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L’itinéraire d’un renonçant

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49 mm2 ouverts sur toutes les dimensions

Telle est la première découverte qui révolutionnera mon existence : des petits carrés de papier d’environ sept millimètres de côté, ou plus exactement le produit dont ils sont imbibés en infime quantité. On en trouve de toutes les couleurs, avec toutes sortes de petits dessins. Bien que parfois coupé aux amphétamines, ce produit acide reste toujours identique, même si certains affirment qu’il existe plusieurs types de buvards et que selon celui qu’on aura avalé, l’effet sera différent. Seules, les expériences et les personnes diffèrent. La première particularité du LSD est que l’expérience naît sur la base d’une projection de nos propres schémas mentaux. Si l’on dit a quelqu’un – qui a tendance à se laisser guider par les idées des autres – qu’un tel buvard donne l’effet d’être dans l’eau, par persuasion psychique, il sera convaincu de passer sa soirée à nager. Une autre particularité de cet acide est d’une part, de décupler les perceptions – visuelles, auditives, mentales avant tout, gustatives et olfactives par moments – d’une intensité impressionnante, grâce à un pouvoir de concentration accrue qui amplifie considérablement la sensation perçue, et d’autre part, d’engendrer de puissantes hallucinations – essentiellement visuelles, mais aussi auditives et mentales.

Nous sommes en septembre 1992. Après avoir tourné en rond pour chercher en vain le lieu d’une after, nous partons à trois pour les alpages, tandis que les autres vont se coucher. Dès notre arrivée sur place, nous cueillons des petits champignons que nous mangeons aussitôt. En raison de leurs effets hallucinogènes, ils sont illégaux. Comme ils sont déjà dans notre estomac, nous ne risquons plus de nous faire attraper. Il ne nous reste plus qu’à attendre tranquillement la montée, chacun allongé dans un coin de la prairie, bercé par le son presque régulier des cloches des vaches, caressé par la douceur du vent matinal. Jouissant du confort des hautes herbes, je contemple les nuages. Soudainement, je remarque un nuage qui a un peu la forme d’un lapin. Ailleurs, je vois un mouton, puis un chameau. Les nuages commencent à prendre des formes très ressemblantes, même dans les détails. Lorsque j’aperçois des troupeaux entiers d’animaux dans les nuages et qu’ils se décomposent en formes géométriques à carreaux roses et verts, je comprends qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Ces formes de base géométriques semblent être des lumières vertes et roses qui composent tout ce qui existe, ou tout du moins ce qui est visible. Ces lumières roses et vertes reviendront plus ou moins dans toutes les expériences LSD.

Dans cette prairie montagnarde, j’ai alors l’impression de faire la plus grande découverte de l’Histoire. Dans mon esprit, tout devient d’une lucidité indescriptible. Quel que soit le sujet sur lequel j’oriente mon mental, j’ai la certitude d’en avoir une parfaite compréhension. Je domine le monde. Je suis convaincu d’avoir atteint le plafond. Celui de la compréhension universelle ou celui de la perfection ? Je ne me pose pas cette question, je suis heureux, car je touche le plafond des plafonds. Tout est parfait. Je n’ai jamais été aussi réveillé, il n’y a pas la moindre particule de poussière dans le mental, contrairement aux autres jours. Tout est d’une limpidité remarquable. Je suis comme un aveugle qui retrouve la vue. Les rouges n’ont jamais été aussi rouges, les bleus n’ont jamais été aussi bleus, les jaunes n’ont jamais été aussi jaunes. Tout est intense. Les vaches n’ont jamais été aussi vaches (au sens propre), les fleurs n’ont jamais été aussi fleurs, la route n’a jamais été aussi route, les voitures non plus, les panneaux de signalisation routière non plus, comme tout le reste. Je suis persuadé d’avoir trouvé la solution finale de tout, la perfection absolue. Pour la première fois de toute ma vie, il n’y a pas la moindre particule d’insatisfaction en moi, ni de déception, ni de doute. J’éprouve aussi une immense compassion envers tous les êtres.

