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L’itinéraire d’un renonçant

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Bien pour tous

Aussi bien pour des raisons financières que pour d’autres qui font que les choses ne sont pas encore mûres pour cela, nous ne sommes pas prêts à nous envoler pour l’Asie. Faute de pouvoir effectuer un tel voyage, nous donnons forme à un projet à moyen terme, qui nous permettrait de mettre quelques économies de côté, tout en accomplissant une activité bienfaitrice. Tout notre temps passé dans les trajets ferroviaires et dans les établissements de restauration y est donc consacré. L’idée de base pour une activité qui nous permettra de bien employer ce temps nous paraît si évidente et si naturelle qu’elle n’a même pas à être discutée. Il s’agit d’aider les exclus de la société de la manière la plus profitable.

Notre budget étant des plus serrés, nous avons nos habitudes en conséquence. Le repas est pris dans un restaurant, le dessert dans un autre. Ce dessert est invariablement le même : une glace vanille nappée de caramel, bonne et pas chère. Nous l’accompagnons d’un chocolat chaud. Dépourvu de retenue et de gêne, Paul se saisit d’une pile de plusieurs centaines de cartons à gratter, habituellement distribués par les caissières à raison d’un par client. Devant les caisses, des publicités vantent les prix offerts par la chaîne à ses clients. Ces cadeaux qui se cachent dans les cartons à gratter, vont du voyage de rêve jusqu’à des lots moins alléchants, tels que des stylos, des casquettes ou des badges.

Nous voulons tenter d’apporter une aide aux SDF, aux sans ressources, ou, d’une manière plus générale, à tous ceux qui ne parviennent pas à trouver les moyens de vivre décemment. La question qui se pose est : comment aider de tels individus de manière réellement utile et concrète ? Bien entendu, nous ne voulons pas nous contenter d’entretenir des gens dans leur misère ou leur fournir des aides qui puissent être mal employées. Pendant que nous discutons de la question, Paul gratte un à un les cartons qu’il s’est octroyés. Il le fait machinalement, sans même espérer un prix. Il est si insoucieux dans sa tâche d’épluchage, qu’aucun membre du personnel ne remarque les hautes piles de cartons qui se dressent sur notre table. Une fois que Paul a usé ses ongles sur toutes les cartes, il les rempile toutes et va les déposer dans la poubelle avec un embarras toujours aussi absent.

Nos discussions et nos réflexions nous conduisent à nous entendre sur la création d’une association. Je propose un nom si simple et si descriptif que nous l’adoptons immédiatement, sans avoir à en reparler : « Bien pour tous ». Pour la fonder, il ne nous reste presque qu’à en définir le but avec précision. Nous voilà bientôt prêts à aider les plus malchanceux, tous ceux qui n’ont rien pour eux.

Avec les cartons, Paul n’a rien obtenu du tout. Pas le moindre autocollant. Nous nous demandons s’il y a au moins un seul prix dans les cartons distribués dans tous les restaurants de la chaîne, ou si nous sommes simplement les plus malchanceux, victimes d’une incroyable coïncidence qui nous a fait tomber sur une immense pile de cartons sans un seul prix.

Un ou deux jours plus tard, nous sommes attablés dans l’autre restaurant, où nous finissons notre repas. Nous cherchons ensuite une prise de courant pour brancher ma machine à écrire. Je la pose alors sur notre table, ce qui ne manque pas de surprendre les autres clients. Puisque nous avons déjà amplement discuté des statuts nécessaires à la fondation de notre association, Paul n’a plus qu’à m’en dicter les textes sous leur forme conventionnelle, que je saisis au propre à l’aide de mes deux index. Concernant l’activité de base permettant de faire vivre l’association, notre idée ne date pas d’hier ; il s’agit naturellement de la vente de journaux. Paul étant plus habilité à la gestion, il occupe la fonction la plus délicate, celle de trésorier, qu’il peut cumuler avec celle de secrétaire. C’est ainsi que je me retrouve président de l’association, et le comble est que je suis bien incapable d’accomplir la moindre démarche propre à la fondation et à la gestion d’une association. À force d’accompagner Paul dans divers organismes de l’État, tels que des mairies ou des préfectures, j’apprendrai toutefois des choses intéressantes, notamment sur les démarches administratives.

