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L’itinéraire d’un renonçant

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Le marché aux poudres

Mon dernier mois de travail parvenu à terme, je touche mon ultime salaire et prends le train pour Zurich, où une nouvelle soirée m’attend. En arrivant dans la plus grande ville du pays, je me rends tout d’abord au bord de la Limat (le fleuve qui coule à Zurich), à quelques minutes de la gare. Là, sur un pont, se tient un marché très particulier. On y vend en toute liberté de la cocaïne, de l’héroïne, d’autres substances aussi diverses qu’illégales, des seringues, etc. Des stands bricolés sur des caddies défigurés au fer à souder prêtent également tout le matériel nécessaire à la préparation des différentes méthodes de consommation de ces poudres dévastatrices : des petites cuillères, des lames de rasoir, des petits miroirs, des sangles en caoutchoucs, des balances, etc. Ici, c’est le paradis des toxicomanes, le paradis de ceux qui sont tombés en enfer, si j’ose dire. Un no man’s land irréductible d’esclaves de la drogue dure en pleine capitale mondiale des finances, élue systématiquement « la ville où l’on vit le mieux dans le monde » par les plus grands instituts d’études en la matière.

On m’a fait découvrir cet endroit quelques mois plus tôt. Étant donné que j’étais alors sous trip, mon impression fut terrible. Comme il faisait nuit noire, l’aspect lugubre du spectacle n’en était que souligné et encore plus irréel qu’il ne le paraissait. Des cadavres semi-vivants y déambulaient avec la résignation de condamnés à mort. Seules paraissaient vivantes les flammes des réchauds qui éclairaient le visage sans expression de ces êtres décharnés. Le trip était trop faible pour procurer des hallucinations visuelles, mais un amplificateur de sensations était alors bien obsolète. Des seringues étaient plantées de toute part, parfois jusqu’à quatre sur une seule personne. On aurait cru de grands moustiques et j’avais l’impression à tout moment que l’un d’entre eux allait s’envoler pour venir me piquer. J’étais loin de penser que j’étais à Zurich, où tout est si bien organisé, rangé, entretenu et nettoyé qu’un grain de poussière ne doit même pas trouver un endroit où oser se poser.

Ce 2 octobre 1993, c’est mon inclination à vouloir tout essayer au moins une fois qui me pousse à venir ici. Désireux de faire l’expérience du « flash », je demande une « bonne dose » de cocaïne à l’une des cinq personnes qui se bousculent vers moi pour m’en proposer, un sachet à la main, grand ouvert et qui doit au moins en contenir 200 grammes. Après la petite préparation qui s’impose, je serre ma ceinture autour de mon bras et aussitôt que l’aiguille est bien en place dans la veine, je pousse le tout jusqu’au bout et d’un seul coup. En retirant la seringue, je ne sens rien du tout. Je commence à me demander si tout n’est pas parti à côté de la veine, mais à l’instant précis où je dessers ma ceinture, une décharge électrique aussi délicieuse que puissante me secoue le corps plus merveilleusement qu’un orgasme. Cette violente extase demeure aussi intense qu’un feu de Bengale durant un bon quart d’heure, avant de se réduire très progressivement. Réjoui par cette sensation de plaisir pur et exalté par une lucidité phénoménale, je cours à toutes enjambées vers les quartiers piétons et animés de la vieille ville, sans aucun essoufflement. Ma timidité envolée, je parle avec tout le monde, ressentant un profond souhait de partager ma joie.

Lorsque je reproduirai cette expérience, l’extase sera beaucoup plus courte, et je ressentirai un désir d’une intensité extrême à prolonger cet état. Dans cet instant, je suis prêt à donner tout ce que j’ai, quitte à me mettre à nu, pour une dose supplémentaire. Cet incontrôlable sentiment me fait aussitôt prendre conscience du puissant danger véhiculé par cette substance. Comprenant alors que madame Cocaïne s’apprête à me soumettre au pire des cauchemars, je décide – bien naturellement – de ne plus y toucher. La redescente confirmera bien mon sentiment. Une inquiétante faiblesse et des douleurs atroces à tous les muscles me tortureront toute la nuit durant. Je n’ose pas imaginer le terrible enfer qui attend ceux qui se risquent à multiplier une telle expérience.

Deux années plus tard, alors que je suis invité dans un camping par des jeunes avec qui je sympathise, l’un me propose d’entrer dans sa caravane. En pénétrant à l’intérieur, lorsque j’aperçois de la poudre blanche soigneusement présentée en lignes sur une petite table, je réalise que j’ai mal interprété son propos en raison de son accent du midi. Il ne m’avait pas dit : « Tu veux entrer ? », mais plutôt : « Tu veux un trait ? » Je refuse poliment de tirer un trait de cocaïne, car j’ai tiré un trait sur cette substance.

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