de notre village océanique.
De retour, je pars pour une promenade dans la campagne environnante inaka ha ii desu ne. En raison des nombreux quartiers résidentiels et du relief irrégulier, il est impossible de se repérer. Étant donné que je n'ai aucun indice à fournir sur l'endroit où je loge, je prends soin de bien retenir chaque bifurcation. Comme j'ai manqué de me perdre en pensant faire une boucle, j'ai pensé plus raisonnable de tout refaire en sens inverse, ce qui a doublé la longueur de la balade. Lors de ce tour, je n'ai croisé personne, si ce n'est deux très vilains cabots qui ont menacé de m'attaquer. Pour me tirer d'affaire, je suis parvenu à leur faire peur en m'efforçant de paraître aussi calme que possible, bien que je fus sûrement le plus effrayé des trois.
À cause du froid, je reste confiné dans ma chambre, en haut de la petite villa qui fait office de monastère, et dont l'intérieur donne à penser que nous sommes dans un camping-car ou dans un bateau. Ce matin, je poursuis mon apprentissage du nihon go, tout seul avec mes livres. Il règne ici un calme parfait. C'est même trop calme. Pour la méditation, c'est impeccable. Néanmoins, je ne suis pas venu au Japon pour méditer.
La raison de mon séjour ici, c'est d'une part l'apprentissage du japonais (en le pratiquant autant que possible), la découverte des Japonais, de leur pays et de leur culture. Nul besoin de réfléchir des heures durant : je ne dois pas rester ici ; ce qu'il me faut, c'est rencontrer beaucoup de monde, me plonger dans des lieux mouvementés, où il y a beaucoup de choses à découvrir, à lire, à entendre, à parler. Le mieux est certainement d'aller à Tôkyô (en tout cas dans un premier temps).
Le maître des lieux (un moine birman que j'ai croisé six ans plus tôt en Birmanie) est de retour. Ce qu'il me dit sur la situation du théravada est peu réjouissant :
« Voilà dix ans que je demeure principalement ici, au Japon, et je pense maintenant à retourner dans mon pays. En dehors de rares méditants, personne ne vient ici. D'une part, les gens sont trop occupés aujourd'hui (à travailler, à courir après les plaisirs). Ils ne s'intéressent vraiment pas du tout au dhamma. D'autre part, il n'existe pas de pays où les différents types de croyances et d'écoles bouddhiques sont autant divers, complexes, confus et mélangés qu'au Japon. »
Bien qu'il parle couramment le japonais, mon pauvre ami moine rencontre donc des conditions qui sont bien loin d'être aisées pour faire connaître ici la parole de Bouddha et ses inestimables bénéfices. Sans doute serait-il bien de s'adonner à ce genre de tâche à l'aide d'Internet ? C'est d'ailleurs l'une des principales raisons qui me pousse à étudier le japonais : proposer des textes en nippon via le web. Je comprends que mon vénérable hôte n'est pas un expert en la matière, lorsqu'il me demande : « Est-ce que vous avez emmené Internet avec vous ici ? » Cela dit, ce sera sans doute bientôt possible.
La journée se termine dans un bon bain chaud.
Ce matin, il fait froid dans le village de Taiyô, et la pluie lui donne une atmosphère bien triste. C'est comme si le ciel pleurait mon départ. Lorsque j'ai quitté Mandalé (en Birmanie), une forte pluie avait arrosé la ville de ses trombes en pleine saison sèche. Idem à Yangon lorsque j'en suis parti pour voler vers le Japon. Si je suis un être aux pouvoirs divins ? Non, ce sont juste des coïncidences qui m'amusent, qui m'arrivent comme des clins d'œils.
Je fais mes adieux au moine et au bienfaiteur, et l'autocar part à la seconde près selon l'horaire. Je me dirige vers la plus grande agglomération de l'île (l'une des plus importantes de la planète), sans parapluie, avec toutefois une carte de bus du réseau urbain tokyoïte et une adresse que le moine birman m'a données. L'adresse est celle d'une association théravada que m'avait également indiqué mon ami Pierre.
Moins de deux heures après, le car pénètre progressivement dans la cité géante. Resplendissante de grandeur — tout n'est donc pas si petit au Japon —, c'est un panorama presque extra-terrestre qui s'offre à mes yeux. Je demeure quelque peu impressionné par cette ville qui s'étend sans fin sous un ciel azur. Vraiment, Tôkyô fait ressembler Paris à un petit village ! Le soleil de fin d'après-midi fait étinceler les hautes tours de la ville aux architectures les plus pointues et les plus audacieuses.
Voici maintenant le cœur de la mégapole. À eux seuls, les panneaux publicitaires de tous styles et les enseignes lumineuses de toutes couleurs constituent une grande distraction. Malgré un foisonnement incessant (certains magasins demeurent ouverts sept jours sur sept, 24 heures sur 24) de monde, de commerces et de véhicules, tout est d'une propreté impeccable. Non pas tant que les Nippons nettoient bien, mais tout simplement qu'ils ne salissent pas ! C'est là aussi le secret de la purification de l'esprit : ne pas chercher à le nettoyer, mais cesser de le salir sans cesse.
Le car parvient à son terminus, la gare de Tôkyô (qui est surtout une gigantesque station de métro). Comme je ne dispose que d'une carte de bus, il me faut aller au centre théravada en bus. Je marche au hasard dans la ville géante, sans trop oser adresser la parole à qui que ce soit tant les gens paraissent pressés. Dans ce quartier, tous les hommes semblent être des hommes d'affaires et les femmes des femmes d'affaires. Seuls les oiseaux prennent leur temps, mais je doute qu'ils soient en mesure de me renseigner.
Au bout de quelque temps, n'apercevant pas la moindre station de bus, je finis par demander mon chemin à deux jeunes en cravate. Le centre étant situé dans le quartier de Shibuya, je demande un bus pour la gare de Shibuya. Comme ils ne savent pas où trouver des bus, je leur fais savoir que je peux tout aussi bien y aller à pied. tooi desu, me répond l'un. koko kara ichi ji kan desu, précise l'autre. Je demande encore la même chose à un vendeur. Visiblement, les bus sont une chose rare par ici. Qu'à cela ne tienne, j'irai à pied, mon sac n'est pas très lourd. Je prends donc la rue qui se trouve devant, et vais toujours tout droit, selon les indications qui m'ont été données. Quelques minutes plus tard, l'artère donne en plein sur ce qui paraît être le Palais Royal.
Je profite d'un feu rouge pour aborder deux hommes d'affaires vêtus d'un complet impeccable. En fait, ils sont en train d'héler un taxi. En m'affirmant que la gare de Shibuya se trouve à plus de deux heures d'ici à pied, l'un d'eux m'invite à monter avec eux dans le taxi — c'est sur leur chemin. Ces deux hommes sont hautains ; c'est l'espèce de personnes qui pensent qu'avoir de l'argent nous met au-dessus des autres (hélas, cette espèce est loin d'être rare). S'ils m'ont pris, ce n'est pas pour me rendre service, mais pour se divertir : quoi de plus drôle qu'un Occidental en robe monastique avec des sandales ? Peu importe leur intention, tout ce qui compte est que cela me permet d'avancer, tout en découvrant la ville. L'un des hommes me demande de lui montrer l'adresse du lieu vers lequel je me rends. Il me dit qu'il me faudra prendre un bus depuis la gare de Shibuya.
Il m'adresse (en anglais) quelques questions banales (d'où venez-vous, etc.), puis se met à rire avec son ami.
— Est-ce que vous pouvez prier pour mon collègue ? Priez pour qu'il obtienne une fiancée ; il n'arrive pas en trouver une.
— Je ne prie pas, je médite seulement.
— Ah ?
— Et c'est bien de ne pas avoir de fiancée. On est totalement libre, lorsqu'on est seul. Quand on a une fiancée, on récolte toutes sortes de problèmes !
Cette dernière réplique est naturellement valable de la même manière pour les deux sexes. Lorsque nous parvenons devant la célèbre gare de Shibuya, je descends du taxi en saluant les hommes d'affaires.
Une fille m'offre un paquet de mouchoirs sur lequel est imprimé de la publicité et qu'elle distribue aux passants. Je lui demande où se trouve la statue de Hachikô, dressée devant la gare. Elle est juste sur le côté. Ici, quelle vue spectaculaire ! S'agit-il d'un géant festival du 22e siècle ? Non, c'est seulement un quartier branché de Tôkyô, avec des publicités vidéo qui se succèdent sur des écrans si grands qu'ils font parfois toute la largeur des tours sur lesquelles ils sont fixés.
Visuellement, la population jeune anéantit toute chance de repos pour l'œil. Les vêtements sont si étonnants que leur fonction de vêtir ne semble qu'accessoire. Que dire des coiffures, des parures, et... s'il me fallait décrire tout ce que je découvre dans cette contrée, des mois à taper sur mon clavier ne suffiraient pas. Ce qui me surprend le plus, c'est que je passe totalement inaperçu. Exactement comme si j'étais japonais et vêtu « comme tout le monde ». Pour une fois, les autres ne me dévisagent pas avec surprise ; c'est plutôt moi qui les regarde.
