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L’itinéraire d’un renonçant

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La déchéance

Cédric fume trop. Tellement qu’il finit, en dépit de ses talents culinaires, à se faire licencier du restaurant où il travaillait. Peu après, je suivrai le même sort. Chaque semaine, nous nous rendons à tour de rôle dans une petite ville suisse-allemande pour nous fournir en haschich par plaquettes entières, que nous découpons en barres afin de les revendre. Nos bénéfices sont si maigres qu’ils couvrent à peine notre propre consommation. Je trouve un emploi de serveur dans la cafétéria des studios de radio et télévision à Lausanne. Ce travail est plus calme, mais je refuse poliment quand on me propose de prolonger mon contrat, car j’ai de moins en moins envie de travailler, aussi maigre soit le travail. Quand je rentre chez moi, l’appartement est rempli de fumée et de squatteurs. Avant de me laisser le temps d’ôter ma cravate et de prendre une douche, on m’insère un joint de calibre effrayant entre les lèvres.

À présent, nous ne percevons plus aucune ressource. Nous cessons dès lors d’honorer notre loyer et vivons sur nos dernières économies. Un soir, nous goûtons aux sensations de la poudre blanche. Nous la reniflons et nous la fumons. C’est surtout son prix, très élevé (heureusement), qui nous dissuade de renouveler l’expérience. Une autre fois, nous testons les effets de la « brune » sur notre organisme. Pour ma part, je les trouve particulièrement minables et sinistres : je constate qu’ils embuent lamentablement les capacités mentales et éteignent toute vivacité, toute motivation. Hélas, Cédric n’est pas du même avis, il entamera une descente lente, mais sûre vers les profondeurs infernales de l’héroïne. Il prendra soin de me le cacher, et je suis alors tellement naïf que je ne le comprendrai pas tout de suite. Pourtant, il ne tarderait pas à perdre toute la vitalité qui brillait en permanence dans ses yeux. Des années après que nous nous sommes perdus de vue, on m’apprendra qu’il aura été retrouvé allongé dans les toilettes de la gare de Lausanne, inconscient, complètement ravagé par l’héroïne.

Un jour, papa est informé sur le type de soirées auxquelles je participe régulièrement et la nature des pilules qu’on y consomme comme des friandises. En ce temps-là, j’avais déjà une détermination inébranlable de réussir. Réussir quoi ? Je n’en avais pas la moindre idée. Je savais seulement que je serais capable de donner le meilleur de moi-même le jour où je trouverai quelque chose qui, selon moi, vaille vraiment la peine d’être réussie. Cette réussite-là n’était certainement pas celle dont on parle le plus dans notre monde. Cette détermination était alors si invisible – à tel point que je n’en étais moi-même pas véritablement conscient –, que tout le monde s’imaginait que j’étais en mesure de sombrer. Pour cette raison, papa est venu me rendre une petite visite. En dehors de la fin de semaine, tout était relativement calme, chez moi, mis à part quelques exceptions. Ce mercredi de septembre 1992, des invités avaient passé la nuit dans l’appartement, car nous avons fait une petite fête, où quelques « friandises » ont circulé. À l’aube, je vais me coucher. Deux ou trois heures après, alors que je savoure un profond sommeil, je suis vigoureusement secoué. Je pense tout de suite à Jeff, le plus excité de l’équipe, qui subit probablement une remontée de trip. Bien qu’agacé, je daigne ouvrir un œil. Mon sang ne fait qu’un tour. J’aperçois avec effroi la tête sévère et rougie de colère de papa, qui m’ordonne sèchement de préparer un sac en vitesse et de repartir avec lui. Impuissant, j’obéis et le suis. Il ne pouvait pas tomber sur un plus vilain tableau : Jeff dormait à plat ventre sur la moquette, la bouche grande ouverte, les cheveux déteints, une barbe noire de deux jours. Son teint était celui de quelqu’un qui ne sort jamais durant le jour. Durant son sommeil, il avait renversé une plante dont le pot avait répandu sa terre sur la moquette. Des cigarettes vidées de leur tabac, des bouts de cartons déchirés et des filtres noircis de joints traînaient de toutes parts. Les autres invités ronflaient dans la chambre de Cédric. Pour ma part, j’avais les côtés et l’arrière du crâne rasés en larges bandes ; j’avais voulu essayer une coupe originale lors d’une soirée space en ne gardant des cheveux que sur le dessus et en leur appliquant une teinture blanche. Je suis papa sans faire d’histoires dans sa voiture et nous parcourrons les 300 kilomètres qui nous distancent de Grenoble dans un silence monacal.

