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L’itinéraire d’un renonçant

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Rodéo avec le train

Outre le loyer du local, dans le souci de nous alimenter et d’économiser pour nos rares soirées techno, il nous faut vendre des journaux, toujours et encore. Ainsi, nous partons chaque jour avec nos badges et quelques exemplaires en main, parfois au centre de Gap, parfois devant l’entrée d’un supermarché, parfois dans une autre localité. Nous sommes donc amenés à prendre souvent le train, en fraude, généralement pour Embrun, située à une trentaine de kilomètres à l’est. Cette ligne ferroviaire constitue notre hantise, à cause d’un contrôleur intransigeant dont les moustaches sont aussi larges que sa tolérance peut être étroite. En montant dans le train, nous souhaitons chaque fois très fort ne pas le croiser, car il ne donne pas d’amende, il chasse :

« — Billets s’il vous plaît !
   — Désolé, on a rien à vous montrer, M’sieur.
   — Et vous allez où comme ça ?
   — On va à Embrun, M’sieur.
   — Eh bien il y a un changement de destination.
   — Comment ça ?
   — Vous descendez à Prunières.
   — Mais c’est le désert Prunières ! Pourquoi voulez-vous qu’on descende là ?
   — Parce que c’est le prochain arrêt, tout simplement.
   — Mais vous ne pouvez pas nous faire ça ! Mettez-nous une amende jusqu’à Embrun !
   — À quoi ça servirait, vous ne les payerez jamais !
   — On vous en supplie M’sieur, mettez-nous une amende ! »

Le moustachu ne voulait rien entendre. Nos arguments de SDF sans ressources qui prennent le train pour aller vendre honnêtement quelques journaux afin d’avoir de quoi se nourrir ne suscitaient pas le moindre brin de compassion chez lui. Sur cet itinéraire de cambrousse, avec notre allure de babas cool et nos Réverbères, il n’était pas pensable de faire le coup de la cravate. Aride comme le climat de sa région, le contrôleur le plus zélé de la SNCF nous abandonnait ainsi impitoyablement dans une zone si déserte que nous nous demandions pourquoi le train y faisait un arrêt. Notre cher contrôleur aurait-il inventé cette halte dans le seul but de nous punir ? Vrai ou faux arrêt, les voitures y passent à raison de trois ou quatre véhicules à l’heure, ce qui rend l’auto-stop infernal : notre journée était perdue. Les jours de chance, le moustachu entrait un peu plus tard dans le dernier wagon (le nôtre, naturellement), ce qui nous permettait de nous faire éjecter au bord d’une route un peu plus fréquentée.

Un jour, notre journée de vente achevée sur Embrun, nous nous apprêtons à rentrer à Gap, par le Briançon-Paris. Comme le train est bondé de Parisiens qui rentrent de leurs vacances pascales, nous saisissons l’occasion pour nous cacher derrière des valises et sous les sièges occupés par de jeunes voyageurs. Les yeux partout, le moustachu nous a vu monter dans le train. Malgré l’efficacité de notre planque, ayant retenu le long convoi en gare durant un bon quart d’heure, le meilleur contrôleur de France fouille un à un tous les wagons du train, jusqu’à nous mettre la main dessus. Il fait nuit, il n’est plus possible de faire du stop, nous n’avons nulle part où dormir à Embrun. Immobiles sur le quai, l’air déconcerté, nous regardons s’éloigner le dernier train. Les fois suivantes, notre cher contrôleur ne se donne même plus la peine de nous demander les billets que nous n’avons pas. De notre côté, nous savons que notre voyage est arrivé à terme aussitôt que nous apercevons sa moustache. Pour éviter le poids désagréable de son regard méprisant et de son sourire narquois, nous avons presque envie de sauter par la fenêtre du train.

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