C'est bête à dire, mais je ne sais pas à qui demander mon chemin, tant il y a du monde ! Je finis quand même par accoster quelqu'un, qui m'envoie vers le poste de police. Je fais tous mes efforts pour tenter de comprendre quelques mots du fort aimable policier qui me renseigne. Lorsqu'il me montre sur le plan où nous sommes et où je vais, je réalise que c'est loin d'être la porte d'à côté et que Shibuya est un quartier qui à lui seul doit faire au moins la moitié de Paris ! L'agent a l'air fort embarrassé lorsque je lui dis que je n'ai pas un sou et que je ne dispose que d'une carte de bus. Je demeure néanmoins parfaitement confiant, ne songeant pas un seul instant à la minute suivante, restant si paisible que je sais parfaitement que tout se passera pour le mieux. Et là, comme par enchantement, un jeune, parmi les personnes également venues pour demander un renseignement, me propose de me conduire en moto. Avant cela, il souhaite me présenter un ami.
En arrivant chez ce dernier, enfin je pénètre pleinement dans le Japon. Voilà ce que j'appelle visiter un pays : se retrouver chez un « habitant type », partager avec lui une tranche de son « quotidien type ». Nous sommes en l'occurrence dans un appartement minuscule, avec des appareils électroniques qui traînent dans tous les coins. La première chose qui saute à mes yeux... le devineriez-vous ? Un ordinateur portable connecté à Internet, posé à même la moquette. Il y a même une prise murale pour le câble Internet, comme nous avons des prises pour le courant et pour le téléphone. Affamé, le jeune motard descend chercher un repas dans une boîte de polystyrène et des jus de fruits, pendant que j'essaie de discuter avec son copain. Ces deux jeunes sont particulièrement avenants, doux et attentionnés. Je crois deviner que ces deux-là sont loin d'être des cas isolés au Japon.
À la tombée de la nuit, nous mettons nos casques et je suis conduit au centre théravada. Là, je bénéficie d'un accueil chaleureux des membres de l'association qui entretiennent le centre. Ils ne sont pas même surpris de voir un moine occidental débarquer à l'improviste le soir. Un peu plus tard, arrive un moine singhalais ; c'est lui qui gère le centre. Il loge ailleurs, ainsi que deux moines japonais avec qui je ferais connaissance le lendemain.
On me montre ma chambre, au troisième étage. Le rez est occupé par l'entrée, une grande statue de Bouddha, la salle à manger avec un coin cuisine. À côté, un garage dans lequel est parquée une grosse Mercedes noire (relativement ordinaire à Tôkyô). Au premier, la salle informatique, avec de nombreux ouvrages et CD (d'enseignements je présume) édités par l'association. Au second, une salle pour les cérémonies, qui peut aussi être transformée en salle de réunion.
Après avoir répondu aux mèls les plus urgents, je vais me coucher. Mon lit est si confortable (mou) que j'ai du mal à m'endormir. Il me faut enlever le matelas et mettre une couverture à la place. Apparemment, je suis le seul à dormir dans le bâtiment de l'association.
L'étage où je loge est constitué d'une large pièce qui donne sur une salle de bain, des toilettes et ma chambre à coucher. Étant donné que des gens n'y viennent qu'occasionnellement, par exemple pour s'entretenir avec des visiteurs ou pour entreposer un somptueux bouquet de trente amples roses jaunes, c'est comme si je disposais pour moi seul de toute une suite. Cela dit, un espace de deux mètres carrés m'aurait tout aussi bien convenu.
Des fenêtres, on aperçoit le feuillage des arbres qui bordent la promenade d'en face, et de hauts immeubles qui grattent le ciel, et qui, la nuit, prennent l'apparence d'un décor de science-fiction avec leurs lumières clignotantes. Aux murs de ma chambre, il y a deux tableaux de tissus. L'un représente le très fameux zédi Shwedagon de Yangon — à 300 mètres duquel j'ai vécu ces derniers mois — et l'autre la non moins vénérée statue Mahàmuni de Mandalé — où j'ai vécu les trois années précédentes. Comme si cela ne suffisait pas pour que la Birmanie me fasse un clin d'œil, voilà que sous mon lit se trouve une pile de robes monastiques... birmanes ! Je n'ai pourtant vu que des Japonais et quelques Singhalais par ici.
Après un clin d'œil de choses provenant du pays que je viens d'habiter durant une dizaine d'années, c'est l'autre œil qui cligne dans les toilettes : celui de ma langue maternelle. Sur le tissu qui protège le papier toilette sont accrochés deux broches. L'une représente une petite tour Eiffel peinte en bleu blanc rouge, sur l'autre est écrit (en français) « Spécialités de la maison ». Sur le porte-savon, on peut lire « Premier ma maison » et sur la serviette pour les mains « ELLE maison » (de la version du magazine ELLE pour la maison, je suppose).
Pas du tout habile pour fournir des descriptions culinaires, je me contenterai d'indiquer que les plats qui sont préparés et qui sont servis ici sont de haute qualité, qu'il est impossible de ne pas prendre de plaisir en les ingérant — y compris pour un moine ! — et qu'ils sont autant originaux qu'esthétiquement bien présentés (y compris la décoration de la vaisselle, des baguettes, des repose baguettes, etc.). Quoiqu'il en soit, ce n'est pas le rôle d'un moine que de vanter et de décrire telle ou telle cuisine.
J'aurais pu emprunter un appareil photo pour vous montrer les tant de belles choses que je vois, mais après réflexion, je crois que je ne mettrai pas de clichés pour illustrer le récit. Tout passera par le texte, ce qui laissera à chacun le loisir d'imaginer ce qu'il veut. Aussi, les sites qui offrent des photos splendides du Japon ne manquent pas. Cependant, il pourra se trouver que je vous donne des liens vers d'autres sites en relation avec ce que je vis ici.
Jamais je n'aurais pu espérer une situation aussi satisfaisante, même si j'avais soigneusement préparé ce voyage et disposais d'un porte-monnaie bien garni. Je suis arrivé ici sans aucune pensée, sans rien connaître, sans un sou en poche (et d'ailleurs même sans poche !), et je me retrouve dans une vaste habitation en plein Tôkyô, où je jouis d'une alimentation plus que convenable, suis entouré de personnes d'une gentillesse admirable, et dispose de tout ce qu'il faut pour vivre et travailler dans les meilleures conditions, y compris Internet.
C'est toujours ainsi que cela se passe avec le renoncement : plus on renonce aux choses, plus elles viennent à soi. C'est un fait, et non le but recherché, attention ! Le renoncement doit être une pratique sincère, destinée uniquement à demeurer l'esprit clair et équanime en toutes situations, en prenant soin de ne pas développer d'attachements à quoi que ce soit (êtres, lieux, confort, objets, rites, idées, etc.). De ce fait, le poids des souffrances en tout genre est considérablement réduit, la compréhension de la réalité s'accroît (à tous les niveaux). Dès l'instant où l'on commence à s'attacher, les problèmes surgissent. Le renoncement constitue l'une des bases primordiales de l'entraînement qui conduit à l'éradication définitive des impuretés mentales.
Il est donc bien que j'accepte pleinement l'idée de pouvoir me retrouver du jour au lendemain dans la rue, sans un sou, sans toit, ni nourriture (comme cela m'est d'ailleurs bien souvent arrivé). Le vrai confort n'est pas de s'asseoir dans un fauteuil luxueux, il est dans la tête. Ce confort-là, rien ni personne ne peut nous l'enlever, tandis que l'autre, rien ni personne ne peut nous empêcher de le perdre. Celui qui renonce pleinement aux choses sera aussi bien assis sur des cailloux. Si son corps n'est pas en mesure de résister aux conditions extérieures, il sera naturellement amené à trouver un abri.
Enfin je peux commencer (ce 26 avril) à écrire la première ligne de cette page ! (et à l'instant où j'écris ces mots, nous sommes le 2 mai...)
Si vous le voulez bien, nous allons faire un tour aux toilettes (te arai). Autrement, il vous suffit de sauter ce paragraphe... Dans chaque pays, il y a toujours des choses qui surprennent ceux d'ailleurs (parce que différentes de chez soi). Ainsi, deux Japonais furent très étonnés lorsque je leur dis qu'en France, il n'y a ni toilettes automatiques, ni taxis aux portes automatiques. Sur le mur des toilettes (dans ma "suite"), il y a une télécommande fixée au mur, indiquant l'heure et munie de non moins de 13 boutons ! Les inscriptions sont en Japonais, mais aussi en braille. La plupart de ces boutons s'appliquent au rinçage automatique (à l'eau tiède). Les jets sont ajustables autant pour la direction que pour la pression. Bien sûr, les femmes disposent d'un jet supplémentaire. Il n'est pas la peine de chercher le bouton pour la chasse, car elle se met automatiquement en marche lorsqu'on se relève (Seuls, ceux qui urinent debout devront le chercher). Enfin, la lunette des w.-c. est chauffante.
Ce matin, une importante cérémonie a lieu à l'association, puisqu'il s'agit de remettre officiellement le bâtiment aux mains du samgha (la communauté monastique). L'abbé délivre un enseignement en japonais, puis en singhalais. Il y a aussi une douzaine de moines venus de Sri Lanka pour quelque temps. Dans la salle est présente une centaine d'individus, dont la moitié doit être singhalaise. Les moines récitent plusieurs sutta. Les laïcs récitent également quelque chose, puis de la cuisine singhalaise nous est offerte. Excellente, bien que fortement épicée. Une fois qu'une bonne demi-douzaine d'affriolants desserts nous ont été servis, des gens se mettent en ligne pour offrir des omiyage aux moines. Nous recevons chacun non moins de seize beaux cadeaux, que je n'aurai personnellement pas le temps de découvrir avant trois jours !
