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L’itinéraire d’un renonçant

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La misère totale

Après une soirée à danser de façon déchaînée et saccadée sur le rythme binaire de la techno, j’ai le souhait de rester à Zurich, où tout m’est plaisant. Au bout de quatre jours de perte de temps et d’argent, je ne trouve aucun moyen d’y demeurer durablement. Cela est bien normal, car je ne cherche pas. Je flâne en rêvant sur la beauté et la richesse de la ville, parmi la somptuosité des grands magasins aux vitrines féeriques, parmi les remarquables devantures des ateliers artistiques dont les enseignes insolites confèrent tout leur charme aux rues pavées et joliment pentues de la vieille cité. Le nez pointant entre les sommets des tours jumelles de la bellissime Grossmünster, cathédrale achevée en 1781, je m’imagine sûrement qu’une opportunité miraculeuse va me tomber du ciel. Or, seule la nuit en tombera, m’obligeant une fois de plus à perdre des sous à la chère auberge de jeunesse. J’ai bien essayé une chambre avec w.-c., bien chauffée, d’une propreté impeccable, à un franc seulement : les toilettes de la gare ! Un pull roulé en guise d’oreiller, je m’apprêtais à y passer une belle nuit. Au bout d’une demi-heure, Dame Pipi commença à s’inquiéter ; elle ouvrit donc la porte à l’aide de ses clefs.

Je retourne à Paris, pour le plus grand plaisir de Claude. Cela ne durera pas. Supportant de moins en moins ses câlins et son haleine, je me ferai de plus en plus distant. Un jour, lassé de ce jeu frustrant de l’âne et de la carotte, sans mot dire et sans prévenir, il me laissera à sa porte avec ma valise, sans un sou. Je passe décidément mon temps à me faire rejeter. Je reste encore aveugle au message qui pourtant est clair : « tu n’es pas sur la bonne voie ! » Il ne me reste qu’un peu d’argent suisse que je conserve précieusement pour un buvard et une soirée qui aura lieu trois semaines plus tard à Zurich. Ces deux choses constituent alors ma raison de vivre. En attendant, il me faut survivre. J’erre lamentablement au cœur de Paris, d’un bar gai à un autre le jour, d’une discothèque gaie à une autre la nuit, et parfois dans le quartier des Halles, histoire de prendre un peu l’air. Je flâne, je traîne, je zone. Je vis comme un animal, qui passe son temps à chercher quelque chose à se mettre dans l’estomac pour calmer sa faim. Dans les bars et les clubs, je ne rencontre que peu de gens. On m’offre parfois une boisson, mais rarement un repas. Un ami de Claude, responsable d’une pizzeria où nous allions quelques fois, m’offre gentiment une « quatre fromages » dont la saveur est décuplée en raison de la faim. Je n’en laisse pas une seule miette. Un soir, dans un bar de nuit, je gagne cinquante francs en passant la soirée à remplir les seaux à glace et vider les cendriers. Séduits par mon regard ou par mon sourire (naturel, non calculé pour aguicher), certains m’invitent chez eux pour la nuit. Comme je refuse de me laisser toucher, il me faut chaque fois chercher ailleurs pour la nuit suivante. Parfois, je n’ai même pas droit au petit-déjeuner. Parmi mes hôtes, il y a le neveu d’un acteur célèbre, un propriétaire de cabaret, un musicien compositeur, un présentateur connu d’émission télévisée. Ce dernier m’invitera voir une hilarante pièce de théâtre qui saura mettre une belle pointe de bonheur dans ma sombre existence. Il m’amènera également dîner à une bonne table parisienne, où je recevrais les compliments d’une actrice de cinéma à propos de mon jeune physique. Ce soir-là, c’est non sans fierté que je m’applique aux bonnes manières inculquées par papa et maman. Hélas, l’homme de télévision devra partir dès le lendemain pour un voyage à l’étranger. Son domestique remplit de valises une grande voiture noire, et je regarde tristement s’éloigner le présentateur.

Je n’ai même pas l’idée de faire l’effort d’analyser ma situation. Sans réfléchir, je franchis chaque porte qui s’ouvre à moi. Sans que cela ne tarde, chacune d’elles me claque au nez. J’erre dans les rues et les bars malsains où seule l’insalubre fumée du tabac s’offre à moi. Je ne sais pas à quelle porte frapper. Je ne veux même plus aller dans les endroits où j’ai trop souvent été. Il faut alors se contenter des établissements les plus douteux et les plus interlopes. Je me sens sale, dehors comme dedans, mes vêtements crasseux ne font qu’accentuer cette impression. Je suis las, perdu et sans espoir. Délaissé, toujours et encore, sans amis, sans aide, sans argent, sans moyens. Mes yeux sont cernés par l’épuisement, agacés par les éclairages agressifs des lieux morbides, et saturés par l’envahissement incessant de la fumée du tabac. Une mauvaise toux ajoute sa dose d’infortune à ce tableau de malheur. Je n’ai plus d’idées ni la motivation pour trouver un moyen de survie. J’ai le sentiment de ne plus exister. Il n’y a plus de recours, je laisse faire les choses et attends qu’une solution se présente d’elle-même. Je n’ai même plus envie de me fatiguer à réfléchir. Assis seul au fond de ce bar de nuit lugubre presque vide, j’attends fatalement la suite du déroulement misérable de mon existence.

