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L’itinéraire d’un renonçant

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Une vie de star

De retour au nid, je mènerai la vie d’un oiseau de nuit, loin des soucis de loyer et de nourriture. Quelques jours après mon retour à Grenoble, je découvre un tract publicitaire qui m’annonce l’arrivée de la techno sur la région. J’y serai présent dès le premier jour. En effet, la salle d’une grande discothèque est consacrée à ce mouvement qui me tient tant à cœur, et qui sera connu en France sous le nom de « rave ». Je ne quitterai plus la salle de la soirée, ni des suivantes. Les after n’étant cependant pas de mise, je me contenterai de cette petite salle assaillie par les fumigènes, où l’ambiance sera cependant des plus détonantes. Au cours de cette période, mon seul souci sera d’obtenir un beau bronzage et une belle tenue pour mes samedis soirs. Pour le bronzage, j’effectue des séances de rôtissage au soleil sur le toit de l’immeuble (malgré la fraîcheur de la saison). Pour accélérer le processus, une épaisse couche d’huile solaire fait l’affaire. Pour la tenue, ma mère satisfait mon caprice en m’offrant un beau pantalon blanc du magasin, et je me confectionne – non sans l’aide des retoucheuses employées au magasin – une chemise de satin blanche sur le devant, noir au dos, et aux manches larges et blanches. Sur le dos, je broderai de blanc, en anglais, une phrase qui dit : « Laissez le son envahir votre esprit, afin que se diffusent de merveilleuses sensations à travers tout le corps ». Tout comme cette phrase, complétée par des gants blancs, une ceinture noire, des chaussures noires parées de boucles métalliques, et des lunettes blanches design, cette tenue traduira bien l’état d’esprit qui m’anime à cette époque. Je rattrape des années de timidité et de malaise extrêmes en jouant les stars. Je jouirais pleinement de l’honneur d’être l’un des rares pionniers du mouvement techno en cette région. Mon orgueil trouvera un terrain idéal pour se déployer de manière considérable.

Il me suffira de deux bonnes oranges pressées et je danserai énergiquement, sans cesser de la nuit, sous l’œil admiratif de jeunes encore non habitués aux fêtes carnavalesques propres au style techno. La tenue que j’arbore est irréaliste, surtout grâce à l’effet des nombreux néons violets qui font éclater le blanc aussi vivement qu’un éclair en pleine nuit sans lune. Par le jeu des mains, la blancheur des gants n’en sera pas moins spectaculaire sous ce type de néons.

Je repense à Stéphane, un garçon fort sympathique qui travaillait avec moi dans le pub d’Yverdon-les-Bains. J’appréciais ses cheveux longs, tirés en queue de cheval. Je décide alors d’adopter une allure similaire. Désormais, je ne me ferai plus couper les cheveux. Mon style de danse sauvage et ma tenue foudroyante me valent l’entrée gratuite de la discothèque. Quelques mois plus tard, j’obtiendrai la même faveur dans un autre club nocturne, plus vaste et plus pointu dans son style. Néanmoins, j’y serai déjà moins remarqué, car le mouvement rave commence à se développer. Les tenues et les styles de danse des habitués se façonnent alors en conséquence.

Je ne vis donc que pour ça et refuse de voir autre chose, tant je me complais dans ce petit monde. Je n’ai pas d’argent et m’en moque. La seule chose qui m’intéresse est d’avoir de quoi survivre et de quoi pouvoir me consacrer à mes plaisirs du moment. Ceux-là se confinent essentiellement à la techno et aux sensations qui lui sont inhérentes, ainsi qu’aux expériences LSD (que je n’aurais toutefois pas l’occasion de retrouver avant plusieurs mois). Naturellement, comme chacun a maintes fois pu le constater au sein de son existence, rien ne dure indéfiniment. Toutes les bonnes choses ont une fin, comme le dit bien l’adage. Ainsi, le danseur aux gants blancs sera vite oublié, l’entrée des discothèques ne lui sera plus libre, le pantalon blanc se couvrira de tâches inextirpables, les gants perdront irrémédiablement leur blancheur originelle, le son techno des discothèques sera remplacé par des sons « commerciaux », destinés à attirer une clientèle plus large. Le pire est à la maison. Le plus naturellement du monde, papa ne veut plus entretenir un parasite qui n’est pas capable d’autre chose que de faire semblant de chercher du travail quand on le pousse à faire le tour des agences intérimaires, et de courir après les sensations procurées par une « musique de cinglés ». L’atmosphère redevient alors des plus orageuses, pour le plus grand malheur de la famille. Une fois de plus, le désarroi le plus total s’empare de moi. Je n’ai que ma chevelure pour me consoler. Elle commence à prendre du volume et je suis enchanté de pouvoir la faire tenir de justesse dans un élastique. Comme pour la faire pousser plus vite, j’y laisse en permanence les mains, qui les tirent et les lissent inlassablement.

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