Aussitôt les offrandes distribuées, nous partons vers les environs de Yokohama pour visiter un vieux temple dans lequel se trouve un jeune plant, en pot et en intérieur pour le protéger du froid qu'il fait encore à ce jour. Il s'agit d'un rejet de rejet de rejet de l'arbre de la Boddhi, arbre sous lequel Bouddha serait parvenu à l'éveil (le conditionnel s'applique plus à l'arbre qu'à l'éveil). Comme les temples que je vais visiter ces prochains jours (et que j'ai déjà visités au moment où j'écris ces lignes) sont relativement similaires, je me limiterai à ne donner qu'une description générale, qui s'applique plus ou moins à tous...
Harmonie, pureté, sérénité, propreté, ordre, authenticité. Voilà des mots qui me viennent à l'esprit pour évoquer l'impression dégagée par l'atmosphère de ces lieux. Les toits des bâtiments sont si imposants qu'ils occupent parfois à eux seuls les deux tiers de tout le volume de la construction. Ils doivent en partie leur charme universellement réputé à leurs angles recourbés, comme s'ils étaient de vieux livres ouverts, couverture au ciel, aux coins cornés par le temps. L'intérieur est agréable de sobriété. On doit se déchausser à l'entrée et pour circuler dans les couloirs, mettre des sandales prévues à cet effet. En prenant place dans l'une ou l'autre des salles du temple, on reste déchaussé.
Exception faite des installations électriques, tout est rigoureusement traditionnel : les tatamis au sol, les portes coulissantes et certaines cloisons en papier, permettant à une partie de la lumière d'entrer sans frapper, les lampes décorées par des calligraphies anciennes, les cloches, tambours et gongs, le mobilier sculpté dans un bois noble, les bols à thé, etc. Naturellement, les robes complexes des moines, en tissu souvent noir, avec un peu de blanc ou de rouge, se marient admirablement avec l'esthétique intérieure.
Nous sommes invités à boire le thé. Chacun est assis sur un épais coussin carré posé à même le sol. Ce sont les moines eux-mêmes qui nous servent, de façon très solennelle, voire cérémonieuse. Le thé japonais est fameux, d'un vert clair, d'un parfum doux, bien que son goût soit un peu amer et âpre. Contrairement au thé chinois (le « thé noir », celui que nous connaissons le mieux en France), il se boit mieux sans sucre.
Pendant quelques jours, nous retrouvons les autres moines et passons notre temps à visiter des temples, assister et participer à des cérémonies. On est plus que jamais plongé dans le cœur de la culture nipponne : costumes en soie richement décorés, chants religieux, coups de tambours, brûlage d'encens... À croire que tout cela fut inventé par des moines cherchant à fuir l'ennui de leur méditation infructueuse. Durant ces premiers rituels, nous voyons cela comme un grand spectacle. Pourtant, au bout d'un certain nombre, les cérémonies demeurant identiques et interminables, un besoin d'aller prendre l'air se fait peu à peu ressentir.
La décoration du temple dans lequel nous nous rendons ce matin est tout à fait époustouflante. Le bâtiment principal abrite un autel aussi colossal que prestigieux, renfermant paraît-il des reliques de Bouddha. Comme suspendus dans l'air, les éléments décoratifs qui remplissent l'espace intérieur jusqu'au haut plafond, selon un équilibre soigneusement établi, ne manquent pas d'éblouir chaque visiteur. subarashii desu ne.
Dans ce monastère, nous sommes dans la « maison mère » d'une des principales écoles bouddhiques du Japon (Sôtô Zen). Sur cette page, vous trouverez un plan de ce dernier. Il suffit de cliquer sur les bâtiments dont vous souhaitez voir les photos, mais attention, celles-ci ne véhiculent pas du tout la somptuosité qui se dégage sur les lieux. De plus, c'est tout en japonais.
Après quelques cérémonies, nous sommes invités à déguster, présenté dans un service en laque de couleur terre, un repas aussi bizarre qu'irracontable, mais néanmoins très bon. Ensuite, dans l'une des salles du temple, nous prenons part à ce qui a tout l'aspect d'une réunion de haute importance. Je ne comprends pour ainsi dire à peu près rien. En dépit de mes quelques bases acquises, le japonais est encore un peu du chinois pour moi. L'abbé de notre association présente des documents et des photographies de chantiers à celui qui doit sans doute être le haut responsable des lieux. Je crois deviner qu'il est question de la construction de monastère(s). En fin de réunion, les hommes en cravate saluent les moines en se courbant avec le plus grand respect. La rencontre se clôt suivant un rite très protocolaire, avec un échange de cartes de visite et de petits cadeaux.
Nous pouvons ensuite admirer les jardins qui n'ont rien du tout à envier aux jardins royaux les plus élaborés, et où coule une délicate atmosphère de profonde nature.
les dates en rouge indiquent les dimanches et les jours fériés
Avec un des deux moines japonais et un des membres de l'association, nous prenons le métro. Pendant le trajet, mes deux compagnons tentent patiemment de me faire comprendre quelques phrases construites à l'aide de mots simples, mais j'ai toutefois bien du mal à saisir le sens de leurs propos. Si j'avais certaines facilités à lire mes leçons, la phase pratique — que je n'ai débuté il n'y a qu'une huitaine de jours, en arrivant au Japon — est épineuse. De plus, je n'ai pas voulu m'embarrasser de mon dictionnaire aujourd'hui.
Après deux correspondances, nous nous retrouvons aux limites de la banlieue de Tôkyô, dans un quartier qui ressemble à une petite ville de campagne. Les maisons sont très propres, avec leurs tuiles qui paraissent être en plastique. Presque chacune possède un jardin minuscule, mais si joli et si bien entretenu qu'on s'y attarderait très volontiers. Petits et d'allure élégante, les arbres sont comme ceux qu'on peut imaginer dans les contes de fées. Je ne les avais vu que sur les gravures anciennes ou sur des photographies. Leurs branches se recourbent en tout sens sans rester droites plus d'une dizaine de centimètres, un peu à la manière des ceps de vigne. Concernant le feuillage (tout du moins), je crois que l'homme y est pour quelque chose, car il se constitue de grosses boules presque lisses vues de loin, et plus ou moins ovales.
Nous parvenons à une maison qui sert de temple à une association théravadine singhalaise. Là, une bonne centaine de personnes — dont une quinzaine de moines — sont présentes. Parmi les moines singhalais, il en est un qui vit près de Paris, et avec qui j'échange quelques mots. Nous nous étions déjà croisé en France. Une cérémonie commence à l'instant même où nous entrons, et à l'issue de laquelle un repas très épicé nous est servi. À peine cinq desserts (l'un étant meilleur que les quatre autres) absorbés et une dernière gorgée de thé avalée, c'est une nouvelle pluie de cadeaux qui se déclenche aujourd'hui (exactement dix chacun).
Un enseignement et quelques récitations plus tard, nous allons tous dans le temple maháyána voisin pour y assister à une pompeuse cérémonie, en compagnie de deux fois plus de monde. Par marque de respect, les laïcs sont tous vêtus de couleurs discrètes et neutres, principalement en noir ou en gris. Ce qui souligne les coloris flamboyants portés par les religieux. Dans ce temple, j'ai l'occasion d'admirer le plus grand tambour du Japon, qui doit bien faire deux mètres de diamètre, bien que court. Je me rappelle alors le tambour du monastère Mahásí (en Birmanie) qui, s'il est de moindre diamètre, doit mesurer dans les quatre mètres de long. D'ailleurs, « mahásí » signifie « grand tambour » en birman. Et en Japonais ? Heu... Attendez juste que j'ouvre mon dictionnaire... Cela se dit ookii taiko.
Nous roulons un peu plus loin (un mini bus pour les moines) et arrivons dans un lieu situé en bordure d'un bois, où sont plantés des drapeaux du théravada autour d'un bâtiment au sol couvert de tatamis et à côté duquel se dressent les fondations d'une future construction. C'est cette dernière qui nous intéresse, car si nous sommes venus ici, c'est pour établir une síma ; un bâtiment indispensable à toutes les procédures monastiques, tout comme celle qui consiste à en intégrer de nouveaux dans la communauté. La procédure visant à fonder une síma est longue, mais tout le monde demeure debout, immobile et silencieux, y compris les nombreux laïcs qui entourent le périmètre du futur bâtiment monastique.
Ensuite, nous sommes reçus dans un autre temple, loin d'ici, où le thé nous est offert. À quelques pas de ce dernier endroit, nous attend la même tâche ; nous établissons une deuxième síma ! Le site web de l'association en parle. C'est en japonais, mais il y a des photos. En un seul jour, nous aurons presque doublé le nombre de síma du pays, puisque l'abbé m'apprendra qu'il y en avait en fait déjà trois avant ce jour (celle que j'ai vue à Taiyô, une près d'Ôsaka et une autre sur l'île de Kyushû). Sur le chemin du retour, c'est toute la splendeur de la Tôkyô by night qui s'offre à mes yeux.
Ce soir, c'est Noël, car je peux enfin déballer les 26 cadeaux reçus les jours derniers. Tout d'abord, il faut savoir que pour les Japonais, l'emballage d'un cadeau est presque plus important que le cadeau lui-même. Il peut être amusant d'accorder plus de soin à l'empaquetage d'un présent qu'à son contenu, mais quand il s'agit d'un enseignement aussi précieux que celui de Bouddha, c'est dommage. Et c'est visiblement le sort que ce dernier est en train de subir. On accorde de plus en plus d'intérêt au papier cadeau et rubans des cérémonies et rites, et l'on délaisse de plus en plus le présent lui-même (c'est le cas de le dire) de la pratique, qui constitue cependant l'unique chemin en mesure de conduire à la Connaissance.
