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L’itinéraire d’un renonçant

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Mission de recrutement dans le Sud

Fin avril, la vente des journaux a baissé de façon inquiétante, et il devient difficile d’assurer le loyer du local. Avec Paul, nous discutons d’une alternative qui est aussitôt mise à exécution. Je pars vers le Sud avec Jean-Charles, pour conquérir de nouveaux sites. Hormis nos cartes d’identité, nos brosses à dents et quelques badges, nous partons avec un grand sac de toile contenant mille exemplaires du Réverbère, et qui constituera notre grand fardeau durant tout notre périple. Fort heureusement, les contrôleurs de billets ne sont pas tous aussi intransigeants que notre cher moustachu. Nous commençons par une traversée très progressive des Alpes-de-Haute-Provence. Nos journaux se vendent très difficilement et notre découragement n’améliore en rien la situation. En parvenant dans une nouvelle ville, nous commençons par perdre dix précieux francs pour mettre notre sac en consigne. Il est impensable de s’encombrer avec quelque chose qui pèse aussi lourd qu’un être humain ; nous ne gardons donc que quelques journaux dans nos sacs à dos. Lorsque nous arrivons à Manosque, la rue centrale est bondée. Je presse Jean-Charles afin que nous commencions à vendre sans attendre, mais il insiste pour boire une bière avant, car il est épuisé. Comme un imbécile, je l’écoute. Un quart d’heure après, la rue s’est vidée en même temps que le soleil s’est en allé. Aujourd’hui, nous ne gagnerons pas un centime. Il ne reste plus qu’à nous concocter notre repas habituel et à chercher un abri pour la nuit. Nous achetons deux baguettes de pain, un avocat bien mûr, deux grosses tomates, un bel oignon, un paquet de biscuits, deux yogourts nature et une brick de jus d’orange. Nous ne manquons pas une occasion de récupérer tout ce que nous pouvons de marchandises non payantes, comme des sachets de ketchup dans les établissements de restauration rapide, ou des sucres en morceaux quand nous nous arrêtons boire un café. Je n’aime pas le café, mais c’est ce qu’il y a de moins cher, et pour me consoler de ne boire ni thé ni chocolat, je me dis que ça stimule.

Nous allons dans un endroit isolé, le plus tranquille possible, où nous faisons d’un banc, d’un muret ou d’un rocher plat notre table à manger. Là, nous savourons notre sandwich maison comme s’il était la meilleure chose du monde. Les jours où nous parvenons à vendre quelques journaux de plus, nous nous offrons le luxe d’un fromage, d’une plaquette de chocolat, voire d’une bouteille de rouge.

Le soir venu, nous faisons le tour de la ville dans l’espoir de trouver un lieu abrité et si possible chauffé, pour y passer la nuit. Nous trouvons une maison en ruines occupée par des clochards aux airs farouches. Avec leurs barbes longues et leur aspect sauvage, ils semblent appartenir à une tout autre époque, comme l’intérieur qu’ils habitent : des pièces séparées par quelques planches de bois et parsemées de paille seulement. Malgré un réveil brusque et matinal, cette nuit n’aura pas été aussi mauvaise que celle passée dans le froid et le bruit de la gare de Lunéville, mais pas aussi confortable que celle passée chez des copines à Aix-en-Provence.

En dépit de tous les agréments conférés par le charme provençal et la douceur du climat maritime, nous sommes si découragés que nous ne songeons plus qu’à courir vers tout ce qui est susceptible de nous apporter du réconfort. Nous passons ainsi trois jours à visiter Marseille, où nous sommes invités par une copine de Jean-Charles. Nous ne voulons entendre parler que de plage, de mer, de cannabis, mais en aucun cas de ce journal que nous maudissons. Nous prenons grand plaisir à nous baigner dans la Méditerranée, dont l’eau salée nous donne l’impression d’accélérer le processus de nouage de nos dreadlocks. Jean-Charles ayant une certaine admiration pour ma façon de voir – ou de faire – les choses, il a également décidé d’« oublier ses cheveux ». Nous osons prétendre que nous les oublions par désintérêt. En tout cas, cette idée nous plaît. Cependant, nous ne manquons jamais de marquer un arrêt devant les miroirs que nous croisons afin de s’assurer que nos dreadlocks s’harmonisent bien avec notre bronzage. Jean-Charles n’adoptera toutefois pas le petit piercing argenté en forme de spirale pour lequel je me suis fait trouer le nez.

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Notre mission s’avère être un parfait échec. Nous devions recruter des vendeurs, nous n’avons rencontré que quelques personnes à qui nous avons confié une vingtaine de journaux et que nous n’avons plus revues. Nous devions renflouer les caisses de l’association et nous revenons avec les poches vides. Le soir de notre retour sur Gap, Paul est défait. Il comptait sur nous pour envoyer à Paris l’argent nécessaire à l’achat du prochain numéro du Réverbère. L’accueil qu’il nous réserve m’exaspère. Quand il voit le sac encore plein de journaux, invendables en raison de la date avancée, il éclate :

« — Mais qu’est-ce t’as foutu Daniel ? Vous n’avez rien vendu !
   — On voit bien que tu ne t’es pas farci ce putain de fardeau pendant quinze jours !
   — C’était pas nécessaire si vous aviez vendu les canards !
   — T’aurais pas fait mieux, à notre place ! Personne n’achète, dans le sud !
   — Les vendeurs sont furieux contre vous, ici. Ils vous attendaient pour obtenir le dernier numéro.
   — S’ils ne sont pas contents, qu’ils aillent vendre ces canards à notre place !
   — En attendant, on a plus de quoi en acheter de nouveaux.
   — Bon, on reparlera de tout ça demain. Ces deux semaines de galère nous ont épuisés. Allez dodo !
   — Il est hors de question que tu restes là !
   — Quoi ? Mais je te rappelle que je suis chez moi tout autant que toi dans ce local ! »

Jean-Charles tente de me raisonner et parvient à me convaincre d’aller dormir à l’appartement, pour éviter de faire des histoires. C’est la première fois que je me fâche avec Paul, et nous ne nous verrons plus pendant quelques semaines.

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