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L’itinéraire d’un renonçant

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Une voie digne d’être suivie

Un jour, je parle vaguement à ma sœur Victoria de ma curiosité pour cette chose qu’on appelle « bouddhisme ». Pour Noël, elle me fait cadeau d’un livre prétendu traiter de ce sujet, bien qu’il mette particulièrement l’accent sur les croyances mystiques d’un pays en particulier. Je découvrirai plus tard que dans l’esprit des Occidentaux, le terme « bouddhisme » embrasse un nombre invraisemblable de croyances et de pratiques qui n’ont strictement rien à voir avec l’enseignement originel délivré par Bouddha lui-même.

Hormis quelques grandes lignes, la lecture de ce livre donne dans son ensemble une vision qui diverge singulièrement de l’enseignement d’origine — que j’aurais toutefois la chance de découvrir plus tard. Elle me permettra néanmoins de découvrir une nouvelle dimension où développer mes réflexions, un support sur lequel structurer une voie à suivre, comme un explorateur égaré en terre inconnue, qui découvre une carte géographique riche en informations sur les routes de la région. N’ayant jamais apprécié la lecture, j’ai toujours considéré cela comme une corvée. Pourtant, en ouvrant ce livre, je suis complètement absorbé, dès les premières pages. Les informations que j’y découvre me procurent un tel enchantement que je me forcerai à le parcourir aussi lentement que possible afin de faire durer le plaisir. C’est non sans une certaine exaltation que je découvre que les lois philosophiques de ce Bouddha confirment bon nombre de mes hypothèses : chacun est responsable de ses propres actes, toute action au sein de l’existence ne conduit qu’à des résultats insatisfaisants, les êtres ne s’éteignent pas après la mort, et il existe un moyen d’échapper à ce cercle vicieux.

Selon ce qui est exposé par ces lois, je comprends les choses ainsi… Celui qui cause du mal subira en conséquence un effet douloureux, et celui qui pratique la générosité ou la bienveillance à l’égard des autres recevra en retour des effets bienfaisants. Aussi longtemps que nous cherchons à améliorer nos conditions physiques ou mentales, nous demeurons prisonniers de la souffrance, car une situation, aussi plaisante soit-elle, n’est que le résultat d’un ensemble de causes, et aussitôt que ces causes ne sont plus réunies, la situation évolue irrémédiablement vers des états moins plaisants. Au terme d’une existence donnée, un être reprend naissance en fonction de ses actes antérieurs et de ses attachements, selon un processus sans fin, en tout cas tant que l’attachement n’a pas été éradiqué. Enfin, et c’est là la grande révélation : il existe un moyen de s’en sortir, un entraînement dont l’accomplissement final permet de franchir la porte de sortie de ce monde indissolublement imprégné de souffrance et de misère, une occasion de mettre un terme définitif à toutes les impuretés – si pesantes – de la vie.

Enfin, je trouve une réponse logique sur la définition de l’existence ! Enfin, un but sensé, une démarche digne d’être suivie ! Enfin, quelque chose de concret !

Venant de comprendre qu’il existe une porte de sortie, je poursuis avidement la lecture du livre, impatient de connaître le moyen d’en obtenir la clef. Au premier abord, ce qui me plaît dans cette hypothèse, c’est cette idée de parvenir au « but suprême » au prix de son propre effort. Ce qui me rend d’autant plus confiant envers cette hypothèse, c’est que cette démarche se base exclusivement sur sa propre expérience et nullement sur des croyances ou des superstitions de quelle sorte que ce soit. Selon ce Bouddha, chacun peut, à l’aide d’une démarche adéquate et parfaitement saine – qui plus est, noble et respectable en tout point –, arriver à la fin de la douleur physique et morale.

La question qui se pose alors est : « Comment être sûr que “ça” marche puisqu’on en a pas la preuve ? »

On ne dispose effectivement d’aucun moyen d’en être parfaitement assuré avant d’avoir essayé et d’y être parvenu ! Cette démarche proposée par cet être prétendu « pleinement réalisé » conduit-elle vraiment à la fin définitive de tous les soucis ? N’y conduit-elle pas ? La seule certitude irréfutable dont nous disposons, me dis-je, c’est que si nous n’essayons pas, nous sommes en tout cas assurés de ne pas y parvenir. Je me dis ensuite qu’il n’y a de toute façon rien de mieux à faire qu’essayer. Dans l’hypothèse où « ça ne marche pas », la démarche est, en soi, un entraînement de la vie, voire un « art de vivre », si riche en bénéfices – tels le bien-être, la sérénité, la vigilance, la concentration, le respect, la générosité, la bienveillance, etc. – qu’elle vaut véritablement le coup d’être tentée, ne serait-ce pour une expérience temporaire. De plus, comme je ne le comprendrai que quelques années plus tard, cette démarche n’est pas une discipline à part entière qui se pratiquerait comme un sport. C’est un mode de vie qui englobe chaque instant de son existence, quelles que soient les activités effectuées. Même si au départ, cet « entraînement de la vie » peut sembler exiger quelques efforts, ils me paraissent largement justifiés. Ce n’est en tout cas pas en restant les bras croisés que les soucis peuvent finir par disparaître.

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S’il existe bel et bien une solution pour échapper aux pénibles conditions de l’existence, faut-il encore en connaître la procédure.