Toujours est il que ces cadeaux rivalisent — les uns les autres — de beauté et d'originalité. Le papier (ou plastique) de certains est coupé dans une matière surprenante, très douce au toucher. Il y a parfois trois emballages différents autour d'un seul présent. Je voudrais presque ne pas les ouvrir et les ré-offrir tels quels à d'autres, car je n'ai pas besoin de cadeaux. J'aime néanmoins en recevoir, parce que c'est une joie saine pour le donateur, en même temps qu'un acte favorable. Avant de faire cadeau de ces offrandes à d'autres, il faut tout de même que je connaisse leur contenu. Imaginez que j'offre une robe de moine ou un rasoir à grandes lames à une fille ! Certains cadeaux n'ont toutefois pas à être ouverts, car j'ai vu un moine ayant reçu les mêmes en ouvrir quelques-uns devant moi. Pour les autres, comme ils sont insondables depuis l'extérieur, je tente de les ouvrir aussi délicatement que possible (afin de pouvoir les refermer sans les abîmer).
J'imagine que vous attendez de connaître le contenu de ces jolis paquets ? Rien de très exceptionnel. Pour près de la moitié d'entre eux, ce sont des serviettes. De belles serviettes de qualité, certes, mais juste des serviettes. Autrement, deux bouddhas en métal, un petit éléphant en céramique peinte, une boîte de biscuits fins sur laquelle il est écrit en français : « Les petits gâteaux de Tôkyô » (sur un des sacs qui contenait les cadeaux, il est inscrit : « Promenades dans Paris »), deux lampes de poche, une boîte d'encens japonais, un t-shirt (de la couleur des robes monastiques singhalaises), une paire de sandales de femme !!, une feuille de boddhi avec un petit bouddha assis à l'intérieur (plaqué or, peut-être), un pin's (je vous entends rire d'ici), et peut-être deux ou trois autres choses que j'oublie. Je ne conserve pour mon propre usage qu'un stylo bille, un parapluie et une paire de sandales ; non, pas celle précitée, une autre paire ! (ainsi qu'une portion de gâteau aux marrons et un petit pot de miel, mais je ne les garderai pas longtemps, ceux-là ;ˆ) Le reste fera la joie de quelques personnes une fois que je retournerai en Birmanie.
Mes doigts dansent allègrement sur le clavier ergonomique qu'on vient de m'offrir (c'était urgent, car lorsque j'utilise un clavier classique plus d'une journée, les poignets me font si mal que je crains de sérieux problèmes médicaux). Ainsi, j'essaie d'avancer un peu le présent journal. Pas longtemps, parce que peu avant dix heures, l'un des deux moines nippons vient me chercher : « densha de ikimashô ». Ce train est en fait aussi le métro (comme le RER). Lors d'une correspondance, dans la géante fourmilière de Shinjuku, nous croisons une nonne théravadine japonaise, que mon compagnon connaît très bien. Cette religieuse d'âge mûr, qui se rend au même endroit que nous, est fort aimable (comme à peu près tout le monde au Japon). Elle m'adresse de nombreuses questions auxquelles je réponds aussi mal que bien. Aujourd'hui, la température est excellente, puisqu'il fait 29 degrés, alors que hier, le thermomètre n'en indiquait que 19. Plus de quoi avoir peur des courants d'air qui soufflent dans les stations de métro.
Peu après, nous arrivons à destination, où plusieurs centaines de personnes sont déjà sur place, pour la grande réception qui se prépare. Nous sommes dans l'un des établissements hôteliers les plus réputés de Tôkyô : Le « Prince Hotel ». Là encore, je me souviens de ma méthode d'apprentissage du japonais, où une leçon met en scène un individu qui téléphone justement au Prince Hotel pour réserver deux chambres pour sa famille. En étudiant cette leçon, j'imaginais un hôtel plutôt moyen. J'étais loin du compte.
Nous montons dans l'ascenseur qui nous propulse à une vitesse vertigineuse vers le sommet de la tour. Nous voilà dans le restaurant de l'hôtel, au 40e étage de l'établissement, où nous pouvons savourer une cuisine très raffinée. Naturellement, le panorama sur la forêt de tours que constitue Tôkyô est saisissant, d'autant plus que les murs du restaurant occupent toute la paroi et en font le tour. En prenant à l'aide de mes baguettes un morceau de saumon de qualité irréprochable, tout en contemplant le vertigineux paysage urbain, j'ai cette pensée :
« Je suis loin des petits monastères birmans, près desquels je prenais parfois mon repas assis sous un arbre, en consommant à l'aide de mon bol la nourriture collectée dans les villages voisins. »
37 étages plus bas commence maintenant la réception, dans une grande salle remplie de Japonais et de Singhalais, installés autour de tables rondes. Il n'y a qu'un seul Français... Au restaurant, j'ai aperçu un vieux moine birman, mais il n'est pas à la réception. À l'avant de la salle se tient une estrade sur laquelle nous — les moines — sommes assis. Tous les hauts responsables des associations théravadines sont présents (je n'oserais tout de même pas dire le « gratin théravadin du Japon » !) Quelques personnes prononcent des discours, dont l'Ambassadeur de Sri Lanka, qui exprime (en anglais) sa fierté pour son pays et sa gratitude envers le Japon. Les autres ne parlant que japonais ou singhalais, je n'ai guère pu saisir leurs propos. Les moines récitent quelques sutta (et moi le seul que je connaisse à peu près par cœur), puis chacun reçoit encore trois cadeaux. Après une succession de discours, de cérémonies, de récitations, de musique jouée par des moines de tradition nipponne et de quelques verres d'eau, de jus d'orange et de thé, la réception prend fin.
On nous demande de nous réunir au milieu de l'estrade et soudainement, se produit une explosion de flash. Nous sommes mis en joue par une cinquantaine de photographes. Je ne crois pas avoir déjà été autant photographié en un seul instant. Voici l'un de ces clichés. Après être demeurés si longtemps dans la posture assise, nous pouvons enfin rentrer « à la maison », debout dans le métro.
Aujourd'hui, à part passer l'aspirateur (c'est surtout dans ces moments qu'on se contenterait volontiers d'une chambre de 2 mètres carrés !), appuyer sur un bouton de la machine à laver pour laver ma robe, appuyer sur le bouton de la machine à sécher pour la sécher, et prendre une délicieuse douche (après dix ans d'eau froide en Birmanie, l'eau chaude est un grand luxe pour moi), je n'ai rien fait d'autre qu'écrire ce journal, rattrapant ainsi une partie du retard que j'avais pris.
Comme les membres de l'association constatent que je passe beaucoup de temps sur l'ordinateur, ils me l'installent dans ma chambre, où il y a déjà un câble pour la connexion Internet.
Encore une journée passée à écrire ce journal si infernal que je n'ai toujours pas eu le moindre instant pour continuer mon apprentissage de la langue depuis les sept jours que je suis à Tôkyô (si ce n'est le déchiffrage de quelques publicités dans le métro) ! Encore un jour ou deux devant l'ordinateur, et je serai à jour. D'autant plus que les journées passées à pianoter sur le clavier sont vites décrites.
À 18 heures 24, j'ai ressenti un jishin, mais plutôt faible. Il a légèrement secoué le bâtiment (et toute la ville avec) pendant près de trois minutes. De quoi impressionner seulement ceux qui, comme moi, n'ont pas l'habitude.
Rien de passionnant à dire pour aujourd'hui, sinon qu'en sortant les poubelles ce matin, j'ai trouvé un grand sac solide pour y mettre tous les cadeaux.
Je peux cependant vous dire en passant combien les Japonais adorent la langue française (même s'ils ne la comprennent pas), à en croire les nombreuses enseignes, noms de magasins et inscriptions sur les produits. En se promenant dans Tôkyô, le Francophone que je suis ne manque pas de sourire lorsqu'il lit sur les commerces : « Salut Copain », « Café Crié » ou le nom d'une chaîne de centres commerciaux (tout aussi imposants que Printemps ou Galeries Lafayettes) : « Belle Vie ». Souvent, il y a des phrases écrites en français sur les sacs plastiques des magasins. Sur l'un d'eux, on peut lire :
« On nous demande toujours quelle race est ce chat-là. En bien nous disons: on ne sait pas... on ne sait pas, nous-mêmes, qu'est-ce que c'est comme race... »
Ce n'est pas mal, car il n'y a qu'une petite faute (et je ne compte pas le manque d'espace avant les deux-points). En effet, il est très fréquent de trouver des phrases ou même de simples mots comportant des énormités hilarantes. Certains se font une joie de nous en présenter quelques exemples.
L'autre jour, dans le magasin où j'ai trouvé mon nouveau clavier, à mon grand étonnement, certaines annonces vocales étaient diffusées en français (« Profitez de prix exceptionnels sur nos... ») !
Qu'est-ce qui pousse donc les nihonjin à être si friands de notre langue ? Est-ce simplement parce qu'elle évoque des choses prestigieuses qui rendent Paris et la France célèbres, comme les grands parfums, la haute couture, les châteaux ? Est-ce l'exotisme de la langue elle-même, par ses cédilles, ses circonflexes et autres accents ? Sûrement un peu des deux, parce qu'on voit au Japon de nombreuses enseignes de marques françaises de luxe, et que les Nippons doivent bien apprécier les accents, car à en croire leur langue, ils n'aiment pas les caractères simples ! ;ˆ) Cela dit, les panneaux indicateurs (dans les gares, dans la rue...) ne sont pas encore écrits dans la langue de Molière !
Encore une journée follement captivante, aujourd'hui : je n'ai quitté mon clavier que pour aller manger et pour me raser la tête. Enfin, j'ai pu rattraper le présent dans l'écriture de ce nikki (qu'est-ce qu'on est bien quand on demeure dans le présent !), en plus d'apporter de nombreuses modifications dans le code HTML de cette page. Ouf !
