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L’itinéraire d’un renonçant

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Vol aller-retour

Insatisfait de notre maigre solde de militaire, affamés de plaisirs faciles, nous nous adonnons sans vergogne au vol, qui plus est, de manière organisée. Pendant la pause, il nous arrive alors de nous rendre à trois dans les grands magasins de la ville dans le but de nous approvisionner en musique, en alcools forts et en articles divers comme des cigares ou du chocolat. L’un surveille, le second décolle les étiquettes magnétiques et le dernier insère la marchandise convoitée dans la poche intérieure de sa veste. Afin d’alléger ma conscience, je me disais (comme autrefois) que je ne volais personne, mais seulement un magasin, qui de plus, a toujours de la marge dans sa comptabilité. Bien entendu, un vol reste un acte totalement nuisible, quel que soit le cas ou le propriétaire de l’objet volé. Le moment très désagréable de la sortie du magasin prouve bien, à celui qui n’est toutefois pas complètement dépourvu de bon sens, que l’acte n’est pas anodin. Le cœur se met à battre très fort, les joues chauffent, on a la hantise d’un geste maladroit et inconscient qui nous trahisse, on a l’impression que tout le monde a tout vu et que chacun attend le dernier moment pour nous sauter dessus, on éprouve une terrible angoisse que le détecteur magnétique se mette à hurler à cause d’un morceau d’étiquette oublié, etc.

Un jour tout allait bien. Tout allait trop bien. Nous sommes à la veille d’un congé et préparons une grande fête dans notre chambre. Afin de ne manquer de rien, chacun se charge d’une tâche. Le pâtissier prépare de délicieux plateaux d’amuse-bouches, le barman s’arrange pour détourner à l’insu des responsables de bonnes bouteilles de blancs alsaciens, le buffetier se charge, quant à lui, de fournir fromage, toasts, café et sucreries, le tout, bien sûr, aux frais de l’État. Quant à moi, je suis parti faire les commissions avec Denis, un petit serveur. Je suis alors sûr de moi, trop sûr de moi. La joie au cœur, je sais que ma petite amie se prépare pour nous rejoindre. Il y a une bouteille de whisky au bout de ma main gauche et du champagne au bout de la droite, que je vois déjà pétiller dans une belle flûte militaire. Denis insère une boîte de cigares dans sa poche. Un employé du magasin l’a vu faire. Nous passons tous les deux la soirée dans un cachot tout noir, au fond d’une caserne située loin de la ville.

On a pris soin de ne rien nous laisser, pas même nos lacets. Dans l’obscurité totale du cachot, j’entends le petit Denis qui dissimule tant bien que mal ses sanglots. Contrairement à lui, je garde un excellent souvenir de ces deux nuits, mis à part qu’une belle fête nous est passée sous le nez, et que nous ne savions pas quand nous reverrions la lumière du jour. Ce qui me plaira dans ce « trou » aux murs épais et à porte blindée, c’est d’une part, ce silence total, cette tranquillité absolue, cette absence de toute activité. Nous recevions notre repas sur place, sans avoir à faire d’effort. Personne ne nous réprimandait, personne ne nous donnait d’ordres. C’était la tranquillité parfaite. Hélas trop aveuglé par mes préoccupations gamines, je n’accorderai pas encore suffisamment d’attention à ces aspects. D’autre part, il y avait cette sensation de toucher le fond d’une chose, d’être en un lieu dont on parle souvent sans que personne n’y aille, un lieu qui fait si peur, et pourtant, une fois qu’on y est, il n’y a rien d’autre que soi et la tranquillité. Il y a aussi ce plaisir dans l’attente du moment où les copains demanderont : « Tu étais où ? » et de pouvoir leur répondre non sans une certaine fierté : « Ils m’ont mis au cachot ! » Naturellement, ceux qui ne cherchent qu’à fuir la solitude et le silence ne trouveront que souffrance en un tel lieu.

Bien mal acquis ne profite jamais. Contrairement à un vol aérien, avec le vol de la possession d’autrui, il y a inévitablement un retour, à plus ou moins long terme. Ce terme peut être suffisamment long pour nous laisser croire que le retour n’existe pas. Mon expérience m’a toujours démontré que si. Ce que j’ai souvent remarqué également, c’est que plus nous y sommes attentifs, et plus le retour est clair, rapide et logique. Cela est parfois si frappant qu’il n’y a plus la moindre place pour le doute. D’autant plus que cela se base sur un schéma d’une logique irréfutable, qui d’ailleurs, s’applique à tous les types d’actions : on engendre de la peine, on récolte de la peine ; on engendre de la joie, on récolte de la joie. À force d’analyser les situations de mon existence — qui au fond, sont les mêmes que celles de n’importe quel individu — je parviens peu à peu à ce type de conclusions essentielles, qui incite bien naturellement à suivre d’autres voies, des voies plus modérées. Après le service militaire, j’ai l’impression d’être devenu « un grand ». En tout cas, je resterai encore très immature pendant quelque temps et ferai encore beaucoup de bêtises. Il est curieux de remarquer que bien souvent, les gens croient « grandir » lorsqu’ils font des choses nocives ou des choses qui relèvent purement du désir, comme fumer, boire, faire l’amour, battre quelqu’un, etc.

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