À ce propos, le livre offert par Victoria se limite essentiellement à deux points. D’une part, il insiste sur la compassion, qui doit être développée aussi souvent que possible et de manière illimitée – ce qui est déjà une excellente chose. D’autre part, il explique comment la « méditation » mène à l’« éveil ». Voilà pour moi deux nouveaux termes qui deviendront mes maîtres mots d’alors. D’après cet ouvrage, l’« éveil » est un déclic, une prise de conscience profonde qui fait que nous parvenons à la perfection, à la « réalisation de la nature de l’esprit » selon les termes employés. Cet « éveil » peut se produire de manière tout à fait spontanée, mais pour le provoquer, il est préférable de « méditer ». N’ayant alors jamais entendu parler de cela, j’ignore totalement qu’il existe plusieurs méthodes de méditation. Comme le livre me dit simplement « voici comment méditer », je crois tout naturellement qu’il s’agit de la seule manière possible de méditer. Ainsi, cette méditation – ou plutôt « la » méditation – consiste à « éviter toute pensée » en se concentrant sur les « espaces vides qu’il y a entre les pensées » afin de les élargir. Quand cet espace est suffisamment large, l’éveil peut se manifester. Pour la posture, il faut se mettre en lotus, c’est-à-dire assis les jambes croisées, le pied gauche sur la cuisse droite et le pied droit sur la cuisse gauche. Le dos et la tête restent droits, les mains se placent sur les genoux, paumes vers le haut, et les yeux doivent être ouverts, pointés vers le bas à 45°.

Comme je suis convaincu d’avoir trouvé la recette qui me mènerait à l’éveil, l’idée d’aller chercher ailleurs, de lire d’autres ouvrages sur le bouddhisme ou la méditation, ne m’effleure même pas l’esprit. Sans me rappeler ce que disait, il y a quelques années, mon professeur de français (« On a tendance à prendre pour vraie une version uniquement parce qu’elle est la première dont on a pris connaissance »), je tiens pour vérité absolue ce livre et j’irai jusqu’à dire qu’il est ma bible. Outre quelques principes fondamentaux empruntés à la parole de Bouddha, ce livre comporte de nombreuses invraisemblances et absurdités en tout genre, mais je ne remettrai rien en question, disposé à avaler comme du petit lait tout ce qui s’y trouve.

Ma volonté est forte, mais ma confiance est encore aveugle. Ainsi, je débuterai ma quête de l’éveil sans perdre un instant. Le livre posé sur le chevet, la lumière éteinte, assis sur mon lit, le dos droit, les yeux vers le bas, les mains sur les genoux, paumes relevées, j’essayerai de « ne penser à rien ». Cet exercice me paraît évidemment difficile, mais il est hors de question de l’abandonner avant d’avoir atteint l’éveil, puisqu’il est le seul moyen d’y arriver, me dis-je alors. Pour cette raison, je m’y adonnerai plus ou moins régulièrement, chaque fois que je bénéficierai d’un moment paisible, essentiellement le soir dans ma chambre. Grâce à ma souplesse, j’adopte sans difficulté la posture en lotus, mais des douleurs apparaissent assez vite. Peu importe ! Je suis prêt à tout pour l’éveil. Je souhaite seulement que mes parents n’entrent pas dans ma chambre à ce moment-là, car je crains d’être pris pour un fou, s’ils me voient immobile dans une telle posture. Il faut dire qu’en 1993, la méditation n’est pas encore une chose très atteinte par le virus de la mode. Sans que cela ne tarde, cette posture me deviendra familière et je me ficherai d’être vu par les autres ; parfois, j’y prendrai même un plaisir orgueilleux. Je suis seul au monde dans ma pratique, je ne connais personne qui soit intéressé par une telle démarche, et à cette époque, Internet étant inexistant – en tout cas pour le grand public –, il n’est pas envisageable de chercher des compagnons suivant la même voie. De toute manière, je n’ai besoin de personne, car j’ai la présomption de croire être en mesure de me débrouiller tout seul, maintenant que j’ai trouvé ce que je pense être la recette de l’éveil.

À défaut de me donner une bonne concentration, cette méditation me procure une certaine tranquillité, qui notamment, m’aide à voir les choses avec un certain recul. En vertu de cela, je commence à porter mon regard en dehors de mon petit monde, dans lequel je me suis enfermé depuis toujours. Pour la première fois, j’ouvre les yeux sur les autres, je commence à observer ce qui se passe autour de moi.

Convaincu par les bénéfices inestimables de la compassion, je m’efforce autant que possible de développer des états d’esprit de bienveillance, de générosité et de souhaits de bonheur, à l’égard de toutes les personnes que je rencontre. Les avantages de la méditation et de la compassion sont immédiats ; le climat s’est nettement amélioré à la maison. Cette pratique de la compassion, parfois poussée à l’extrême, me montrera souvent de manière évidente les avantages à développer de tels états d’esprit : plus je me sacrifie aux autres en leur souhaitant le meilleur, tout en m’oubliant le plus possible, et plus l’on prend soin de moi, plus l’on me respecte et je ne manque de rien. Par conséquent, j’aurais souvent tendance à y baser ma pratique.

Deux semaines plus tard, je vais au cinéma, car un film dont l’histoire se fonde sur le « bouddhisme » vient de sortir. On y apprend quel genre de parcours Bouddha a suivi avant de trouver la bonne voie, celle qui l’a finalement conduit jusqu’à l’éveil. Le fait de voir ces choses en images aura pour effet de solidifier ma motivation dans cette pratique censée conduire à cet éveil.

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