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L’itinéraire d’un renonçant

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Un passe-partout en soie rayée

Ce matin de fin février 1994, Paul et moi nous rendons à la gare de Grenoble. Le jour pointe à peine quand nous nous apprêtons à prendre le premier train pour Paris. Je porte un pantalon de flanelle beige, une chemise blanc cassé, une veste marron et un élégant manteau beige. Une serviette de cuir à la main, je suis paré de mes belles chaussures marron, de ma jolie montre de plongée et mes cheveux sont attachés par un élastique discret, tandis que ma superbe cravate de soie rayée l’est par une pince dorée assortie aux boutons de manchette qui ornent les manches de ma chemise. Paul arbore une tenue similaire, également empruntée à ma garde-robe. Débordants d’arrogance et de sans-gêne, nous entrons sans billet dans le TVG, où nous prenons confortablement place à l’intérieur d’un compartiment de 1re classe. Nous nous payons toutefois le petit-déjeuner, qui nous coûte tout de même septante (soixante-dix) francs chacun (ce qui reste très raisonnable pour un Grenoble Paris en première, petit-déjeuner inclus). Quand arrive le contrôleur des billets, il attend très poliment que nous finissions notre repas. Ensuite, commence la grande comédie :

« — Bonjour Messieurs !
   — Bonjour ! Nous sommes très ennuyés, car nous n’avons pas de titre à vous présenter. C’est vraiment ridicule : ce matin à l’hôtel, j’ai égaré les clefs de la voiture dans laquelle nous avons tous nos papiers et cartes bancaires. Nous avons aujourd’hui un rendez-vous qu’il ne nous est pas possible de manquer.
   — Oh, je suis navré pour cet incident, Messieurs. Mais ne vous inquiétez surtout pas ! Je vais remplir une petite fiche qu’il vous suffira de présenter à un guichet. La mention que j’y ajoute vous permettra de ne payer que le prix habituel.
   — Vous êtes bien gentil.
   — À votre service, Messieurs ! Je vous souhaite un agréable voyage. »

Ayant inscrit nos fausses adresses sur la feuille jaune, très obligeant, le contrôleur prend congé de nous en s’excusant presque. Pas un instant il n’a prononcé le mot « amende ». Une tenue vestimentaire plus décontractée n’aurait certainement pas suscité une telle faveur et une telle courtoisie. Nous venons alors de faire l’expérience de la « loi du déguisement », qui régit toutes les relations de notre société. On n’échappe décidément pas aux étiquettes. Le proverbe « L’habit ne fait pas le moine », qui est l’un des proverbes les plus connus, est en tout cas certainement le moins compris de tous. Nous n’avons pas d’argent, pas de travail, pas de maison, pas de voiture, mais chaque fois que nous entrons dans un magasin ou dans une agence de voyages pour prendre quelques informations, les employés se pressent pour venir nous tenir la porte, nous accueillent avec le plus grand respect et nous renseignent avec une ardeur exemplaire. S’ils se comportent aussi admirablement, c’est uniquement parce que nous avons une cravate autour du cou !

Grâce à ce petit bout de soie qui sort de notre col pour tomber le long de notre chemise comme le filet d’une petite cascade émanant d’un rocher, nous sommes impeccablement accueillis au siège du Réverbère, où nous sommes reçus par Jean-Paul, le secrétaire du journal. Peu après, nous prenons le métro pour retrouver le camion de distribution des journaux aux vendeurs parisiens. Nous y rencontrons Gilbert, le fondateur. L’éloquence exemplaire de Paul persuade le patron du Réverbère d’avoir trouvé un chef pour le site le plus délicat de France : Marseille, dont Paul est originaire. Après seulement cinq minutes de discussion, d’un ton ferme et sûr, Gilbert lance sa proposition : « Je te donne dix mille balles et un mois pour monter le site de Marseille. Il n’y a qu’un Marseillais qui peut diriger le site de Marseille ! » En allant faire un tour dans le quartier de la Défense, je commence déjà à fantasmer sur les dépenses que je vais pouvoir effectuer à l’aide de la fortune que nous allons amasser grâce au vaste site de Marseille. Paul me remet vite les pieds sur terre en m’expliquant les problèmes insolubles de groupes mafieux qui y rackettent systématiquement les réseaux de vente en tous genres, et qui règlent leurs comptes à coups d’armes à feu.

Mon côté courtois et « bonne présentation » aura sans doute incité Jean-Paul à nous inviter dans leur hôtel habituel, à Vincennes. Le soir venu, nous le retrouvons comme convenu, dans le restaurant de l’hôtel. L’endroit est paisible et un peu cossu, sans excès toutefois. Le style ancien de la pièce et son éclairage feutré lui confèrent une atmosphère agréablement chaleureuse. Là, à l’issue d’un excellent petit repas, Jean-Paul sort une carte de France qu’il déplie sur la table. Son doigt tordu par la vieillesse glisse sur quelques régions du pays, avant de commencer une traversée des Alpes. Soudainement, il s’immobilise sur une petite ville. Après avoir marqué un petit temps de réflexion, Jean-Paul lève son regard vers nous. Sans connaître l’offre faite par Gilbert, à son tour, il nous propose un site, celui de Gap. Préférant ne pas évoquer le projet de page régionale, Paul restera silencieux sur ce sujet.

Le retour à Grenoble se fait en 2e classe, car la société du Réverbère nous paye le voyage.

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