Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Accueil dhammadana.org ; lien direct vers le début du texte
Vous êtes ici : accueil > livres > l’itinéraire d’un renonçant > un monde aussi merveilleux qu’artificiel

L’itinéraire d’un renonçant

<- retour

Un monde aussi merveilleux qu’artificiel

En Suisse, tout le monde parlait d’un nouveau mouvement musical qui ne se développerait que plus tard en France. Pour la plupart, les jeunes ne manquaient aucune de ces soirées dites « space ». D’après ce que l’on m’en disait, cette musique n’était qu’un ensemble de bruits répétitifs et de sons bizarres. J’apprenais aussi que les gens s’y rendaient parés des tenues les plus extravagantes, découpées dans les matières les plus abstraites, et y dansaient chacun pour soi selon un style très saccadé. Le prix d’entrée était plutôt élevé et la majorité des adeptes de ces soirées consommaient des drogues dures, d’une part pour être en mesure de danser jusqu’au terme de la nuit – et même au-delà – sans fatiguer, et d’autre part pour jouir de sensations d’extases amplifiées grâce aux sons de la space. Je trouvais cela plutôt débile et, sans y avoir participé une seule fois, je me rangeai aussitôt du côté des critiqueurs de ce mouvement. J’avais bien la curiosité de voir cela une fois, mais le coût élevé du prix d’entrée m’en dissuada. Ce monde sera pourtant toute ma vie pendant des années.

Un samedi soir d’août 1992, je décide enfin d’aller jeter un coup d’œil dans une soirée space dont tout le monde parle tant dans la région. Devant le lieu de la soirée, le parking déborde de voitures qui vibrent dans l’ambiance space. De leurs vitres ou portes ouvertes, jaillissent les puissants « boum ! boum ! » des sons techno comme la vapeur d’une casserole dont on a écarté le couvercle. Ainsi, chaque véhicule tient lieu d’enceinte, et déjà l’on danse sur le parking métamorphosé en piste de danse. Avant d’entrer dans la salle, l’excitation et la joie sont déjà à leur comble dans la file d’attente. Lorsque je pénètre dans le gigantesque hall où se tient la soirée, je suis totalement et immédiatement séduit par les sons hurlés et les basses martelées par les enceintes géantes. Pour la première fois, j’entends ce type de composition sonore qui, grâce à la régularité binaire et à la puissance des ondes sonores qui traverse le corps de part en part, a des effets magiques et profondément sensationnels. Dès les premiers morceaux mixés par les D.J., le virus techno entre en moi. En dépit de ma tenue de ville, je me déchaîne tel un fou sur la piste de danse — qui couvre en fait toute l’immensité de la salle. Dès la deuxième soirée, j’aurais adopté un style plus approprié : un jean jaune pétant, une chemise mauve et un bandeau noir serré sur la tête. Par la suite, je ne compte plus les soirées tant elles sont innombrables. Très vite, je deviens un amoureux de la techno. Je ne vis que pour ça et mon seul souci est de remplir mes oreilles de ces sons plus transcendants les uns que les autres. Je me bats avec mes collègues de travail pour pouvoir passer le plus possible de morceaux space dans les haut-parleurs du pub. Voilà ma nouvelle drogue. Moi qui pensais qu’il n’existerait jamais de style musical à ma convenance, me voilà bel et bien comblé. Je vivrai cette partie de mon existence comme un « décollage » complet.

Dès l’entrée dans l’une de ces soirées, on est immédiatement avalé par le son, il suffit de se laisser guider par les sons techno et ses ondes nous transportent dans les sensations les plus spatiales, les plus légères, les plus inhabituelles et les plus extatiques qui soient. Contrairement aux rêves éveillés – qui sont exclusivement mentaux –, dans lesquels tout le monde s’investit pour s’abriter temporairement des difficultés incessantes de l’existence ces sensations sont pleinement physiques ; autant physiques que mentales. Les timides et les « coincés » y renaissent complètement ; le malaise n’existe plus dans ces soirées. La retenue et la réserve n’y sont plus de mise, tous les fous sont les bienvenus ! Chacun se donne à cœur joie dans ce monde tout à fait à part qui transporte véritablement tous ceux qui savent se laisser emporter par l’atmosphère du lieu. Personne ne regarde personne de travers, mais au contraire avec la plus pure sympathie et un état d’esprit de totale solidarité. Le malaise n’a pas sa place. C’est la joie la plus pure qui fait régner sur ces soirées la plus merveilleuse des ambiances.

