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L’itinéraire d’un renonçant

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La plus sensationnelle des soirées

En août 1993, à Zurich, se tient la plus grande soirée techno du pays. Mon premier plaisir est de me retrouver dans ma ville natale, que je n’ai pas eu la chance, depuis l’âge de six ans et demi, d’habiter de nouveau. Entre temps, elle est devenue une véritable capitale de la techno, avec son centre-ville qui foisonne de boutiques de vinyles « pointus », dont la délicieuse vibration des basses se répand dans les ruelles pavées de la zone piétonne, jusqu’au lac. Au cœur de la cité des banques, se dresse majestueusement le plus grand cadran d’Europe, qui semble donner la mesure à toutes les enceintes de la ville. Aujourd’hui, aucun Zurichois n’échappe aux sons purs et hypnotiseurs de la techno. Des camions chargés d’enceintes géantes offrent des « boum ! boum ! » transcendants aux centaines de milliers de jeunes (et moins jeunes) gens venus vivre intensément la rave de leurs rêves. Ces raver arrivent de tous pays pour rallier la gigantesque fourmilière humaine qui se prépare à rejoindre la soirée des soirées, afin de s’unir en symbiose avec les plus envoûtants et les plus fascinants des sons. J’y retrouverai quelques connaissances, mais comme une soirée exceptionnelle m’attend, une « force » incontrôlable m’en éloignera de façon à ce que je ne les retrouve plus. En effet, les meilleurs moments de mon existence ont toujours été ceux où j’étais seul. Je ne m’en rendrais compte que des années plus tard.

Nous sommes à la pointe du mouvement. C’est l’époque où la techno s’est suffisamment développée pour régner en maître absolu dans l’esprit de toute une génération, et n’est pas encore tombé dans les griffes de la commercialisation de masse. C’est le summum, l’âge d’or de la « boum ! boum ! ». Le soleil se couche, le stade couvert d’Oerlikon (banlieue zurichoise) lève ses portes : la grande messe peut commencer. Les décorations psychédéliques de la vaste salle sont remarquables. Le jeu grandiose des éclairages et des lasers aux couleurs pénétrantes est absolument hallucinant, avant même la montée du LSD. Ce dernier se trouve en forte dose dans le buvard que je viens d’avaler. Je le constaterai dès le début de sa montée, qui commence au bout de quelques minutes à peine et qui modèle mes perceptions en les étirant dans les dimensions les plus profondes selon une rapidité vertigineuse. L’agissement de la substance lysergique est si violent que je perds soudainement toutes les notions. Il n’y a plus de lieu, je suis là et partout en même temps. La notion du temps disparaît, elle aussi. Les heures passent comme des secondes, ou des secondes comme des heures. Il n’y a plus aucun repère. Seules existent les basses régulières de la techno, qui sont plus pénétrantes et plus limpides que jamais. Le vertige alors provoqué est impressionnant, voire quelque peu angoissant. Lorsqu’un avion atteint son altitude de croisière, on cesse d’être écrasé sur son siège. De la même manière, le mental finit par s’adapter à son nouvel agencement. Les repères demeurent plus ou moins hors de portée, mais l’esprit sait composer avec et évolue en conséquence. Quoi que nous fassions, tout glisse tout seul et nous ne rencontrons aucun obstacle. Tout tombe à pic et aucun effort n’est nécessaire, même les escaliers se montent « tout seuls », comme dans un rêve. Nous nous fichons de connaître l’heure, mais si tel est notre souhait, une horloge attire notre œil en son centre tel un aimant à l’instant précis où nous nous posons cette question temporelle. Comme pour nous offrir l’information avec encore plus de facilité, il est trois heures pile, ou quatre heures pile, etc. et l’aiguille des secondes se place, elle aussi, avec une synchronisation irréprochable, sur le 12. Si je commence à ressentir une soif, un inconnu me tend un verre à cet instant précis, ou mon œil se fixe sur une bouteille de coca pleine oubliée sur une marche d’escalier, ou j’arrive juste devant les lavabos des toilettes. Dans ce dernier cas, je glisse le plus délicatement du monde dans l’épaisseur de la foule et la place est pour moi. Personne ne me heurte et chacun paraît s’écarter inconsciemment de mon chemin, comme dirigé par une force invisible. Si je prête attention à ma respiration, je constate que les effets du puissant son, dans lequel baigne des dizaines de milliers de raver, se calent parfaitement à mon souffle. Dès que je développe une pensée sur un thème particulier, comme un personnage de dessin animé, un astre, une tête de mort, un fruit, un mot, etc., mon regard est aussitôt aspiré sur quelque chose qui l’évoque directement, comme un tee-shirt, une affiche, un emballage qui traîne par terre, etc. Je ne crois plus au hasard. Il n’est plus possible d’y croire et je suis ravi de cette découverte qui, quelque part, est rassurante.

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Je finis alors par me sentir en confiance. Je suis surprotégé, je n’ai rien à craindre. La nuit avance et les morceaux deviennent de plus en plus pointus. Où que je me déplace, le son est présent, aussi pur que régulier. J’évolue sans chercher à savoir où je me trouve, tel un poisson dans un aquarium géant, qui croit nager dans le plus vaste océan de l’univers. Je m’assieds en hauteur sur l’un des sièges du stade. Un morceau magnifique est diffusé, plus paisible que les autres, caressant l’espace de ses nappes envoûtantes. De là, je bénéficie d’une vue spectaculaire sur l’ensemble de la gigantesque soirée : les décors géants paraissent flotter dans le ciel, les lasers se marient admirablement avec le son, la mer humaine se meut et frémit d’excitation. Je savoure cet instant de bonheur comblé. Les éléments que je préfère par-dessus tout sont réunis. Le reste est absent. Ce moment est parfait, je ne manque de rien, je n’ai pas chaud, je n’ai pas froid, je n’ai pas faim, je n’ai pas soif, je ne suis pas fatigué. Je suis au sommet de l’extase. Toutefois, je sais que, comme toute chose, cela ne durera pas. Je pressens aussi qu’un tel instant d’extase propre aux « premières fois » ne se reproduira plus jamais. Je ressens alors un profond sentiment de nostalgie. De ce fait, je remarque que le seul fait de prendre conscience qu’une chose ne dure pas nous empêche de l’apprécier pleinement. Considérablement attaché aux sensations fortes, je ne pousse hélas pas la réflexion plus loin. Je me lève et traverse l’immensité de la piste de danse. À l’époque, ce dont je raffole plus que tout, ce sont les hallucinations visuelles. Je passe des heures, la bouche entrouverte de béatitude, à fixer des murs, des poubelles, des gens, des affiches (ma préférence se porte sur les nuages) et d’innombrables autres choses, dans lesquelles je vois tout ce qui est imaginable, aussi bien que tout ce qui ne l’est pas. Tout change sans cesse, de formes et de couleurs. Les sensations sont aussi bizarres que variées, tout se mélange, les pensées avec les choses, les sons avec les pensées. Un mur se remplit de têtes de mort qui se meuvent avec une réalité surprenante, avant de prendre d’autres formes. Tout se met en mouvement, y compris les poutres métalliques de la salle, qui semblent fondre comme du chocolat au soleil.

Voilà ma nouvelle passion : voir des hallucinations les plus fortes possible et le plus souvent possible. Tel est alors l’attachement débile qui me satisfait au plus haut point.

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