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Un vieil homme à l’air louche entre. Il me dévisage avec des yeux de lézard affamé. Il cherche sans doute de la « chair fraîche ». Une idée me traverse soudainement l’esprit : je peux me vendre, c’est la seule chose qui me reste. Sans réfléchir à la chose, je me contente de trouver un tarif. Un grand homme barbu d’une quarantaine d’années s’assied à ma table et m’offre un whisky. Cela confirme mon sentiment : « Je n’existe plus » ; on ne me demande même plus ce que je veux boire. Dégoûté, je me contente poliment d’une gorgée et laisse le verre de côté. Il s’approche de moi, et comme s’il avait lu dans mes pensées :

« — Combien ?
   — Cent francs la fellation, cinq cents francs l’amour. »

Ma réponse fuse et résonne d’un ton très assuré, avant même que je ne réalise ce qui se passe. D’ailleurs, je ne cherche même pas à réaliser quoi que ce soit. Fort heureusement, il choisit la proposition à cent francs. Il me regarde avec douceur et gentillesse. Remarquant mon air perdu, il prend lui-même l’initiative de l’endroit. À peine sommes nous entrés dans la chambre d’un hôtel très modeste, qu’il me paye la somme convenue, en plus d’avoir réglé la chambre. Je prends à peine soin de retirer mes chaussures et m’allonge sur le lit. Aveuglé par la lumière du jour, je ferme les yeux. Mon corps paraît inerte, seuls des accès de toux témoignent encore de la vie. L’homme semble épris de pitié en voyant l’état dans lequel je suis. Il se contente de me caresser avec douceur, tandis que je ne tarde pas à m’enfoncer dans un profond sommeil. Quelques heures après, encore à demi somnolent, je l’entends quitter la chambre. Lorsqu’il revient, il tient deux sacs, dont l’un provient d’une pharmacie. Il en sort le contenu de chacun d’entre eux, puis me les offre : un copieux sandwich et un médicament efficace contre la toux.

Quelque temps plus tard, dans un autre bar de nuit, je rencontre un jeune garçon très étrange et maigre comme un clou, dont j’ai oublié le nom. Malgré la chaleur du lieu, il garde son manteau et son écharpe soigneusement enroulée autour de lui. Insoucieux de tout, il roule un joint qu’il partage avec moi. Le videur le met aussitôt à la porte. Comme il m’invite chez lui, je le suis. Son studio est si petit qu’on dirait un placard, ou plutôt une étuve, car le chauffage est réglé sur la position maximale et la fenêtre toujours fermée, avec d’épaisses couvertures en guise de rideaux. Le lendemain, il m’invite au restaurant. Au cours du repas, il m’annonce son proche départ pour la Martinique et son souhait de m’y inviter. Quand je lui rappelle qu’un tel voyage coûte beaucoup d’argent, il sort brusquement de sa poche une liasse de billets de deux cents francs d’une épaisseur impressionnante et la lance de toutes ses forces au-dessus de lui, telle une poignée de confettis. Tandis qu’il hurle : « J’en ai rien à foutre du fric, moi ! », les billets de banque neigent dans le restaurant, sous le visage interdit et figé des nombreux clients installés aux tables alentour. Comme il insiste pour me payer ce billet d’avion, je ne le contrarie pas. Il s’agit d’un aller simple, mais je me dis que la vie, sur cette île (où j’ai déjà eu l’occasion de séjourner durant une semaine quatre années auparavant) ensoleillée et bordée par la chaude mer des Antilles, sera certainement plus joyeuse que celle vécue dans la lugubre obscurité des bars enfumés de la grise et froide ville de Paris.

Néanmoins, je refuse de prendre le même vol que lui, car je ne voudrais pour rien au monde manquer ma soirée techno du 6 novembre. Il accepte que je ne le rejoigne qu’après et nous allons dans une agence de voyages pour réserver un billet d’avion à la date voulue. La nuit suivante, je me réveille en sursaut. Je le vois qui s’amuse à frotter son sexe sur le mien. Je lui explique fermement que je n’apprécie pas du tout ces choses et il me laisse tranquille. Le lendemain, il tient à ce que je l’accompagne à l’aéroport. Comme s’il craignait que je ne vienne pas le retrouver, il me demande le numéro de téléphone de mes parents. J’ignore pour quelle raison, je lui donne un faux numéro. Un réflexe qui me surprend, car il n’est pas dans mes habitudes de cacher quoi que ce soit. Après cela, il se baisse vers moi, et me glisse une phrase à l’oreille, qui me glace le sang comme jamais cela ne m’était arrivé : « Maintenant je suis content, je t’ai donné mon sida. » Souhaitant de tout cœur avoir mal entendu, je lui demande de répéter, m’efforçant de paraître le plus calme possible. Son « non, c’est rien » embarrassé confirme que je n’ai hélas pas saisi ces propos de travers. Il a fallu qu’il prononce cette phrase qu’il regrettera sûrement durant les quelques mois qu’il lui reste à vivre. Il voulait un copain qui l’accompagne jusque dans la mort et je suis si naïf, si stupide et si aveugle que je n’ai pas compris plus tôt ce qu’il était. S’il ne m’avait pas prononcé ces quelques mots, je serais parti le rejoindre, juste pour quelques grains de sable et quelques gouttes d’eau de mer. Je regarde son avion décoller et revends aussitôt mon billet. En empochant son montant, j’effectue mon dernier vol, en estimant qu’il ne s’agit là que d’un maigre dédommagement pour tentative délibérée de meurtre. Je préfère commettre un dernier vol qu’effectuer mon dernier vol (aérien).

À mon grand soulagement, les tests s’avéreront négatifs.

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