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L’itinéraire d’un renonçant

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21 juin, la fête du sang

Au mess des officiers, les conditions de travail sont tellement insupportables que j’en viens à vouloir me briser volontairement un os afin de bénéficier d’un congé médical. Je tente d’abord de me briser la jambe à l’aide d’un violent coup de batte de base-ball, mais je n’obtiens qu’un large hématome et la douleur qui l’accompagne. Patrick, un ami d’armée (qui n’est plus de ce monde) accepte de donner un grand coup de maillet sur le petit marteau tenu posé sur le milieu de la deuxième phalange de mon petit doigt gauche. En entendant le craquement, Patrick crie son dégoût en jurant qu’il ne refera plus jamais une telle chose. Après deux interminables semaines hospitalières, j’obtiens quelques semaines de congé militaire, pendant lesquelles j’escompte passer du bon temps. Par chance, le jour même de ma sortie d’hôpital est la fête de la musique. Le doigt ayant été recousu, le bras dans le plâtre, je retrouve un ami de l’armée en permission, qui a le même prénom que moi. Nous ne cessons jamais de rire lorsque nous sommes ensemble. Lorsque la fête bat son plein, il est entre deux et trois heures du matin. Nous sommes sur une grande place noire de monde et de stands de merguez. Alors que nous nous tenons tranquillement sur un banc à fumer un cigare, deux jeunes gens s’approchent de nous. L’un est grand, l’autre plutôt trapu. Comme ils nous regardent avec insistance, nous les saluons. Un dialogue peu avenant s’engage entre le grand et Daniel :

« — Quoi ? Qu’est-ce t’as, t’as un problème ?
   — Pas du tout, je disais juste “salut !”
   — Ouais c’est ça ! Qu’est-ce t’as à m’fixer comme ça ?
   — Je ne te fixe pas, je te saluais, c’est tout.
   — T’as raison ! Tu veux que je te casse la bouche ?
   — Non non, ça ira. Ce ne sera pas la peine.
   — Je vais te casser la bouche, moi ! »

Sur ces paroles, le grand passe à l’acte en assenant un grand coup de parapluie à Daniel, qui tente de garder son sang froid. Dès le second coup, il se défend. Il y a un rapide échange de coups de poing. Malheureusement, un mauvais coup fait perdre connaissance Daniel, qui s’étend de tout son long sur le sol. J’ignore à ce moment s’il est toujours en vie et ne peux rien faire. Je ne suis pas pour le moins bagarreur, et à cause de mon bras fraîchement plâtré, je reste impuissant. Ce moment est horrible, d’autant plus que l’endroit est rempli de monde qui assiste à la scène et que personne ne bouge, pas même pour appeler la police. Le compagnon de l’agresseur agit à son tour. Il met des coups de couteau sur le visage évanoui de Daniel pendant que l’autre lui vide les poches et s’empare de sa montre. Le plus trapu vient ensuite vers moi avec son couteau et me le plante dans le ventre, avant de me destiner d’autres coups que j’esquive en reculant. Comme il bondit sur moi, je tente tant bien que mal de me protéger en me recroquevillant par terre. À cet instant, je le sens passer sa lame sur ma gorge. Cette personne a décidé de me tuer, pour le plaisir. Étant donné que rien ne peut me protéger, je suis en train de vivre ma dernière heure, tout est fini, ma vie s’achève ici. Je me mets à penser cela lorsque je l’entends s’éloigner. Je me redresse lentement. Quand je lève la tête, je vois nos agresseurs partir en courant. Nous sommes dans un pays où tout le monde ne vit que pour soi, se moquant bien du sort des autres. Donc personne ne vient vers nous pour nous porter secours, car chacun est bien trop préoccupé à déguster des merguez, vider des bouteilles de bière et fredonner les mélodies jouées par tous les musiciens du pays qui sont descendus dans les rues.

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Je saute sur le corps inerte de Daniel avec le réflexe immédiat de l’aider à se relever, comme pour se persuader qu’il ne peut pas être mort. Juste à ce moment-là, j’ai le grand soulagement de le voir reprendre ses esprits. Daniel n’a que des égratignures au visage, car la lame n’était pas tranchante. Pour la même raison, la plaie sur ma gorge n’est pas profonde, bien qu’elle nécessitera 13 points de suture. En revanche, la lame s’est bien enfoncée dans mon ventre. J’ai grande peine à marcher et encore plus à respirer. Daniel a beau avoir le visage en sang et moi le ventre en sang, la ville a beau fourmiller de gens, pas une seule personne ne se propose de nous aider ! Un kilomètre plus loin, soutenu par les épaules de Daniel, j’arrive tant bien que mal chez mes parents, où papa enfile à peine un pantalon pour nous conduire à l’hôpital en faisant crisser les pneus comme je l’avais entendu seulement dans les scènes de poursuites des films policiers.

La police ayant réussi à attraper mon agresseur, je porterai plainte pour son acte qui le conduira deux ans en prison. Selon les témoignages de nombreux blessés arrivés la même nuit à l’hôpital, nos deux voyous auraient attaqué et blessé une demi-douzaine d’autres personnes à quelques heures d’intervalle.

Ce n’est que plusieurs années plus tard que je ferai un rapprochement intéressant : je me mutile volontairement et peu de temps après, je fais l’objet d’une agression provoquant une lésion équivalente. Dans ce cas, le résultat de la mauvaise action est très clair. Hélas, il est rare que les actes engendrent leurs résultats si vite et si clairement. Si tel était le cas, cela ferait sans doute réfléchir ceux et celles qui s’adonnent sans vergogne à de très mauvais actes.

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