Je suis alors si aveuglé par la puissance de cette expérience que je suis tout à fait incapable de mesurer l’immensité de mon ignorance, de mon orgueil et de mon attachement pour ce type d’expérience. Je constaterai néanmoins, après une nuit de profond sommeil, que cette perfection absolue ne dure pas. J’ai l’immense déception de voir que tout redevient comme avant. Cette expérience n’est donc pas si parfaite puisqu’elle ne dure pas. Les insatisfactions, les doutes et les sensations de malaise ont repris place aussi vite qu’ils s’étaient absentés.

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Peu de temps après, je goûte mon premier buvard de LSD. Nous sommes en soirée à Neuchâtel. Je découvre alors que les effets de cette substance – ou plutôt la façon qu’elle a de modifier les perceptions et les états mentaux provoqués par ces dernières – sont identiques à ceux générés par la digestion des champignons hallucinogènes, si ce n’est quelques petites décompressions auriculaires propres à la montée de ces derniers. Je suis heureux et léger comme les anges que les humains aiment imaginer. Chaque personne est si caricaturée et les couleurs sont si vives qu’on se croirait dans un dessin animé. Tout devient limpide, je suis transporté dans un monde de sensations si pures et les situations s’imbriquent dans une si parfaite logique que cette impression de compréhension intégrale des choses s’installe à nouveau dans mon esprit de jeune ignorant. Je me dit alors : « Il suffit d’avaler un petit bout de papier et la compréhension parfaite de tout surgit en soi, c’est incroyable ! » C’est incroyable, mais j’y crois cependant sans le moindre doute. Les moindres perceptions sont purifiées. Le LSD est un filtre magique contre toutes les sortes d’impuretés sensorielles. Si des enceintes grésillent, seul un son plus net et plus précis que jamais parvient à la conscience auditive. Si l’on se concentre sur le son, il n’y a que lui, il est comme physiquement palpable. On devient le son lui-même.

Jamais je ne me suis senti aussi sûr de moi, j’ai la sensation d’incarner la perfection même. Quand je parle, j’entends la plus belle voix qui m’a été donné d’entendre. Je danse tel un fou déchaîné sans ressentir la moindre fatigue. Dans mon aveuglement, je me persuade d’être le meilleur des danseurs et monte sur les plus hauts podiums de la salle pour me montrer le plus possible. La fierté me donne des ailes et je saute d’un coin à l’autre de la piste, en dansant d’une manière à la fois très sauvage, très désarticulée et très irrégulière. Je suis un macaque fier d’avoir un public à qui se montrer. Si fier de lui dans sa cage qu’il ne s’aperçoit pas que le public le regarde par moquerie et non par admiration. Dans l’obscurité lézardée de jets de lumière qui jaillissent comme des lasers, les escaliers métalliques en colimaçon qui montent au bar sont à peine visibles, il faut habituellement les monter lentement en se tenant à la rampe. Grâce à monsieur LSD, on les grimpe sans le moindre effort, sans baisser la tête, sans tenir la rampe ; les pieds se collent aux marches comme des aimants placés aux bons endroits. Où que les yeux se posent, tout apparaît d’une netteté impeccable. Au terme de la soirée, tout le monde sort pour rejoindre l’after. Dehors, le jour s’est déjà levé. Les couleurs sont sublimes. Tout est absolument beau et parfait, y compris les ordures. La saleté n’existe plus. Même les tâches de gras sur les poubelles qui débordent évoquent des choses fantastiques. En revanche, les gens paraissent d’une manière excessivement caricaturée. Sur le trottoir, devant l’entrée de la salle, se tient un cortège de démons, de zombies, d’elfes et de princesses. Les belles créatures sont devenues des princesses infiniment plus délicieuses que celles que nous rencontrons dans les plus beaux rêves. Les créatures au visage moins bien dessiné sont, quant à elles, des monstres terrifiants. Certains ont les traits tellement déformés qu’on se demande comment il est possible de naître ainsi.

Quelques heures après, le trip nous quitte en douceur. Les imperfections reprennent leur place les unes après les autres, les couleurs redeviennent fades, l’énergie baisse, le son se remet à grésiller, les doutes reviennent en masse, les obstacles refont surface, les choses ne se déroulent plus en accord avec ses moindres souhaits. La perfection absolue nous a abandonné. Il ne reste plus qu’à rentrer à la maison et attendre une prochaine fois, vidé comme une pile usagée, la tête baissée comme une fleur fanée.

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