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L’itinéraire d’un renonçant

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Un cancre incurable

Soucieux de satisfaire mes quelques talents artistiques, mes parents m’offrent un saxophone (à l’âge de treize ans), avec des cours de pratique et des leçons de solfège. Un jour, je certifie à la professeure de solfège que le compositeur Ludwig Van Beethoven naquit en 1770 et mourut en 1828. Elle, en revanche, soutient avec conviction d’autres dates. Je suis certain de moi :

« — Je peux parier tout ce que vous voulez, Mademoiselle !
   — Entendu Daniel, nous vérifierons cela chacun de notre côté et celui qui a tort préparera un exposé sur Beethoven pour le prochain cours.
   — C’est d’accord ! »

Convaincu, je n’ai même pas pris soin de vérifier. Lorsqu’arrive le prochain jour de solfège, la professeure nous a préparé un bel exposé sur le compositeur allemand. Je savoure tant ma victoire que je ne suis même pas attentif à l’exposé sur mon compositeur préféré.

Chaque fois que j’entreprends quelque chose de nouveau, je m’en lasse rapidement. Je m’intéresse à tout, mais je suis incapable de faire une seule chose convenablement, jusqu’au bout, comme si rien ne pouvait m’apporter de satisfaction suffisante. Ainsi, je cesse rapidement le solfège et le saxophone. Pour ce dernier abandon, ce sont surtout les voisins qui sont ravis.

Il en va naturellement de même pour les matières scolaires. Les rares fois où je décide de m’intéresser à quelque chose, j’ai les meilleures notes de la classe, que ce soit en mathématiques, en dessin, en géographie, en physique, en orthographe, etc. Autrement, je suis parmi les plus mauvais, sinon le plus mauvais. Depuis ma plus tendre enfance, je suis un penseur. Mon esprit se dissipe tant et toujours dans des réflexions incessantes que je ne parviens presque jamais à demeurer attentif aux cours dispensés à l’école ou au collège. Finalement, plus grand-chose m’intéresse en classe. Rien ne me semble fait pour me plaire, pour me passionner et me motiver à étudier.

À peu près seuls, les arts plastiques me plaisent, et les cours de français délivrés par un professeur en particulier, que j’eus en classe de 4e. Monsieur Schender nous enseigne le français d’une façon tout à fait hors normes, avec un pragmatisme et une pédagogie remarquables. Il sait capter l’attention de tous. Avec lui, nous n’avons pas le temps de nous ennuyer. À sa manière très philosophe, il nous apprend une multitude de choses passionnantes et qui me semblent nettement plus utiles pour affronter la vie en société que d’apprendre par cœur la liste des épithètes ou des conjonctions de coordination. Il est très doué, notamment, pour nous faire participer oralement aux cours, pour organiser des débats captivants, à tel point que nous ne voulons plus sortir lorsque la sonnerie de fin de cours se fait entendre. Il nous a dit : « On a tendance à prendre pour vraie une version uniquement parce qu’elle est la première dont on a pris connaissance. » Comme il ne respectait pas à la lettre le programme imposé par l’éducation nationale, il avait tendance à ne pas être adoré des autres professeurs, surtout le jour où il a combiné un de ses cours avec un cours d’anglais pour nous emmener au cinéma, dans le cadre d’une mise en pratique du vocabulaire anglais. Le film, en version originale anglaise, sous-titré en français, était le fameux « Full Metal Jacket » du cinéaste Stanley Kubrick, où l’on voit un sergent-chef de l’armée américaine battre tous les records du monde de vulgarités prononcées à la minute, en hurlant sur ses soldats. Vieille femme aux airs pincés, notre chère professeure d’anglais, madame Toussepin, fut outrée au plus haut point.

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Pendant les cours de biologie, je fais courir mon copain de classe après des trésors enfouis sur des îles lointaines en combattant les pirates les plus sauvages. Pendant les cours d’histoire, j’élabore en détail les pièces et les escaliers de ma future et luxueuse demeure. Pendant les cours de gymnastique, je regarde des films de science-fiction à la maison. Vers l’âge de dix-sept ans, je veux tant me faire remarquer que je mets le feu à de nombreux papiers froissés dans le tiroir de mon pupitre, provoquant alors une fumée si épaisse que toute la classe doit être évacuée de toute urgence. Durant les cours, il m’arrive de faire participer la majorité de la classe à des jeux où je lance des bonbons à ceux qui répondent juste aux questions. Dans des cours où les professeurs sont plus autoritaires, je me contente de griffonner des dessins d’humour noir ou des caricatures de professeurs que je fais circuler dans la classe. Mon insolence effrénée me pousse à abuser impitoyablement du manque d’autorité de Madame Carton, notre professeur d’anglais de cette année, une très gentille femme. Pendant ses cours, je vais jusqu’à danser sur ma table pour amuser les camarades. À l’issue du dernier cours avant les vacances, je m’avance tout près d’elle, et devant toute la classe, lui lance : « Alors, on se fait la bise ? » En guise de réponse, elle m’administre une gifle magistrale dont elle devait attendre l’occasion depuis bien longtemps. Mon air ahuri soudainement envolé, la tête baissée et en silence, je sors tranquillement de la classe avec les autres, comprenant très bien que cette gifle n’a vraiment pas été volée.

Comme papa a toujours été un individu très colérique qui pouvait se montrer violent, je m’efforçais parfois de produire des « bons résultats », c’est-à-dire des bonnes notes, dans le seul but de m’épargner des soirées douloureuses, une fois papa rentré à la maison. Il m’arrivait aussi d’imiter la signature des parents, toujours dans le dessein d’éviter la terreur paternelle. Je ne pouvais toutefois pas être franchement malhonnête. J’évitais d’annoncer les mauvaises notes, mais ne mentais jamais, contrairement à ma sœur Victoria, qui me grondait :

« — Pourquoi tu lui as dis ça ? Maintenant il est furieux contre toi et il va te gâcher le week-end !
   — Mais parce qu’il me l’a demandé.
   — Ce n’est pas une raison pour lui dire. Tu n’as qu’à répondre que non ou que tu ne sais pas, et il te fichera la paix ! »

Il m’arrivait même de ne pas lui annoncer des excellentes notes, car j’en avais aussi eu de très mauvaises que je préférais ne pas dévoiler.

Ainsi, presque rien ne m’aura intéressé au collège, que je percevrai alors toujours comme un calvaire. Ma motivation est si faible que je ne parviens jamais à suivre régulièrement et attentivement les cours. Les annotations des professeurs au terme de chaque trimestre se résumeront souvent à la même chose : « Daniel a de grandes capacités, il est très dommage qu’il ne fasse pas d’efforts ». Je ferai deux années consécutives de 4e et deux années consécutives de 3e. Plus les années passent, et moins j’ai envie de m’intéresser aux études. Tandis que ma sœur, bonne élève, fait la fierté de nos parents, je suis leur désespoir. Ils m’emmènent auprès de quelques psychologues. J’aime aller voir ces gens, qui écoutent patiemment et poliment toutes les choses qu’on a envie de leur raconter. Je m’intéresse à une infinité de choses, mais jamais suffisamment pour m’y investir. J’ai la sensation d’être constamment dans une impasse. Il n’y a rien de ce que la société propose qui m’attire vraiment. Je suis comme dans un gigantesque labyrinthe ; je me dis qu’à force d’y circuler, je finirais bien par trouver une sortie vers quelque chose que j’estime vraiment valable. Je m’engage alors dans des voies aussi diverses que marginales.

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