Aujourd'hui, c'est la journée des petits garçons au Japon. Pour les petites filles, c'était le 3 mars (le 3.3. pour les filles, le 5.5. pour les garçons). Pour l'occasion, nous avons eu de délicieux gâteaux emballés dans des feuilles odorantes de je ne sais quel ki. Mais oui, il n'y a pas d'âge pour être un petit garçon !
Un vent agréable souffle sur nos robes rouges, tandis que nous parvenons à la station de métro. Je préfère rester debout durant les trois quarts d'heure que nous avons à passer dans les rames, car je sais que mes genoux vont subir la torture de rester pliés pendant une durée abusive. Nous nous rendons dans le petit temple singhalais de l'autre jour.
Dans le quartier, j'aperçois un amas de sacs transparents, tous renfermant des vêtements qui ont l'air neuf. J'interroge l'un de mes deux compagnons qui, à ma grande surprise, m'affirme que sont des gomibako. Ici, on consomme tant et tout est si vite renouvelé que quand on jette, c'est encore neuf ! C'est pourquoi tout paraît constamment neuf au Japon. Sensible au gaspillage, je m'exclame combien il est dommage de ne pas en faire profiter des gens qui sont dans le besoin. Avant de redécoller pour la Birmanie, j'espère que j'aurai l'occasion d'aller faire les poubelles jusqu'à pouvoir remplir à craquer les soutes de l'avion !
Au temple, il y a peu de monde aujourd'hui ; Monsieur l'Ambassadeur est tout de même de nouveau présent, avec sa famille. Plusieurs moines délivrent un enseignement, qui sont enregistrés par une radio singhalaise du Japon. Nous prenons ensuite un très bon repas (hélas, les piments aussi sont de bonne qualité...), puis débutent des psalmodies qui durent une éternité. Vous l'aurez deviné, les cérémonies ne sont pas du tout ma tasse de thé. Le seul moment que j'apprécie dans ces rituels soporifiques, c'est leur cessation. D'ailleurs, la tâche d'un moine consiste avant tout en la cessation définitive de tout ce qui empoisonne son mental, avant de consacrer son temps à aider les autres à en faire autant (et non pas l'inverse — comme cela est prôné dans certaines écoles bouddhiques —, car seul un « nettoyé » est en mesure de « nettoyer » les autres, sinon c'est un aveugle qui aveugle les autres).
Les psalmodies résonnent harmonieusement, les encens embaument, les teintes chatoyantes de l'autel, des costumes et guirlandes ravissent. Il est fou de voir à quel point les gens aiment à se donner beaucoup de peine pour préparer une cérémonie. Il n'y a pourtant là qu'une suite de pensées, d'intentions, d'espérances et d'états d'esprits divers, à quoi on aime attribuer de précieuses formes. Comme les jeunes moines ne sont jamais pris au sérieux, j'attends d'être vieux pour rappeler que Bouddha lui-même n'a jamais ni pratiqué ni enseigné le moindre des rituels. Au contraire, il a clairement indiqué qu'il s'agit là de pratiques erronées, qui constituent une voie stérile. Pendant ces cérémonies de prières psalmodiques, je ferme les yeux et médite tranquillement.
Il est dommage, c'est que les gens finissent par croire que les moines servent à organiser des cérémonies. Ce qui est drôle est d'entendre parfois, dans un moment profondément solennel, surgir soudainement la mélodie grésillante d'une chanson moderne. On voit alors quelqu'un sortir de sa poche en toute hâte un téléphone comme s'il s'agissait d'une grenade, et quitter la salle à grandes enjambées, courbé en deux, le visage noirci par l'embarras.
Après la cérémonie, nous avons à nouveau droit à quelques cadeaux : une boîte de « Ceylon tea », c'est-à-dire de l'excellent thé (ex-Ceylan thé), une grande serviette de bain, et une brosse à dents électrique. Comme par hasard ! Parce que ce matin, justement, en voyant ma vieille brosse aux poils recourbés, j'ai songé : « Tiens ! J'aurais besoin d'une nouvelle brosse à dents. Ça finira bien par venir tout seul, puisque j'en ai besoin ». L'emballage de cette nouvelle brosse est tout en japonais, sauf une phrase... en français : « Testé cliniquement. Recommandé par les dentistes ».
Sur le chemin du retour, quelqu'un m'adresse (en anglais) une question personnelle qui s'avère sans doute être la plus intéressante qu'on puisse me poser, mais aussi celle qui me met le plus dans l'embarras tant il m'est impossible d'y répondre dans un court espace de temps : « Pourquoi êtes-vous devenu moine ? » Bien sûr, c'est un tout qui m'a poussé à prendre la robe, et ce tout ne tient pas en quelques phrases. Alors je me contente d'un « parce que j'étais très intéressé par la méditation ». Il m'a d'ailleurs fallu écrire un livre pour répondre à cette question.
Ce soir, je découvre Blsug, un blog fort sympathique sur le voyage d'un Français au Japon. Il comporte de nombreuses photographies qui montrent des vues sublimes de jardins, de constructions traditionnelles... et qui, pour une bonne partie, illustrent bien ce que je vis ici (les plats soigneusement présentés, la fourmilière-labyrinthe du métro tokyoïte, les temples somptueux, les tours design, les enseignes francophones de nombreux magasins et cafés, les toilettes automatiques, etc.)
Un peu de pluie sur Tôkyô, aujourd'hui. La température reste malgré tout autour des 22 degrés. À midi, un repas typiquement nippon (pour ne pas changer, et c'est tant mieux !), avec, entre autres, du poisson cru, une soupe aux champignons et aux algues, et des pâtisseries fourrées. Je m'abstiendrai de vous dire combien succulents étaient ces ingrédients, car on risquerait de s'apercevoir que je suis un moine qui, au lieu de demeurer neutre face à la nourriture — en la considérant comme un simple moyen d'alimenter son corps —, prend un plaisir diabolique à la savourer. Cela dit, je défie tous les moines de la planète (en dehors des Birmans naturellement, puisqu'un Birman n'aime que la nourriture birmane) de rester de marbre face à la cuisine nipponne après dix ans de cuisine birmane ! Si la Birmanie est un pays tout à fait exemplaire pour ses qualités humaines, il faut avouer que la gastronomie n'est pas sa spécialité première. Comme on lit rarement un journal (ou blog) depuis le début, je rappelle que je viens de vivre près d'une dizaines d'années en Birmanie.
Je profite de cette shizuka na journée pour vous parler un peu des qualités innombrables du Japon. Par certains aspects, ce pays me rappelle ma terre natale : la Suisse (propreté, ponctualité, précision, honnêteté, qualité du mode de vie, respect de l'environnement, compétence, bonne organisation...) Les qualités essentielles sur lesquelles se base toute nation qui souhaite offrir des conditions d'existence aussi optimales que prospères semblent atteindre au Japon un degré de développement très abouti. Si ce sont mes longues années passées dans une sévère dictature militaire qui me font idéaliser les choses, merci de me le dire.
Je ne suis pas sans ignorer que même au Japon, on trouve des organisations mafieuses, mais en dehors de cela, l'honnêteté semble ici être une chose mieux respectée que partout ailleurs dans le monde. Je n'ai pas vu de boîtier numérique codé pour entrer dans les immeubles, quand on sortait (dans le village), on ne fermait jamais la maison à clef. Lorsque les gens laissent leur voiture sur le parking d'un hypermarché, ils ne verrouillent pas nécessairement les portières. Il n'est pas permis d'entrer dans un magasin avec un parapluie, mais lorsqu'on sort, on est sûr de le retrouver (même si c'est une marque de luxe). Non, je ne vous raconte pas les rêves de ma nuit passée, il s'agit bien de la réalité au Japon.
Tout fonctionne ici. Si une machine est en panne, on peut être sûr que le réparateur arrivera dans les minutes qui suivent. Le vandalisme doit être tout à fait exceptionnel, tout comme l'agressivité. Le Japonais cultive un état d'esprit sain, tourné vers le respect, la bienveillance, le côté constructif des choses. Il n'est toutefois pas épargné par le stress, et demeure trop souvent pressé. Pourquoi cela ? Il lui manque tout de même l'essentiel : la pratique du dhamma. Quoiqu'il en soit, il ne lui viendrait pas à l'idée de dénigrer son pays, sa région, son entreprise ou son école. Au contraire, il contribue joyeusement à son développement et l'honore avec un esprit empreint de dévouement.
En quoi cela serait-il profitable de dénigrer le lieu où l'on vit ou celui où l'on travaille ? Cela ne reviendrait-il pas à se dénigrer soi-même ? Nous vivons peut-être entouré d'individus qui ont des agissements très néfastes ? C'est leur problème plus que celui des autres. Chacun demeure le seul responsable de ses actes. Si l'on sait vraiment demeurer clair, juste et honnête, si l'on a véritablement un esprit sain (ou tout du moins qu'on s'y efforce de son mieux), alors on ne peut pas être atteint par de gros ennuis, quels que soient les dangers qui rôdent. On bénéficie de la plus naturelle des protections. Les êtres mal intentionnés sont nettement plus vulnérables, quels que soient la hauteur de leur rempart, le nombre de leurs gardes du corps et la taille de leurs armes. Rien n'est plus puissant que la vertu ! Mais ne me croyez pas sur parole (écrite), essayez, et voyez par vous-même ! Peut-être est-ce déjà le cas, n'est-ce pas ?