Tout être humain moyen est doté de suffisamment d’avidité pour chercher à prolonger et à multiplier les effets agréables qu’il expérimente.

haut de page

Pour prolonger les sensations extatiques de la techno, un casque sur les oreilles ne suffit pas. Cela ne permet que d’aider à patienter jusqu’à la prochaine soirée, qui a généralement lieu en fin de semaine. Pour un adepte de ces soirées, un baladeur est comme un aquarium pour un passionné de plongée sous-marine. Le moment le plus frustrant pour le danseur techno est celui où le dernier D.J. de la soirée arrête ses platines, laissant alors place aux bruits de caisses de bouteilles vides empilées par les barmen, aux lumières agressives qui investissent brutalement la salle et aux cris suppliants de la foule qui continue de marteler en rythme le sol de la piste de danse, dans l’espoir que cela incite les basses envoûtantes de la techno à reprendre la parole à travers les puissantes enceintes de la salle. C’est donc à cet instant-là qu’il a fallu trouver une formule de compensation : une soirée – ou plutôt une matinée – de prolongation pour permettre à tous les atteints de la techno de soulager leurs ivresses de sons et de sensations jusqu’à épuisement complet de l’énergie corporelle. À l’aube, quand la soirée s’achève, on s’empresse de sauter dans les voitures dans lesquelles le son puissant des morceaux transe et techno continue de nous alimenter, jusqu’à arriver dans un hangar où se tiendra la seconde partie de la fête. On ne veut surtout pas entrer en contact avec des sensations habituelles qui nous ramèneraient trop vite dans la « vie de tous les jours » – et par conséquent à toutes ses difficultés. Il est donc hors de question de rester privé de son, même pendant le transfert d’une salle à l’autre. Cela est comparable au transfert d’un cœur d’un hôpital à l’autre, qui doit impérativement rester dans une boîte hermétique avec du sang à température donnée. Ces « after », comme nous appelons ces prolongations de soirées, durent généralement jusqu’aux alentours de midi, voire beaucoup plus tard.

Pour multiplier les effets extatiques de la techno, une orange pressée ne suffit pas. Dans ces soirées, on vend des boissons énergétiques, mais les jeunes refusent de se contenter de ça quand ils savent qu’il existe cent fois plus puissant à leur portée. Bien qu’illégales, très chères et grandes destructrices de l’organisme, les drogues dures y sont largement consommées. Le choix est large : cocaïne, héroïne, amphétamines, LSD, mais on s’oriente généralement vers les ecstasys. En dépit de leur illégalité totale, il suffit de demander « T’aurais pas des “ecstas” ? » à quelques personnes parmi la foule, et l’on nous conduit auprès de l’un des nombreux vendeurs présents dans la soirée (à moins de tomber directement sur l’un d’entre eux). Ceux-là vendent comme des pains au chocolat ces pilules qui transforment nos nerfs en centrale électrique — à l’époque une cinquantaine d’euros pièce. Le haschich, quant à lui, y est tellement banal qu’il s’y fume tout à fait ouvertement.

Comme toute « bonne chose », il y a le revers de la médaille. Le fait que toute bonne chose est indissociable d’un mauvais revers montre bien que rien dans ce monde n’est complètement bon, d’autant plus que les choses qui présentent le plus de caractéristiques de perfection sont celles qui cachent les choses les plus nuisibles. Les merveilleuses sensations procurées par ces soirées sont bien réelles, tout autant que le sont les effets secondaires. Aveuglé par l’ignorance de la réalité, poussé par son avidité, on ne voit rien d’autre que la phase agréable de la chose, au moment où l’on décide de « croquer » une pilule ou de renifler un rail de poudre. Alors, on consomme ces « ravageurs de santé » sans réfléchir et on commence à se poser quelques questions seulement quand on commence à perdre ses dents, à perdre la mémoire de manière inquiétante, à sombrer dans l’enfer atroce de la dépendance, à développer de sérieux problèmes cardiaques ou à voir un de ses amis « rendre son âme » sur la piste de danse à cause d’un mauvais dosage.

Des copains ne cessaient de me faire l’éloge de ces « pilules magiques ». Leurs récits m’ont incité à en faire l’expérience dès la première soirée. Il s’agissait d’une demi-pilule d’une qualité sûrement douteuse, car je n’ai pas senti le moindre effet. Une autre fois, l’effet sera assez fort, mais très oppressant pour le système nerveux. Bien que la force physique s’en retrouve décuplée, ce qui permet notamment de sauter sur les podiums de danse avec l’agilité d’un écureuil, je déteste les effets de serrage de mâchoire et d’étendages incontrôlés de bras et de jambes que provoquent ces ecstasys, en plus de cette forte et pénible sensation de toxicité qui se diffuse à travers toutes ses veines. Afin de m’assurer de ne pas être tombé sur des pilules mal conçues, j’en goûterai encore deux ou trois fois. Après cela, je ne voudrai plus y toucher.

haut de page

suite ->