Une semaine après, je retournerai chez moi, et poursuivrai les expériences que j’estimerai avoir encore besoin de faire. Rien n’arrête quelqu’un qui éprouve le besoin de faire des expériences. En revanche, seul quelqu’un qui n’a plus aucune confiance en lui et qui est totalement abandonné par ses proches peut sombrer dans l’enfer de la drogue. Dans ce dernier cas, nous ne sommes plus dans le domaine de l’expérience, mais dans celui d’une issue vers la mort ; une mort lente.

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En rentrant, je constate que Cédric a vendu notre chaîne hi-fi à mon insu. Il me prétextera avoir eu besoin d’argent pour se nourrir. De la « nourriture en poudre », devinerai-je beaucoup plus tard. Il donnera également notre machine à écrire en gage pour une avance de petits sachets. Ma belle collection de livres d’histoire et une autre sur les voitures de luxe, feront aussi l’objet d’une disparition. Il ne reviendra plus dans l’appartement, préférant passer ses journées chez un copain héroïnomane très accroc. Seuls, des toxicomanes débarquent chez moi, pour se faire des injections, pour me demander où trouver Cédric, pour me demander de la poudre que je n’ai pas. Me voyant fréquenter ces cadavres vivants, les personnes « saines » ont tendance à me classer dans la même catégorie. Par conséquent, ils m’éviteront comme la peste. Rongée par la poudre telle la rouille sur une vieille plaque de fer, une héroïnomane me causera toutes sortes d’ennuis en cherchant à m’humilier au plus haut point, bien que j’aie toujours cherché à lui rendre service. Seul, Stan se montrait très gentil. Cuisinier de métier, il travaillait dans le même restaurant que Cédric, et son savoir-faire culinaire n’avait rien à lui envier. Lorsqu’il cuisinait, il inspirait le respect tant il était concentré et appliqué dans la préparation de ses plats. Il venait chez moi, et faisait sienne la cuisine. Dès qu’il s’était assuré de la complétude des ingrédients, il se mettait à l’œuvre et rien ne devait l’en distraire. Il interdisait quiconque de mettre un pied dans la cuisine, y compris moi-même. Ses plats dépassaient en qualité et raffinement ceux proposés par bon nombre de restaurants. Conscience professionnelle oblige, il savait remettre la cuisine à propre et à neuf dans ses moindres recoins, en deux temps trois mouvements. Tout comme moi, il était accro à la techno, mais pas seulement à la techno. Il partira je ne sais où, sans mot dire. Plus tard, quand j’aurais de ses nouvelles, j’apprendrai qu’il a succombé d’une overdose.

Je nage dans un monde on ne peut plus malsain. Un monde de désespoir, de mensonge, de destruction, de rejet des autres. Je ressens un vif besoin de nature, de propreté – dans tous les sens du terme –, de choses saines et simples. En restant dans un tel endroit, rien ne peut aller dans ce sens. Je n’ai plus le courage d’entreprendre quoi que ce soit, ni même un travail. Le loyer a déjà deux mois de retard, et je suis financièrement à sec.

Je suis tout seul sur un navire qui coule irrémédiablement. Je craque. Je vais voir ma tante devant qui je m’efforcerai de retenir mes larmes. Elle m’offre le voyage jusqu’à Grenoble, où je rentre chez mes parents, la tête basse d’un oiseau qui a raté son envol.

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