Ce soir, je fais la connaissance du vieux moine birman aperçu l'autre jour. Empreint d'une bienveillance joyeuse, usant d'un langage simple et empli de sagesse, il me donne bonne impression. Il vient ici un dimanche sur deux pour y enseigner vipassaná. Nous discutons un peu, puis il me recommande d'aller dans « mon pays » pour y enseigner le dhamma. Je lui indique alors mon intention d'établir un monastère en France. Ravi d'une telle perspective, il clôt notre conversation par des souhaits et des encouragements.
Le ventre vide. Ainsi commence la journée, puisqu'il n'y a personne ce matin à l'association. Il y a bien de la nourriture, ainsi qu'un autre moine. Mais en accord avec la discipline monastique, un moine ne doit pas consommer un aliment qui ne lui a pas été offert le jour-même en mains propres. La relation, ou plutôt l'interdépendance, entre le « monde monastique » et le « monde laïc » est primordiale pour le développement du dhamma, c'est pourquoi je refuse de faire partie de ceux qui acceptent de tels compromis, dont le résultat n'est autre que l'anéantissement — à grand feu — de la voie qui conduit à la connaissance juste de la réalité. Qui la suivra et qui l'enseignera si on ne vient plus auprès des moines et si ces derniers ne méditent plus, passant leur temps à préparer la ryôri ?
Par chance — pour ceux qui croient que cela existe —, quelqu'un est venu pour nous offrir le repas de midi, et ce dernier fut fort copieux. Il suffit de savoir être patient, et tout finit par arriver à point.
Chez nous, j'ignore ce qu'on met dans le jus de pomme. En tout cas au Japon, on y met de la pomme. Je viens d'en boire, et puis vous dire qu'après chaque gorgée, on a la sensation d'avoir croqué dans la meilleure des ringo.
Le temps est maussade. Je sors tout de même, accompagné d'un membre de l'association, car il me faut aller à l'ambassade birmane (pour un visa), qui se trouve dans le quartier de Shinagawa, au sud de la capitale. L'après-midi, je mets à nouveau le nez dehors, affrontant cette fois tout seul la jungle tokyoïte, muni d'une carte de métro. En sortant à la gare de Shinjuku, je traverse le quartier des affaires, d'où il suffit de lever le regard au ciel pour attrapper le vertige ; c'est ici que se dressent les plus hautes constructions du Japon (entre 200 et 250 mètres pour la plupart).
Je pénètre dans l'un des ascenseurs (celui qui ne s'arrête pas entre le 2e et le 45e étage) du célèbre Hôtel de Ville, qui rappelle à la fois les tours jumelles du W.T.C. et la cathédrale Notre Dame de Paris. Je réalise d'ailleurs à l'instant qu'on l'aperçoit très bien depuis la fenêtre de ma chambre (l'Hôtel de Ville de Tôkyô, pas Notre Dame) !
Pendant la montée, les oreilles se bouchent, un peu d'air s'échappe des yeux. Tout en haut de la tour Nord de l'établissement municipal, « pssschit !! » fait ma petite bouteille plastique de jus de pomme lorsque je l'ouvre. À propos de souffle d'air, j'ai récemment découvert une nouvelle fonction des toilettes automatiques situées à côté de ma chambre ; le séchage. Dès que les fesses chauffent, cela signifie que c'est sec ! Je ris tout seul en imaginant Mister Bean utilisant ces toilettes pour se laver et sécher les cheveux...
Vous avez beau effectuer une recherche Google, les photos ne restitueront jamais la sensation de hauteur, ni le spectacle d'un panorama. Au sommet de cette tour, en plus de moi, il y a un autre moine (de tradition japonaise). La méditation ne nous suffit-elle pas que nous éprouvons le besoin d'utiliser un ascenseur pour nous élever ? Bien que la méditation sert plus à atterrir qu'à décoller !
Ce que je ne parviens pas à comprendre, c'est comment il est possible de bâtir si haut et si droit. Pour chacune de ces tours, comment les étages du bas peuvent-ils soutenir le reste de la construction, qui doit représenter un poids incroyablement colossal. Comment ces tate mono peuvent-ils tenir, qui plus est, dans un pays régulièrement soumis aux secousses sismiques ! Voilà pour moi un grand mystère.
Si j'ai oublié de vous parler des papiers, emballages et autres déchets jetés sur les trottoirs, c'est simplement parce qu'il n'y en a pas ! Même les toilettes de la gare de Shinjuku sont propres !
Je me dirige ensuite vers l'est de Shinjuku (de l'autre côté de la gare), où s'entassent des grands magasins et des commerces en tous genres. Par ses innombrables enseignes clignantes, flashantes, et défilantes, l'endroit est pénétré par une ambiance vivement animée, voire foraine. C'est debout sur un tabouret en bord de trottoir, parfois armés d'un haut-parleur, que les vendeurs apostrophent les passants pour les inciter à venir dépenser leurs salaires dans leurs boutiques.
Maintenant, je cherche l'entrée Est de la gigantesque gare, car j'ai rendez-vous avec une Japonaise. Nous nous sommes connus sur Internet dans le cadre d'un échange linguistique. La seule information qu'elle m'a donné pour la reconnaître est assez maigre : « J'aurais un manteau jaune et je suis petite ». Si la couleur du manteau est un bon indice, la taille n'en est pas vraiment un, puisque près de la moitié des Japonaises sont petites. Peu importe, c'est elle qui m'identifiera, car un moine blanc dans sa robe rouge ne passe pas inaperçu dans un tel lieu.
Il me faut demeurer très vigilant, car pour un moine, il est toujours un peu délicat de se retrouver « en tête à tête » avec une personne de sexe féminin. Même en étant mentalement parfaitement clair — et c'est bien le plus important —, on sait combien facilement les êtres humains dérapent vers des interprétations déplacées dès qu'il est question de rencontre entre deux êtres de sexe opposé. Ce n'est pas pour rien qu'une grande partie des règles monastiques établies par Bouddha concernent les comportements à adopter vis-à-vis des femmes.
Comme je suis en avance, je retourne à l'extérieur, préférant attendre à l'air frais plutôt que dans une foule de gens pressés. En plein cœur de Shinjuku, le spectacle est grandiose, face aux écrans géants et aux dix mille néons qui peignent le décor urbain de leurs lumières féeriques. « Ça déchire ! », comme diraient certains. La nuit — qui vient de tomber — transforme le quartier en véritable parc d'attraction géant. Nul besoin d'avoir avalé des champignons magiques pour être en pleine hallucination. J'ai du mal à imaginer à quoi pouvait ressembler la bourgade de Tôkyô à l'époque d'Edo...
Tandis que je tente de déchiffrer quelques enseignes, de jeunes Japonais me photographient, non sans m'avoir poliment demandé la permission. Sur le depâto situé au-dessus de la plus grande entrée vers les galeries interminables de la gare, il est écrit (en français) : « pour la frime ». Depuis les grandes artères partent des ruelles où s'alignent des petits restaurants, devant lesquels sont suspendus de larges lampions en papier peints de kanji (caractères chinois employés dans la langue nipponne). Leur douce lumière donne un cachet aussi pittoresque que séduisant aux petites rues qu'ils éclairent.
Cinq minutes avant l'heure du yakusoku, je regagne le lieu convenu. Il y a là une fourmillière vivant à l'accéléré, au milieu de laquelle je distingue aussitôt « la fille au manteau jaune ». Comme elle sait que je n'utilise pas d'argent, elle prend l'initiative de m'inviter à boire une camomille dans un café des alentours, situé comme bien d'autres, à quelques étages de la chaussée. Quand l'ascenceur s'ouvre, nous restons dedans tous les deux, tant elle a l'habitude de laisser passer les hommes devant (coutume orientale) et tant j'ai celle de laisser passer les femmes devant (coutume occidentale). Dans l'autre sens, le problème est inversé (logique), et c'est plus ennuyeux. Ainsi, pour ces mêmes raisons, il arrive souvent — paraît-il — qu'un Japonais et une Occidentale se collisionnent tête contre tête à la sortie de l'ascenseur.
Habituellement, les moines passent devant, mais je prends tout de même soin de ne pas brusquer les usages des uns et des autres. Je n'ignorais pourtant pas la question de la priorité masculine (de rigueur ici), mais mes « habitudes occidentales » prennent plus facilement le dessus au Japon, à cause du réflexe mental « pays froid et moderne = occident ; pays chaud et pauvre = Asie ».
Comme tout Japonais, elle est d'une gentillesse remarquable. Nous parlons de choses simples (où elle a été en France, pourquoi et combien de temps je suis au Japon...), le but étant surtout de pratiquer la langue de l'autre et de se corriger mutuellement. C'est l'occasion aussi de se demander « comment on dit ça en japonais/français ? » J'ai avec moi mon petit dictionnaire bilingue, elle aussi, mais en version électronique. Je serais très satisfait de pouvoir parler le japonais aussi bien qu'elle parle le français.
On en vient à parler de S.D.F. Elle m'apprend que les gens les évitent autant que possible, non pas par crainte, mais ...pour leur mauvaise odeur ! Les Nippons sont paraît-il très sensibles aux sensations olfactives. Même au Japon, les clochards travaillent ! Ils ne mendient pas ; soit ils trouvent des petits jobs occasionnels (récupération de bouteilles, etc.), soit ils se contentent des marchandises trouvées dans les poubelles des supermarchés. J'ai croisé quelques-uns d'entre eux sous une voie souterraine et aux abords d'un petit kôen. Ils dorment sur un banc, recouverts d'une simple bâche pour se protéger de la pluie.
