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L’itinéraire d’un renonçant

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2e partie
— Recherche de la bonne voie    —

Une grande découverte

À l’aube, les platines prennent leur repos, plongeant brusquement la salle dans un silence sourd — si l’on peut dire ainsi. L’oreille s’est tellement faite à l’aspect sensationnel des sons que les moindres bruits qui lui parviennent sont perçus comme les effets acides, transcendants ou de martèlement des compositions techno : le froissement d’un sac en plastique, le moteur d’un camion qui démarre, une porte qui grince, un marteau piqueur, un klaxon, etc. Le plus évocateur est sans aucun doute le train, car en plus de résonner comme des basses, le tapement des roues sur les joints des rails est très régulier, ce qui donne la sensation d’être encore imprégné dans le rythme martelant et répétitif de la techno. Bercé de la sorte, j’admire la beauté des paysages matinaux. Ils défilent sur la fenêtre du compartiment, qui, dans ces instants irréels, donne l’impression d’un écran géant diffusant des images d’une qualité et d’une lumière irréprochables. Le monde est parfait, idyllique. Le train semble glisser sur l’air, parmi ce décor sans défaut. Les arbres sont plus beaux et plus « arbres » que tous les arbres. Il en est de même pour les montagnes, les prairies, les rivières, les moutons et les jardins de fleurs. Les villages paraissent faux tant ils sont parfaits, dans leurs moindres détails. Il en est de même pour les couleurs du ciel, qui se pare de ses plus beaux nuages pour mon seul plaisir. Tandis que monsieur LSD s’efforce de m’offrir la plus idéaliste des visions, madame Morphée parvient à fermer le rideau du sommeil avec sa finesse coutumière.

En arrivant à Genève, monsieur LSD n’est plus avec moi. Je monte dans le train qui m’amènera jusqu’à Grenoble. Dans le compartiment, je fais la connaissance de Philippe, avec qui je sympathise immédiatement. Il me raconte qu’il vient tout juste d’effectuer un long voyage au Népal et qu’il revient retrouver sa petite famille, en haute Provence. Nous parlons de Népal, de techno, de Woodstock, et très rapidement, la conversation dérive sur le LSD. Je lui montre non sans une certaine satisfaction les petits bouts de papier colorés cachés dans mon paquet de cigarettes. Je lui parle un peu de mes expériences, de mes découvertes philosophiques et des hallucinations dont je raffole tant. Après m’avoir écouté avec grande attention, il m’interroge :

« — Pourquoi tu cherches des hallucinations ?
   — C’est trop génial.
   — Ça t’apporte quoi au fond ? Ça ne sert à rien du tout d’halluciner !
   — Si, c’est hallucinant !
   — À part ça, toutes les expériences que tu me décris, tu peux les faire sans LSD ! Tu le sais ?
   — Sans LSD ? Sans champignons, non plus ? Avec quoi alors ?
   — Sans rien ! Uniquement avec le pouvoir de la concentration.
   — Ah ouais ?? Mais ce n’est pas possible !
   — Qu’en sais-tu ?
   — Comment faire alors ?
   — Tu connais le bouddhisme, non ?
   — Non, c’est quoi ça ?
   — D’après tout ce que tu me racontes, ça risque de fortement t’intéresser. Tu devrais lire un bouquin qui en parle.
   — Oui, pourquoi pas ! »

Voilà une grande découverte ! Bien que je n’en prenne pas conscience sur le moment, ce petit dialogue constitue la graine qui donnera naissance à l’arbre de toute ma démarche à venir. Ces paroles que je viens d’entendre m’apprennent trois choses essentielles : les hallucinations auxquelles j’accorde tant d’attachement ne valent pas plus que du vent, les découvertes procurées par les effets du LSD peuvent être réalisées sans ce support artificiel, et enfin, il existe « quelque chose » qui rejoint les fortes intuitions que j’ai développées à propos de l’existence. Dans un premier temps, c’est surtout ce dernier point qui m’intéressera, bien que je ne me presserai pas pour l’étudier. La terre est fertile, le climat est propice, mais je prendrai mon temps pour planter la graine et pour l’arroser.

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Je suis tout de même surpris que ce que j’ai expérimenté, et que je qualifie alors de « connaissances hautement subtiles », puisse avoir un lien avec ce Bouddha que je crois n’être autre qu’un dieu chinois au ventre énorme. Après ma descente du train, je repense à ce que je viens d’entendre, et je conclus ainsi ma réflexion : « Ces histoires de Bouddha et de dieux, ça ne m’intéresse pas vraiment. Ce que je veux avant tout, c’est comprendre et voir directement les choses par moi-même. Pour ce qui est de lire un bouquin, on verra ça en temps voulu. »

Comme si Grenoble tenait elle-même à me souhaiter la bienvenue afin de m’aider à mettre rapidement un terme sur la misérable période que je venais de vivre à Paris, on m’apprend que la première vraie rave de la région s’y tient le 8 novembre 1993 (étrangement un lundi). Je m’y rends avec Ricky et deux de ses copains. Il y a un peu trop de monde, mais l’ambiance est fameuse. Dans cette soirée essentiellement composée de non Grenoblois, je rencontre Christophe, un danseur fou, qui comme moi, vit pour les rave et ne prend jamais le temps de s’asseoir tant que vibrent les enceintes. Amateur de LSD pour les sensations physiques, allergique à toute réflexion, plutôt grossier à tous points de vue et dépourvu de toute attention, il est l’opposé même de ce à quoi j’aspire. Notre seul point commun est en revanche si fort que notre amitié se fonde instantanément. De plus, il est Grenoblois…

Les rave étant plutôt rares dans cette partie de la France, nous nous retrouvons chaque samedi dans une discothèque branchée techno. Nous carburons alors au haschich, car le LSD demeure introuvable. Cela ne nous empêche pas de jouer les bombes, y compris dans quelques bars nocturnes où nos acrobaties de raver sauvages nous valent d’être pris pour des échappés de l’asile de Saint-Égrève, réputé pour ses cas de pathologies psychiatriques graves. Nos passe-temps se confineront à « croquer du son » et à « se péter la cervelle », selon les termes que nous adoptons et aimons à répéter. Christophe vend des tableaux au porte-à-porte, tandis que j’effectue des missions intérimaires dans des usines de la zone industrielle grenobloise. Pour ce qui est du logement, j’ai réinvesti ma chambre, qui m’est toujours restée fidèle, dans l’appartement de mes parents.

À presque vingt-trois ans, je n’ai toujours pas le moindre projet à long terme, et n’y réfléchis même pas tant je suis plongé dans la recherche de satisfaction des plaisirs à court terme. Néanmoins, je passe une bonne partie de mon temps à philosopher, sans même connaître le mot « philosophie », un peu comme un poisson qui n’a jamais entendu parler de plongée sous-marine. De plus en plus nombreuses, mes profondes réflexions à propos de l’existence commencent à exiger de plus en plus de réponses. Comme pour montrer que le hasard n’existe pas, c’est à ce moment-là que des éléments vont peu à peu se mettre en place…

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