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L’itinéraire d’un renonçant

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Les plus vieux souvenirs

Comme papa est suisse et maman française, je bénéficie des deux nationalités. Jusqu’à l’âge de six ans et demi, je demeurerai en Suisse, dans la tranquillité de la banlieue zurichoise. À l’époque, papa est directeur adjoint d’une grande imprimerie. Peu de temps avant mes trois ans, Victoria est arrivée. Ma petite sœur a toujours été adorable, et contrairement à moi, raisonnable, à tel point que, devenus adolescents, c’est à elle et non à moi à qui nos parents confieront la maison lorsqu’ils s’absenteront.

Ne connaissant qu’une vingtaine de mots de suisse-allemand (dialecte germanique employé dans la majeure partie de la Suisse, dont Zurich fait partie), je serai dès le début de ma vie mis à l’écart des autres enfants. Cela me permettra toutefois, dès ma plus tendre enfance, de passer du temps à réfléchir sur les grandes questions de l’existence.

Je ne dois pas me plaindre de m’être souvent retrouvé seul dans mon coin, car durant mes premières années, j’étais terriblement agressif avec les autres enfants. Lorsque quelqu’un ne me plaisait pas, je décidais purement et simplement de le détruire. Heureusement, en ce temps-là et dans cette région du monde, les enfants étant très surveillés, on m’attrapait toujours avant que je ne fasse de sérieux dégâts. Cela ne m’a tout de même pas empêché de faire couler du sang, ce qui avait le vice de me fasciner.

Je me souviens très clairement d’un jour où, alors que je devais avoir près de cinq ans, j’avais joui de méchanceté. Maman m’avait laissé dans la grande garderie d’un centre commercial, où les enfants disposaient d’un paradis de jeux et jouets pendant que leurs mères allaient faire les achats. Je suis avec Marc, l’un de mes rares copains. Nous faisons les clowns en descendant sur un toboggan. Un enfant, plus jeune que nous, se régale du spectacle que nous lui offrons. Heureux d’assister à nos joyeuses pitreries, son visage rayonne d’une joie intense. En apercevant notre jeune admirateur, je me dirige aussitôt vers lui et le pousse violemment à terre. J’assène de diaboliques coups de pieds sur son visage d’ange et immédiatement, je constate qu’il se couvre de sang sous les coups infligés par mes souliers. Je revois encore très nettement cette vision du sang qui apparaît subitement sur mes semelles de caoutchouc marron clair. J’ai à peine eu le temps de frotter mon pied sur le visage de l’enfant que je suis contrarié par une employée affolée de la garderie. Une annonce vocale est diffusée à tous les niveaux du centre commercial pour que ma mère vienne me récupérer en toute urgence.

Un tel exemple de sauvagerie dans mes comportements est hélas loin d’être le seul à cette période de mon existence. Plus tard, ma mère me racontera l’histoire de cette petite fille adorable qui, dans un ascenseur, m’offrit son plus beau sourire. N’appréciant pas son charme et sa gentillesse, je lui ai répondu par une immense gifle, sous les yeux horrifiés de ma mère qui aurait certainement voulu être partout ailleurs que dans un ascenseur, afin de pouvoir courir se cacher.

Comment expliquer une telle violence, qui disparaîtra totalement les années suivantes ? En songeant à ces vilains actes qui datent d’une époque où les souvenirs sont maigres, je parviens tout de même à me remémorer quelques-uns des états d’esprit qui apparaissent en ces moments-là. Je crois que j’agressais un enfant comme je faisais voler en l’air d’un coup de bras un empilement de cubes en plastique. Quand on a quatre ou cinq ans, on ne fait pas bien la différence. L’idée est surtout le plaisir de constater qu’on est doté d’un pouvoir, celui de modifier les choses, de casser, de détruire. Il y a un visage joyeux, c’est drôle, je n’ai qu’à mettre des coups dessus, et le visage n’est plus joyeux ; il est en sang. L’ennui, c’est que l’on n’est pas conscient de la douleur que l’on est susceptible d’infliger aux autres. On ne remarque qu’une seule chose : on a la possibilité de dominer.