Après une longue et intéressante conversation (essentiellement basée sur la langue japonaise et la langue française), je prends congé de la « fille au manteau jaune », qui m'épargne une longue aventure dans le terrifiant labyrinthe de la gare de Shinjuku en m'accompagnant jusqu'à l'escalier menant à mon quai. Nous nous frayons un chemin à travers la foule encore compacte de promeneurs, d'étudiants et de sararîman, dont certains sont si éméchés qu'ils ont tout le mal du monde à tenir debout. À croire que leur cravate sert à les relever lorsqu'ils s'affalent par terre, ou à les attacher les uns aux autres afin qu'ils ne s'égarent pas. En sortant à la station finale, je me perds encore un peu dans le quartier situé à l'opposé, avant de retrouver mon « monastère ».
Mis à part répondre à quelques mèls (en japonais, encore heureux), j'ai passé toute cette journée à conter la précédente (une fois de plus !). Je répète souvent que je suis au Japon pour étudier la langue et le pays, mais j'ai l'impression de ne rien faire d'autre que ce journal. Je vais bientôt commencer à maudire l'idée que j'ai eue de le rédiger. Bon, une résolution s'impose ! ashita kara, je m'interdis d'allumer l'ordinateur entre midi et 17 heures, et j'essuie la poussière qui s'est amassée sur mes livres de japonais...
Chic, j'ai pu faire du japonais aujourd'hui ! Rien de tel que les bonnes résolutions ; il suffit de les tenir. Je n'ai donc rien à vous raconter, mais je ne vais pas faire page blanche... car j'ai itsumo quelque chose à dire !
Aujourd'hui, je vais vous parler d'une prise de conscience qui m'apparaît chaque fois que je me retrouve dans un lieu inhabituel, et qui s'est récemment produite. Je me trouvais pour la première fois dans les galeries du métro de Tôkyô (le jour d'arrivée dans le pays), lorsque j'ai eu la pensé suivante : « Finalement, tout est pareil partout ! »
Les seules différences résident exclusivement dans des petits détails très secondaires. Et c'est précisément pour ces petits détails que nous aimons voyager, et ce n'est pas la forme de ces détails qui nous attirent, c'est leur changement par rapport à nos habitudes. Sinon un tokyoïte passerait toutes ses vacances à Tôkyô et un Parisien à Paris. Ces détails qui changent, nous les appelons « culture », « tradition », « art », « mode », « paysage », « matériel », etc.
Bien sûr, nous pouvons aussi voyager pour des raisons professionnelles, ou pour étudier une langue ou un sujet particulier, mais cela n'empêche en rien le fait que fondamentalement, tout est pareil partout. Les humains construisent des bâtiments pour se loger, créent (éventuellement) des véhicules et des routes pour se déplacer plus facilement, établissent des lieux où l'on peut se fournir en nourriture, en vêtements, de quoi se soigner, et naturellement, de quoi se divertir par tous les sens !
Est-il utile de rappeler que les sentiments de désir, de colère, de peur, d'orgueil, de jalousie, d'avarice, de bienveillance et de tristesse sont les mêmes pour tous, y compris les animaux ? Simplement, ces derniers ne perçoivent pas les petits détails qui nous font si facilement croire que « tout est différent ». Ils ne doivent pas comprendre pourquoi un humain effectue un voyage à l'autre bout de la planète pour faire la même chose que chez lui : manger, dormir, marcher, se laver... Si vingt chiens allaient chacun séjourner dans un pays « différent », le jour de leur retrouvailles, ils donneraient certainement la même description du pays visité.
Une autre civilisation humaine d'un tout autre temps et d'une tout autre galaxie évoluerait inévitablement de manière très similaire à la nôtre (nous sommes certainement loin d'être « les premiers »), car les besoins sont les mêmes, tout comme les lois naturelles et les découvertes, donc les inventions aussi.
Ainsi, dans la station de métro, je me dis qu'en faisant seulement abstraction de la langue (nipponne) et des yeux (bridés), tout est parfaitement identique à n'importe quelle civilisation relativement moderne, prospère et organisée : des publicités judicieusement mises en valeur, des couloirs, des escaliers, des bancs, des véhicules progressant sur rails et munis de portes et fenêtres, de l'éclairage, des panneaux d'indication, des écrans, des gens vêtus de toutes sortes d'habits, parés de divers bijoux, portant des sacs, des montres, communiquant à l'aide de téléphone, etc., etc.
Je n'ai hélas pas le temps d'approfondir plus loin cette pensée (ouf ! diront peut-être certains). Je conclurai simplement par une interrogation : Est-ce en grande partie notre attachement à ce changement perpétuel des petits détails superficiels de tout ce que nous expérimentons qui nous fait continuellement tourner en rond ? Car celui qui recherche la stabilité, ne considère-t-il pas l'existence comme un fardeau, comme une entrave à la Paix ?
Houlà ! C'est que je vous ai emmené au pays de la réflexion. Revenons donc un peu au Japon...
Suite à la réflexion d'hier, il me faut tout de même ajouter qu'à propos des différences, tout n'est qu'une question de mesure : en un lieu donné, il y fait plus ou moins chaud, il y a plus ou moins de monde, plus ou moins de bruit, plus ou moins de matériel, les individus ont des comportements plus ou moins avenants, etc. Néanmoins, dans chaque lieu, il y a des individus avenants et des individus hostiles, et il en va également ainsi pour le reste (chaque pays comporte des riches et des pauvres, etc.) Pour finir sur un exemple concret : je trouve qu'au Japon, les qualités humaines atteignent dans l'ensemble de hautes mesures. C'est sans doute ce genre de détails qui fait apprécier un pays, plus que le reste.
Cet après-midi, je prends le métro, accompagné d'une personne de l'association. En chemin, la rame s'est attardée près de dix minutes à la même station (au lieu d'une ou deux) ; un imprudent venait de se blesser. Peu après, j'arrive à la taishikan de Birmanie (ou Myanmar, c'est le même pays) pour récupérer mon visa pour trois mois de méditation intensive. En France, ce visa ne m'est jamais accordé, et je dois m'en contenter d'un de 28 jours pour lequel il me faut attendre plusieurs mois. Ici, au Japon, j'ai obtenu un visa de trois mois, et cela n'a pris que deux jours (trois jours moins un jour férié) ! Le visa en main, impossible de sortir de l'ambassade : barrière + barricade + rangée de policiers, derrière lesquels un véhicule au toit muni de gros haut-parleurs à travers lequel on entend crier avec colère. Ne saisissant pas le sens de la protestation, je me renseigne auprès des Birmans de l'ambassade, qui m'affirment ne pas comprendre.
Au retour, je descends à Shibuya, où je poursuis à pied (tout seul). Je plonge au cœur de ce quartier et d'un autre situé une quinzaine de minutes plus loin : Harajuku. Dans ces deux quartiers, les magasins atteignent un degré de sophistication, de grandeur, de recherche esthétique, de design et de folie que je n'avais vu nulle part ailleurs. Nous sommes ici en plein paradis du shopping, de la mode et de la jeunesse excentrique. Voici quelques éléments que ma mémoire visuelle est parvenue à enregistrer en ces lieux peu ordinaires : Des télévisions (dont MTV) qui filment la foule dans un coin de rue, des radios qui attrapent des paroles de passants à l'aide de gros microphones, des écrans géants sur lesquels défilent des publicités, des restaurants où un présentoir mécanique fait défiler en continu des desserts devant le hana des clients, des commerces gigantesques qui proposent tous les accessoires inimaginables pour son téléphone, quantité de gens (des jeunes, mais aussi des moins jeunes) portant des tenues dignes des plus grands carnavals, des boutiques de chaussures pour stars, d'autres où l'on trouve tout ce qu'on aurait jamais pu imaginer en matière de vêtements, sous-vêtements, bijoux, manga, gadgets en tous genres... et des échoppes où l'on peut manger et boire ce qu'on aurait cru impossible de trouver sur terre.
Bref, le dernier endroit fait pour les obô ! Ne me sentant pas à ma place, je n'ai fait que longer quelques rues en traversant ces quartiers, sans m'y arrêter un seul instant. Si vous souhaitez plus de détail sur ces endroits, le mieux est de visiter des sites qui en parlent en long et en large. Pour les trouver, le moyen le plus simple est sans aucun doute une recherche Google sur 'shibuya' et sur 'Harajuku'. Pour les photos, il suffit d'effectuer la même recherche sur la page « Images » de Google.
Sur le chemin entre Shibuya et Harajuku m'attendait une surprise : un moment vert et calme au milieu de toute cette agitation, malgré tout pas tellement éreintante. Et ce qu'il y a de merveilleux à Tôkyô, c'est qu'il est interdit de fumer quand on marche dans la rue ! Il est en tout cas toujours bienvenu de pouvoir faire quelques pas dans un coin de nature.
Je pénètre donc dans un grand parc aux grands arbres. Là, je me sens soudainement si bien au contact du silence et de l'odeur du monde végétal que me vient une puissante envie (que je ne parviens pas à contrôler) de marcher nu-pieds, comme pour mieux m'offrir à la nature. Même si je ne porte que des sandales à double lanière (comme les tongs), j'ai la sensation d'avoir le pied emprisonné, contraint à fouler indéfiniment le même morceau de cuir. Alors je les retire, me moquant bien du regard des nombreux touristes présents. En Birmanie, je vivais bien nu-pieds, pourquoi pas ici ! En sortant du parc, je remets toutefois les pieds dans les sandales, pour éviter de choquer, car ici aussi, on ne sait pas/plus qu'à l'origine, un moine est un va-nu-pieds (dans le sens propre du terme, s'entend).
