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L’itinéraire d’un renonçant

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Un compagnon sur la voie

Une semaine après, nous nous retrouvons avec Christophe et Sabina, pour acheter des journaux chez Christine. Alors que nous descendons la rue Thiers, nous croisons Paul, qui comme nous, arbore son badge et tient une pile de journaux dans sa main. Nous lui proposons spontanément de se joindre à nous, et partons sans attendre nous poster dans les rues du centre-ville. Paul a la trentaine. Son expression intellectuelle, ses lunettes sales et ses cheveux lisses et longs attachés en arrière, lui donnent un air d’étudiant en mathématiques ou en sciences. Cependant, c’est un ancien informaticien en fin de chômage. Quand je le questionne sur le symbole mystique fixé sur sa veste, il m’explique que c’est le logo d’un centre bouddhique, et me dévoile son intérêt profond pour le bouddhisme. Heureux de constater que je ne suis pas tout seul, je laisse éclater mon enthousiasme en accueillant ses propos avec de grands sourires. Notre amitié se selle rapidement et fortement, car tout comme moi, il a passé sa vie à se faire rejeter des autres et ses intérêts sont orientés en un point essentiel : se débarrasser des conditions misérables de l’existence.

Paul étant très habile pour s’exprimer et très cultivé, je ne me lasserai jamais de l’écouter. Je suis ravi de faire sa connaissance, car j’ai jusqu’alors surtout rencontré des gens qui parlent beaucoup pour ne rien dire. De plus, il sait m’écouter quand je lui raconte ma vie, et réciproquement. De ce fait, nos conversations sont très enrichissantes. Quand il me raconte ses nombreux séjours dans divers centres bouddhiques, je suis autant surpris que déçu d’apprendre qu’ils sont le théâtre d’autant de problèmes humains, de malhonnêteté et d’aberrations que partout ailleurs. D’ailleurs, Paul commence à ouvrir les yeux et à prendre ses distances par rapport à ces endroits. À force de partager nos expériences et nos avis, nous aboutissons à la conclusion qu’il nous sera plus aisé de trouver des « lieux bouddhiques » avec de faux bouddhistes que de vrais bouddhistes.

Après des conflits provoqués par Sabina et qu’il serait tout à fait inintéressant de détailler ici, nous n’aurons plus de contact avec elle, ni avec Christophe. Exaspérés par la baisse des ventes de notre journal sur Grenoble, nous prenons chaque jour le train pour Chambéry, où nos acheteurs sont un peu plus nombreux. Nous ne payons pas ce trajet, car nous n’en avons pas les moyens. Nous tentons d’argumenter au contrôleur des billets que nous ne sommes que de malheureux vendeurs de journaux de rue, mais rien n’y fait : à ses yeux, nous ne sommes rien d’autre que des voyous. Collectionnant les petites feuilles jaunes de la SNCF (amendes), nous prétextons que si l’État établissait un tarif très bas pour les sans-emploi (et sans chômage), nous achèterions chaque fois notre billet.

La plupart des gens ont l’air de nous considérer comme de la mauvaise herbe, qui aurait poussé dans les rues de leur ville dans le seul but de les importuner. Les ventes sont difficiles, et nos rares clients ne nous laissent jamais un centime de plus, à part le chanteur Carlos qui, en nous laissant cent francs, est – si j’ose dire – notre plus gros client.

Un jour, en buvant un chocolat chaud dans la gare de Chambéry, je fais un aveu à Paul, qui gardera ses commentaires pour lui : « Tu sais Paul, il faut que je te dise… J’ai atteint l’éveil. »

Quand Paul me parle du bouddhisme – tel qu’il est connu en Occident –, je suis étonné par les nombreux mystères et contradictions qui s’y trouvent. Entre autres, je ne suis pas du tout enchanté par le principe de relation entre maître et disciple, qui paraît si indispensable et où chacun est esclave de l’autre. Conscient que tous les prétendus « maîtres bouddhistes » dont Paul tire les enseignements ne sont pas tous des sages, je ne remets toutefois pas en question les notions essentielles de ce « bouddhisme ». Dans les jours, les mois et les années qui suivront, le sujet maître de nos conversations gravitera toujours autour de « la voie », celle qui mène à l’éveil, et des projets dans le but de la suivre dans les meilleures conditions possibles. Paradoxalement, nous ne parlerons jamais de notre méditation, qui est pourtant le cœur même du sujet. Ignorant que le bouddhisme présente de très diverses méthodes de méditation, je resterai persuadé que Paul tente lui aussi de vider son esprit de toute pensée lorsqu’il médite.

Une fois, il m’expliquera qu’un être qui atteint l’éveil bénéficie indissociablement de la capacité de revoir ses existences passées. Par cette seule information, j’en déduirai que je n’y suis pas encore parvenu. Cette information fait cependant partie des innombrables hérésies des écoles divergentes qui foisonnent en Occident, mais nous ne le savions pas encore.

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Le jour, nous vendons nos journaux, et le soir, parfois, nous nous offrons une bouteille de rouge ou de rosé et prenons le train pour rejoindre le studio de Paul. Là, nous nous lançons dans des bavardages incessants, en passant tout aussi fréquemment par des phases de profondes interrogations à propos de la condition humaine que par des phases de fous rires incontrôlables. Pour nous aider à oublier un peu la rudesse de nos journées d’hiver passées du matin au soir dans la rue, nous aimons à rêver, en plongeant nos discussions dans les projets qui nous sont chers. Ainsi, nous nous voyons déjà absorbés dans le confort procuré par la haute concentration, assis en lotus, dans la tranquillité d’une hutte perchée sur les hauts plateaux d’Asie. De moins en moins convaincus par le sérieux des centres bouddhiques d’Europe, nous commençons à nourrir l’idée de nous rendre un jour en Asie. Nous croyons de plus en plus qu’il nous faut « aller à la source » pour trouver la bonne voie. Tandis que Paul accorde de l’importance à trouver un bon maître capable de le guider jusqu’à l’éveil, je vise plutôt un endroit calme aux conditions propices pour une pratique en solitaire. En tout cas, nous croyons tous deux que c’est « là-bas » que nous trouverons ce que nous cherchons.

En attendant de réunir les frais nécessaires à un tel voyage, il nous faut vendre des Réverbères. Ce journal étant national, Paul a l’idée de lancer une page grenobloise, qui serait ajoutée au milieu du bimensuel et rédigée par les vendeurs eux-mêmes. J’ai du mal à l’encourager dans ce projet, car je vis justement une période où je ne souhaite que laisser aller les choses, sans ne plus m’investir dans quoi que ce soit. Il y a beaucoup de paradoxes entre Paul et moi. Nos qualités respectives sont très complémentaires et c’est justement là toute notre force. Il est très doué dans des domaines qui me causent un grand handicap, et j’excelle dans les matières qui font sa faiblesse. À nous deux, nous sommes en mesure de franchir bien des barrières, et nous tenterons d’exploiter cette opportunité à des fins propices.

Divers problèmes éclatent au sein du groupe et personne ne semble rien faire pour les régler. Au contraire, on nous cache des choses. Entre autres, nous apprenons que des journaux sont vendus illégalement. Pour tirer les choses au clair et pour soumettre l’idée d’une édition régionale, nous décidons, une fois de plus, d’« aller à la source »…

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