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L’itinéraire d’un renonçant

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Sous les drapeaux : la débauche totale

Dans la France de 1990, le service militaire est encore obligatoire et dure douze mois. À l’automne de cette année, il m’apparaît comme une opportunité inespérée de découvrir de nouveaux horizons. Naviguant alors dans une période de point mort et de point d’interrogation, où aucune porte ne s’offre à moi, c’est avec grande réjouissance que je pars sous les drapeaux. Les horizons que j’y découvrirai seront plus moroses que roses. J’y apprendrai néanmoins beaucoup sur les relations humaines et l’organisation hiérarchique de la société, car l’armée en présente un tableau caricaturé. De plus, c’est la première fois que je quitte véritablement le cocon familial.

Parlant quelques mots d’allemand, je suis envoyé en Allemagne. En guise de bienvenue, nos crânes sont rasés. Ensuite, le programme commence : un mois de classes. On nous entraîne alors à divers choses, comme au maniement d’armes de guerre, à la marche au pas, au nettoyage des toilettes, au rangement du contenu de son placard au millimètre, à l’installation de bivouacs, au parcours du combattant à sauter dans des trous de deux mètres de fond et à ramper à toute vitesse sous des barbelés, ou à chanter en rythme des chants d’encouragement au combat. Un jour, le lieutenant nous enferme à vingt dans une pièce hermétique. Nous avons chacun un masque à gaz, mais sans filtre. En voyant une épaisse fumée remplissant soudainement la pièce, nous comprenons rapidement qu’il s’agit de gaz lacrymogène. Presque aussitôt, le lieutenant, resté à l’extérieur, lâche vingt filtres dans la pièce. Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant le spectacle de stupidité qui s’offre à mes yeux. Tous sautent précipitamment et en même temps sur les filtres, exactement à la manière d’une grappe de rugbymen au-dessus du ballon. C’est la désorganisation la plus totale. Je reste assis, le plus tranquillement possible pour économiser l’air, bouche et nez fermés. Dans la cohue, un filtre roule presque jusqu’à moi. Je peux le saisir sans peine et le visser à mon masque alors que la moitié des autres sont encore en train de se bousculer.

À l’issue des classes, je me retrouve au mess des officiers. C’est le grand hôtel des gradés, dont nous – les militaires du rang – sommes les serviteurs. En vertu de ce travail de larbin et de forçat, l’État nous octroie un salaire de misère, juste de quoi nous soûler à la bière et nous enivrer de haschich, afin de nous donner l’impression d’oublier cette pénible condition.

Durant cette période autant noire que kaki, je découvrirai combien gigantesque est la proportion de personnes qui abordent la vie sans le moindre espoir positif, et que nombreux sont capables de commettre régulièrement de très mauvaises actions pour tenter d’échapper aux difficultés de l’existence. À cette époque, moi non plus, je ne comprends pas que fuir sa condition, c’est comme tirer sur un élastique ; plus on le tire et plus ça fait mal le jour où on le lâche. Le plus naturellement du monde, je fais comme mes camarades, avec qui je vis 24 heures sur 24. Ainsi, je découvre le monde léthargique et enfumé du cannabis. Comme la presque totalité des personnes vivant avec moi ne manquait jamais une occasion d’en consommer — même en plein travail — je me dis alors : « Pourquoi ne pas expérimenter cette chose-là ? Ce ne doit pas être si mauvais puisque tout le monde y touche. » C’est surprenant, cette manie que la plupart d’entre nous a de s’imaginer qu’une chose – ou une croyance – est bonne, sans risque, juste ou valable sous le seul prétexte qu’un grand nombre de personnes l’adopte. Cette année de service militaire sera aussi une plongée dans le monde lugubre et malsain de l’alcool. Les plus folles ivresses étant les seuls effets recherchés, les breuvages les plus ignobles y passent. Nous pourrions alors boire et fumer jusqu’à nous faire littéralement éclater la cervelle.

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Cette année de délires sans retenue sera aussi une découverte du monde de l’hôtellerie, où je goûterai à la plupart des postes qu’elle propose. Je suis d’abord réceptionniste, avec mon ensemble bleu et noir, ma chemise blanche et mon nœud papillon noir. Une erreur dans la réservation d’une chambre me vaut d’être affecté en salle pour le service des repas. En servant un potage à un vieil officier accompagné de sa femme, je manque l’assiette et arrose leur nappe. Je descends encore et finis tout en bas, à la plonge, où les casseroles sales géantes ne cessent de pleuvoir. Il faut finir de les nettoyer, même pendant que les autres prennent leur pause. C’est le cauchemar. J’ai beau éprouver de fréquentes crises de nerfs et même détruire des piles entières d’assiettes et des grosses soupières en les flanquant par terre aussi brutalement que possible, on ne peut pas « plonger » plus bas que la plonge. Je suis donc condamné à rester plongeur jusqu’au dernier jour, qui semble infiniment loin. Bien loin de tout esprit de solidarité, l’un de nos passe-temps favoris consiste à s’approcher d’un nouveau venu et de lui crier en pleine figure, non sans une pointe de cruauté, un nombre plus petit que le sien. Plus le nombre devient petit, plus on aime à le crier à tous, de plus en plus fort et de plus en plus souvent. Il s’agit du nombre de jours restants avant ce que les appelés nomment « la libération ».

Le sergent-chef prend un malin plaisir à me donner ce que l’on appelle des « jours d’arrêt » pour des faits dérisoires, comme avoir mangé une brioche destinée aux officiers (motif : « a dérobé une brioche appartenant à l’État ») ou s’être amusé à tordre une fourchette (motif : « détérioration de matériel militaire »). Ces « jours d’arrêt » consistent à vous interdire de sortir durant les heures de pause, à vous priver de permissions, et à vous rallonger votre durée de service militaire. Quand on travaille dans des conditions ingrates, que l’on voit tous ses copains se préparer et se parfumer pour sortir et que l’on a vingt ans, c’est plutôt dur à supporter ! Comme nous ne bénéficions que d’une permission par mois et que deux m’ont été supprimées, je resterai bloqué trois mois dans cet enfer. À cause de la fourchette tordue, la permission tant attendue m’est interdite. Dans un total désespoir, je fais voler en éclats la vitre de la fenêtre de ma chambre à l’aide d’un violent coup de poing. En y pensant, je revois encore tous ces éclats de vitre rebondir sur les tuiles de la toiture située sous la fenêtre. J’avais l’impression de les voir voler et rebondir au ralenti. Quand le sergent-chef verra la fenêtre éparpillée en miettes et le sang sur ma main gauche (j’ai eu le réflexe de préserver la droite, étant donné que je suis droitier), il voudra bien fermer les yeux sur la fourchette et me persécutera un peu moins par la suite. Finalement, j’aurais droit à un treizième mois de séjour en prime, ce qui correspond à la rallonge maximale autorisée par la loi pour les appelés qui obtiennent des « jours d’arrêt ».

Avec quelques copains, nous faisons connaissance d’un groupe de jeunes qui vivent en marge de la société, non pas parce qu’ils en sont exclus, mais parce qu’ils la rejettent eux-mêmes. Un soir, alors que nous sommes chez eux, l’un revient de l’extérieur, et nous tend un revolver, en nous disant, avec une certaine fierté dans le ton : « Regardez, il est encore tout chaud ! » Il vient de tuer quelqu’un ; le journal nous le confirmera le lendemain.

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