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Le 3 mars 1994, nous partons à la découverte de Gap. Nous sommes si actifs et Paul entreprend si brillamment les démarches que tout se met en place dans les jours qui suivent notre arrivée. Nous trouvons un petit local à quelques pas du centre-ville, que nous louons pour abriter notre association. Nous recevons, par la Sernam, notre premier chargement de journaux en provenance de Paris. Nous rencontrons un journaliste du quotidien de la région, qui compose un article à propos de notre entreprise caritative afin de nous faire connaître un peu. Dans le même dessein, la radio locale diffuse sur ses ondes les propos de Paul. Enfin, une association d’aide aux sans-emploi accepte de nous envoyer les personnes qu’elle ne parvient pas à placer. En dehors de ces quelques coups de pouce, l’association « Bien pour tous » ne bénéficiera guère de plus d’aide. Hormis les rares associations caritatives qui ont déjà leurs propres activités – distribution de repas, hébergement pour la nuit et dons de vêtements –, personne ne semble vraiment s’intéresser aux SDF. Nous nous débrouillons seuls, avec les SDF – dont nous faisons alors partie –, en comptant exclusivement sur la générosité des gens qui achètent le journal. Pour le fonctionnement de l’association, dont le loyer représente la plus grande dépense, nous sommes obligés de continuer de vendre nous-mêmes des journaux. Un peu plus tard, nous lancerons « Le Lampadaire », un journal peu épais spécifique à la région gapençaise, vendu en parallèle avec le Réverbère. Il n’aura hélas pas le succès escompté.

Les SDF à qui nous permettons d’obtenir quelques revenus grâce à la vente du journal sont très peu nombreux (généralement pas plus de six). Paradoxalement, ce sont les SDF eux-mêmes qui nous causent le plus d’ennuis. Quelques-uns disparaissent à tout jamais après avoir bénéficié de l’avance d’un gros paquet de journaux. Certains tentent d’employer le local de l’association pour y découper leur haschich ou y préparer des sachets d’héroïne. Refusant de leur fournir des journaux parce qu’ils sont complètement shootés, ils profèrent des menaces.

Nous avons la meilleure volonté du monde pour apprendre à tous ces « exclus de la société » – dont nous faisons partie – à effectuer eux-mêmes les démarches administratives exigées par une réinsertion au sein du « monde actif ». Néanmoins, ils s’en moquent complètement. La seule chose qui les intéresse, c’est d’obtenir un peu d’argent – honnêtement ou pas –, suffisamment pour pouvoir boire, fumer ou se droguer.

Naviguant dans un monde aveugle à nos efforts, où rien n’est stable et où aucun horizon ne point, nous avons parfois tendance à suivre une voie similaire. Paul se met à boire de façon excessive. Pour ma part, c’est le cannabis que j’emploie pour oublier que la vie est totalement dépourvue de sens.

En arrivant sur Gap, nous avions passé nos deux premières nuits dans le seul centre d’hébergement pour SDF de la ville, où il est possible de demeurer tout au plus sept jours. Si mes souvenirs sont justes, il n’y avait que quatre lits. Entre temps, j’ai rencontré Jean-Charles, un Lyonnais qui deviendra vite un grand ami. L’air constamment dans les nuages, le cœur sur la main, il nous a aussitôt invité, Paul et moi, à partager l’appartement qu’il occupait alors au centre de Gap. C’est un copain qui le lui a confié, tandis qu’il est parti s’occuper d’un troupeau de chèvres dans les Cévennes. Paresseux né, amateur de cannabis et de bières, Jean-Charles est aussi chasseur de vérité. Captivé par tout ce qui a trait à « la voie de la sagesse », il cherche son chemin, à son rythme. Il se pose des questions, il réfléchit. En attendant de trouver l’éveil, il cherche des petits boulots pour sa survie. Ravi de faire notre connaissance, il rejoint aussitôt l’équipe de nos vendeurs. Dès lors, nous formerons une paire inséparable et nous irons toujours vendre à deux, afin de nous donner mutuellement du courage. Bien que les expériences LSD restent très personnelles, nous passons parfois des soirées ensemble, en rave, en pleine nature, au bord de la mer ou en pleine ville, à « croquer » un petit buvard. Effrayé par l’épaisse fumée de cannabis qui envahit l’appartement, Paul préfère dormir dans la tranquillité du local. Fubis n’a malheureusement pas cette chance. C’est le chien de Jean-Charles, un grand lévrier noir et blanc de noble allure, après lequel nous passons notre temps à courir.

Le soir même de ma rencontre avec Jean-Charles, je fais la connaissance de Natacha, une petite fille menue de mon âge (vingt-trois ans) aux traits joliment typés. Son petit nez, ses larges yeux et son caractère on ne peut plus sauvage, lui donnent tout l’aspect d’un chat. D’autant plus qu’elle est très imprévisible, notamment dans ses jeux subtils de recherche d’affection. Dès notre premier regard, nous sommes attirés l’un par l’autre, mais notre grande timidité nous empêchera de nous rendre compte de la réciprocité, et à plus forte raison, de faire le moindre pas. Nous nous contenterons alors de sympathiser comme de bons amis, mais quelques jours après, le « hasard » nous aidera, en faisant sortir tout le monde de l’appartement, hormis nous deux, juste à l’heure de dormir. Avec Natacha, nous ne vivrons jamais de grand amour, mais nous aurons toujours beaucoup de plaisir à nous « croiser » dans les intervalles irréguliers de mes périples.

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