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L’itinéraire d’un renonçant

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Saut de nid, deuxième tentative

Je ne peux plus vivre chez mes parents. Les conditions y sont intenables, avec papa qui explose à chacun de mes dires. Le seul fait de m’entrevoir le met hors de lui. Il est pour moi hors de question de continuer à courir les agences intérimaires pour obtenir des travaux sous-payés de manutention, à raison d’horaires irréguliers. Il n’est pas question non plus de rester au foyer familial sans emploi. En dépit de mes vingt-deux ans, je suis trop immature et trop rêveur pour m’assurer un mode de vie raisonnable, mais mon désir de me libérer du foyer parental est plus fort que tout. Un impératif s’impose : je dois prendre mon envol. Où aller, que faire ? Je réfléchis de longues soirées durant, et parfois avec mon ami Ricky. Lui aussi aimerait changer de vie, il travaille dans des conditions pénibles. Conducteur d’autocars mal payé, impitoyablement traité par ses supérieurs, il tient le coup grâce à son amour irréductible du volant. Afin de nous alléger momentanément du rude poids de notre sort, nous nous inventons des projets autant irréalistes qu’irraisonnés. Entre autres, il est question de Ferrari, de Jaguar, de motos très haut de gamme, de demeures surdimensionnées aux abords des plus splendides décors naturels de la planète. Nous sommes ultra célèbres et obtenons autant de belles choses qu’il peut nous en traverser l’esprit. Nous sommes plongés dans nos plus beaux rêves matériels, le nez planté dans les étoiles. Petit moment de silence. Je regarde Ricky droit dans les yeux, mon expression se fait sérieuse :

« — À part ça, comment gagner honnêtement, rapidement et facilement de l’argent, voire beaucoup d’argent ? Tu as une idée ?
   — Ouais…
   — Je t’écoute.
   — En te foutant à poil !
   — J’étais sérieux, Ricky !
   — Mais je ne rigole pas. Il y a plein d’agences qui payent cher pour avoir des photos de mec à poil.
   — Je suis prêt à tout, mais je ne voudrais pas qu’on me reconnaisse.
   — C’est pas ton visage qui les intéresse.
   — Tu as des adresses ?
   — Non, mais il faut monter sur Paris en tout cas, et faire les petites annonces.
   — Chiche ! »

Je n’avais rien à perdre et surtout, j’étais pressé de partir, et le plus loin était le mieux. Après avoir vendu bon nombre de mes Tintin et de mes Astérix chez les bouquinistes d’occasion de la ville, je m’achète un billet d’avion aller simple pour la capitale. Comme je n’ose pas dire au revoir en face à mes parents, je glisse un mot dans leur boîte aux lettres juste avant de partir pour l’aéroport. J’emporte une valise pleine de vêtements, une trousse de toilette et tout l’argent qui me reste alors : deux cents francs. Ce 9 juin 1993, j’ignore ce qui m’attend, mais je suis si soulagé de quitter l’atmosphère oppressante qui règne au sein de ma famille que je jubile à l’idée d’en échapper. Cette sensation d’extase est décuplée, à la fois par le sentiment d’aventure qui m’anime alors, et par la puissance sensationnelle des réacteurs qui m’arrachent avec véhémence de cette ville où je maudis tout.

Non familiarisé avec les voyages, et peu débrouillard, je gaspillerai rapidement le peu d’argent qui me reste. En me rendant chez Sébastien, un vieil ami, je découvre que les gens changent. Bien que nous fûmes les meilleurs amis du monde lorsque nous avions treize ans, il me fait comprendre que je ne suis pas le bienvenu et accepte de m’héberger seulement trois jours. Je ne resterai pas même une nuit, et ne le reverrai plus jamais. Je passe chez une amie de ma sœur qui me remet la clef d’un studio. Minuscule, ce logement d’étudiant situé dans un quartier tranquille du 15e arrondissement est habituellement occupé par l’un de ses amis parti en vacances. Sans que je n’y prête attention, la solitude me procure un immense bien-être. Personne ne m’embête et je n’embête personne. Je demeure paisible, sans projet, sans contrainte, sans tourment. Sur le poste présent dans la chambre, j’ai trouvé la fréquence d’une radio techno. Je me fais réchauffer une petite boîte d’épinards et grille au four quelques tranches de pain sur lesquelles sont entreposées des lamelles de fromage et de l’ail. Du bonheur simple, rien de plus. Je n’ai pas besoin d’autre chose. Enfin presque.

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Je suis pratiquement à bout d’économies et le réfrigérateur est vide, hormis un fond de lait et quelques bricoles. De plus, le logement n’est qu’un prêt provisoire. Je garde en mémoire la discussion que nous avons eue ensemble, avec Ricky, et lis les petites annonces dans l’espoir de trouver un moyen facile de faire quelques sous. Dans le journal des annonces, rien ne ressemble à cela, je devine alors qu’il faut d’abord se faire introduire dans un milieu bien défini. Finalement, je me rends dans une agence spécialisée dans les sondages par téléphone. Le salaire me semble convenable et l’ambiance du lieu m’apparaît plutôt bonne. Après une demi-journée consacrée aux entretiens, je réussis mon entrée dans cette nouvelle entreprise. Ravi de mon succès, je remplis le contrat. En dernier lieu, on me demande une attestation de domicile. Comme je me trouve évidemment dans l’incapacité de fournir un tel document, je replonge dans le découragement. Ce jour-là, j’apprends que notre société n’est pas particulièrement organisée pour tendre la main à ceux qui sont au plus bas. Si l’on a pas de domicile, on est privé de travail ; si l’on a pas de travail, on est privé de domicile.

Usant mes derniers centimes pour une baguette de pain (je n’ai plus peur, en ce temps-là, d’entrer dans une boulangerie) et quelques tomates, je retourne dans le petit abri qui me reste pour me faire cuire un fond de pâtes. Curieusement, je ne ressens pas la moindre angoisse. J’apprécie chaque bouchée de pâtes à la sauce tomate, sans penser à autre chose que le plaisir qu’elles procurent à mon palais. C’est probablement à cet instant qu’apparaîtra pour la première fois ce pressentiment qui me sera si familier tout au long de mon existence. Il s’agit de cette quiétude qui, durant des périodes où la situation semble parvenir au pire, domine naturellement les états d’esprit. Ce sentiment inexplicable nous dit que, quelle que soit la situation, il n’y a nulle raison de s’inquiéter, il y a toujours une solution inattendue qui finit par arriver au bon moment. De là, nous avons bien entendu le choix de demeurer confiant en patientant sereinement, tout en acceptant notre sort tel qu’il se présente, ou de considérer ce sentiment comme une pensée irraisonnée et laisser la panique nous envahir, en courant dans un sens ou dans l’autre, jusqu’à ce que change la situation. Pour ma part, je choisirai toujours la première possibilité et en serai chaque fois récompensé. À l’époque, je me laisse guider par cette intuition sans la remarquer. Celui qui refuse de faire confiance à ce que lui réserve l’avenir est un peu comme un bébé qui court après un biscuit qu’un adulte lui tend. Plus il s’excite, plus il tend les bras vers le biscuit, plus l’adulte l’éloignera pour le taquiner. Si le bébé, lassé de ce jeu, reste tranquillement assis sans courir après le biscuit, l’adulte le lui remettra dans les mains.

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