Les souvenirs essentiels qui me restent lors de mes quatre, cinq et six ans, se constituent naturellement d’images ou d’ambiances très diverses, comme les vacances à la mer, la petite école, l’immeuble et ses alentours. Je me souviens de ce verre de thé posé à côté du fauteuil de papa. Ravi de pouvoir épancher ma soif, j’en avale une bonne gorgée. Il n’y en aura pas une seconde tant le liquide me brûle la bouche. Horrifié, je crache de toute urgence et tout ce que je peux sur le tapis. Ce n’est pas du thé. Je ne savais pas qu’il fut possible qu’un breuvage aussi répugnant existât, mais surtout, je ne parviens pas à croire que papa puisse aimer cela. Mes plus anciens souvenirs se constituent aussi de moments d’angoisse, et de nombreux rêves qui tournent en cauchemars.

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Un des mauvais rêves qui m’aura le plus hanté et qui sera souvent revenu, est de me retrouver dans un ascenseur. Au début, tout se passe bien, je suis au rez-de-chaussée et entre seul dans l’ascenseur pour remonter dans notre appartement du huitième étage. Je me mets sur la pointe des pieds pour appuyer sur le bouton « 8 ». L’ascenseur se trompe et descend au sous-sol. L’endroit me fait peur, car il est sombre, plongé dans un silence lugubre et le fait de me retrouver tout seul m’effraye. Je m’empresse d’appuyer de nouveau sur le bouton « 8 », mais l’ascenseur continue de descendre d’un étage. Je suis surpris de découvrir qu’il existe un second sous-sol. Là où je suis, il n’y a personne à qui je puisse demander de l’aide. Je dois donc me débrouiller tout seul. Quand j’appuie sur le « 8 » ou même sur les autres boutons, l’ascenseur continue toujours et encore de descendre, étage par étage, me plongeant dans des sous-sols de plus en plus bas, s’étendant à des profondeurs infinies…

Quelques-uns de mes souvenirs les plus angoissants sont les quelques fois où je me suis enfermé tout seul dans la salle de bains et que je ne parvenais plus à ouvrir la porte. J’avais beau avoir six ou sept ans, j’étais persuadé que j’allais rester enfermé dans cette pièce jusqu’à la fin de mes jours. Quand papa parvenait à ouvrir la porte de l’extérieur après avoir dévissé la serrure, je sautais en pleurant dans ses bras, en disant : « Je croyais que j’allais rester coincé là et devenir tout petit, tout maigre, tout mort ! »

Cette angoisse s’est souvent traduite en cauchemar. Maintes fois, il m’arrivera de rêver que je me retrouve dans une pièce sans porte, ou que je suis sur une mezzanine, au rez-de-chaussée d’un centre commercial, et soudainement, je tombe par-dessus la barrière, me retrouvant ainsi coincé dans un sous-sol sans escaliers ni ascenseur. Dans tous les cas, j’étais isolé à jamais de ma famille. Cette idée me terrifiait au plus haut point. Je me souviens très bien de ces moments terrifiants – comme pour la plupart des enfants – où ma mère me confiait dans une garderie pendant qu’elle allait faire quelques courses. Il nous suffit de penser « Et si maman ne revient plus me chercher, que ferais-je ? C’est inconcevable ! » pour être persuadé qu’elle ne reviendra plus jamais.

Il est curieux de remarquer combien l’isolement me hantait à cette époque, alors qu’aujourd’hui, je ne rêve pas mieux que de me retrouver tout seul, dans la tranquillité la plus parfaite.

Parmi les souvenirs les plus ancrés de cette période se trouvent des réflexions et des interrogations à propos de l’existence. Dès cinq ans, ou peut-être même avant, je me posais de grandes questions et élaborais déjà mes convictions quant à la signification de la vie. Bien que ne s’en souvenant pas toujours clairement, il me semble que dès son plus jeune âge, quels que soient ses conditionnements, chacun développe des croyances propres à soi.

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