Au milieu du parc, il y avait un temple shintoïste, le « Meiji Jingu », avec ses traditionnelles louches de bois pour se purifier les mains à l'eau, et plaquettes de bois accrochées en nombre important, sur lesquelles les visiteurs y inscrivent (dans leur langue) leurs souhaits dans l'espoir qu'ils se réalisent. Sur l'un d'eux, on pouvait lire (à peu près) : « J'espère trouver quelqu'un qui sache me rendre heureuse, attendre prochainement un bébé, et que ma mère, les autres membres de ma famille et tous mes amis puissent demeurer en excellente santé et bénéficier de la sérénité qui émane en ce lieu. »
Après avoir marché jusqu'à Shinjuku à pied, et aperçu en chemin quelques enseignes francophones comme « Croquer gourmand » ou « La belle époque », je tourne un peu en rond dans la gare de Shinjuku avant de trouver le quai de mon métro. Arrivé à « ma » station, j'emprunte bien cette fois l'autre couloir. Mais comme il y a là encore deux sorties possibles, je reste pantois devant le plan du quartier, car je ne connais pas du tout le nom des rues. Comme par enchantement, une dame de l'association me fait signe. Comme elle s'y rend également, ma cervelle peut dès lors prendre congé, car pour suivre quelqu'un, il n'est pas besoin de réfléchir.
Les nuages, comme pour beaucoup de choses, c'est bien joli, mais il ne faut pas qu'il y en ait trop. Hormis hier, ça pleuviote incessamment ces derniers jours. Ce qui peut paraître pour le moins étonnant, c'est que nous sommes en mai, et qu'il ne fait que treize degrés ! Pour information, la latitude de Tôkyô se trouve tout de même nettement (200 à 300 km) plus au sud qu'Alger ou Tunis. Ma tante qui vit dans la douceur du climat tunisien peut bien rire en sachant que son neveu a du mettre aujourd'hui de grosses chaussettes de laine, bien qu'il soit plus près de l'équateur.
C'est que là, il n'y a ni montagne, ni continent, ni mer chaude pour nous protéger de ce maudit vent glacial qui vient tout droit de Sibérie. Vivement l'été ; il paraît que la chaleur y est infernale :ˆ)
Oui, aujourd'hui, c'est haha no hi au Japon (comme en Suisse d'ailleurs, mais pas en France). J'adresse pour l'occasion mes meilleurs vœux de santé et de bien-être à ma petite Maman !
Ici, nous avons célébré le « Vessak ». Il eut en fait lieu à la pleine lune, c'est-à-dire avant-hier, mais nous le fêtons aujourd'hui, parce que c'est dimanche. Qu'est-ce que le « Vessak » ? C'est un triple évènement : La naissance de Bouddha, son éveil et son extinction (il y a maintenant 2550 ans). Chacun d'entre eux s'est produit le jour de la pleine lune de mai.
L'association étant trop étroite pour accueillir tous les participants, nous sommes tous allés dans un temple maháyána situé en dehors de Tôkyô. En y pénétrant, nous traversons un jardin qui rayonne par sa fraîcheur et par son charme. De l'eau coule paisiblement sur de grosses roches, et des petits arbres, d'espèces très variées, étendent sans retenue leurs branches sauvages, comme de gracieuses danseuses fières d'exhiber leurs carcasses. Si les niwa japonais sont agréables pour tous les sens (sauf peut-être le goût, bien que certains offrent peut-être des petits fruits), c'est que les Nippons sont maîtres dans l'art de mettre la nature en valeur. On me fait remarquer que la disposition de ce jardin suit la forme du caractère (kanji) signifiant « cœur ».
5 pays sont représentés aujourd'hui, (et même 6 si je tiens compte de ma double nationalité) : Des Japonais, bien sûr, des Singhalais, des Népalais, dont deux moines, une nonne et l'Ambassadeur, qui rappelle fièrement que Bouddha est né dans son pays — à Lumbini —, (même si le Népal n'existait pas en ce temps-là), un Birman et un Français.
Après la cérémonie, notre abbé délivre un enseignement (en japonais, puis en anglais) à propos du véritable hommage rendu à Bouddha avant son extinction en parinibbána. Nous avons aussi reçu quelques cadeaux : une lampe de poche, une serviette ultra absorbante, trois gâteaux, et le dernier est si bien emballé que je l'offrirai tel quel (à mon avis, c'est une serviette, ou quelque chose de ce genre).
Ce matin, nous avons eu l'immense privilège de bénéficier de la présence de Monsieur Soleil pendant près de trois heures ! L'horloge digitale fixée au mur affiche ainsi un joli « 24 » dans la case température, même si les kumo sont revenus en nombre.
Après le repas, j'ai gaspillé plusieurs heures à penser. C'est infernal le temps qu'on peut perdre avec les pensées ! On a en tout cas toujours de quoi s'occuper. Si on ne s'adonne pas à une activité physique ou d'étude, qu'on ne sommeille pas et qu'il n'y a pas de distractions, le mieux est bien naturellement de pratiquer la méditation. Si ce n'est pas le cas, il y a toujours — et même trop — de quoi faire avec les pensés (imaginer, réfléchir, analyser, se promener dans le passé, mettre de l'ordre dans ses idées, et même travailler).
Ce que je ne parviens absolument pas à comprendre (entre autres, car Dieu sait qu'il y en a des mystères !), ce sont les gens qui disent s'ennuyer, s'embêter. Cela me paraît si inconcevable ! D'ailleurs, que signifie l'ennui, exactement ? Je voudrais que je ne pourrais pas. La seule chose qui serait à même de m'ennuyer, c'est de ne pas y arriver ! Même sans aucune pratique méditative, je ne vois pas comment cela est possible. Le comble, ce sont ceux — et pour ceux-là, on n'y peux plus rien — qui trouvent le moyen de s'ennuyer avec Internet à disposition.
Ce qui peut être ennuyeux, c'est le fait de penser (en particulier dans la méditation, et à double sens). Pour moi, les pensées sont comme les nuages : parfois c'est bien joli, mais je préfère quand il fait beau.
Sur la table du petit-déjeuner de ce matin, il y avait quatre grands biscuits sur lesquels on pouvait lire (un mot différent pour chacun) : « mettá » (la bienveillance), « karuna » (la compassion), « muditá » (la réjouissance du bien-être des autres) et « upekkhá » (l'équanimité face à toutes les perceptions). On les appelle en pali les 4 « bráma vihára » (demeures nobles, états nobles). Il s'agit des quatre états mentaux positifs. Les autres prennent racine dans lobha (l'avidité), moha (l'ignorance) et dosa (l'aversion). C'est pour cette raison qu'un arahanta (celui qui s'est définitivement débarrassé des impuretés mentales) ne peut que développer les états d'esprit bénéfiques que sont mettá, karuna, muditá et upekkhá.
Drôle de jus de raisin. Je bois un jus dont l'étiquette de la bouteille montre une grappe de raisin, mais dont le goût ressemble plus à de la myrtille, émettant une odeur qui rappelle la résine chimique avec laquelle les kodomo s'amusent à souffler des ballons à l'aide d'une petite paille en plastique.
Nouvel ajout : une vue satellite qui montre l'endroit où je me trouve (ce lien se trouve également tout en haut de la page).
Les nuages continuent de pleurer à chaudes larmes (guère moins de 20 degrés) sur Tôkyô.
Dans l'espoir d'une mise en pratique du japonais dans de bonnes conditions, je continue de poster des messages à des Japonais étudiant le français. Cependant, presque seule la gent féminine me répond, et bien souvent, je ne reçois plus signe de vie dès lors que je précise mon appartenance à la communauté monastique. À croire que les échanges linguistiques ne sont qu'un prétexte pour les échanges amoureux.
Cela dit, la cause de ce silence est peut-être tout autre. Il peut s'agir d'une crainte de ne pas savoir comment se comporter respectueusement face à un moine. Il suffit pourtant de rester le plus naturel du monde, en gardant seulement certaines distances, mais les Japonais ont développé des codes de conduite dans les relations humaines qui atteignent parfois une telle complexité qu'on peut aisément comprendre que l'idée de ne pas connaître ceux qui ont été créés (au Japon) à l'attention des moines peut les effrayer un peu.
Cela me rappelle certains Birmans qui préfèrent ne pas s'adresser à moi par crainte « d'être en faute » simplement parce qu'ils ne connaissent pas les (rares) termes du vocabulaire birman qui sont spécifiques aux moines. De ce fait, ils passent par un tiers (même devant moi) lorsqu'ils souhaitent me dire quelque chose.
Enfin, il existe aussi des gens qui s'imaginent qu'un moine est un individu ennuyeux à mourir, qui n'ouvre la bouche que pour psalmodier des récitations.
Mais voilà que ce soir, j'ai l'honneur de recevoir la visite d'une très aimable Japonaise (pléonasme), parlant plutôt bien notre langue, et ayant vécu un an à Montpellier. Elle a été contactée par un des membres de l'association. Hélas, elle habite assez loin de Tôkyô, bien qu'elle y travaille. Elle est la secrétaire d'un directeur âgé de 73 ans, néanmoins d'une santé éclatante (le travail, c'est la santé !) Elle me fait alors un précieux cadeau ; une méthode en français d'apprentissage du japonais (et deux petits livres sur la culture japonaise), qui complètera à merveille l'autre méthode que j'ai employée jusqu'à aujourd'hui. Espérons qu'elle trouvera le temps de revenir régulièrement pour d'instructives interlocutions franco-nipponnes. En attendant, je bénéficie de bons professeurs ...en papier. L'avantage, c'est qu'ils sont disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
Encore une petite cérémonie aujourd'hui, mais à domicile cette fois, juste en dessous de ma chambre. Il n'y a donc rien de bien nouveau à visiter. Chaque moine re