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L’itinéraire d’un renonçant

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Le retour en Suisse

Quelque temps après, autour d’un joint, je fais la connaissance de Stéphane. Nous n’avons qu’une seule chose en commun : nous sommes Suisses et voulons retourner en Suisse. Nous parlons avec nostalgie des bonnes choses que nous y trouvons. C’est ainsi que nous sympathisons. Pour le reste, nous n’avons aucun intérêt commun. Âgé d’à peine dix-sept ans, Stéphane est un personnage au comportement plutôt grossier. Il est moins intelligent que futé. Dépourvu de retenue, il ignore les bonnes manières, il est peu respectueux et peu honnête. Il est néanmoins de bonne compagnie, car relativement calme et toujours prêt à rendre service. Sa grande qualité est l’art du renseignement ; il n’a jamais peur de parler aux gens pour obtenir les informations les plus diverses, ce qui constitue justement mon point faible, moi qui reste toujours enfermé dans mes pensées.

Sur sa situation, j’apprendrai seulement que, à la suite de bêtises perpétrées en Suisse, un juge l’a mis sous tutelle, dans un village près de Gap. Il est tenu de rester chez les gens qui l’accueillent pour une certaine durée. Quand je lui parle de mon prochain voyage à Zurich, il s’enthousiasme. Refusant de subir la sanction judiciaire dont il fait l’objet et qu’il juge insupportable, il me somme de le prendre avec moi. Il me paraît alors très sympathique, je suis donc d’accord de l’aider. Comme il est sans un sou, il me faut prévoir le prix de son voyage.

Jusqu’à la date tant attendue, chaque matin, je continue de me rendre fidèlement à mon poste, devant l’entrée d’un petit supermarché gapençais. Les ventes sont satisfaisantes, bien que n’étant pas exceptionnelles. Entre temps, le squat s’est rempli d’une bande de jeunes gens qui ne songent qu’à tout détruire, à se saouler, à se droguer avec tous les médicaments qu’ils trouvent et à paresser le reste du temps. Ils ne se lèvent que pour aller faire la mendicité en agressant verbalement les passants, afin de se fournir en alcool et en médicaments. Cela provoque inévitablement une atmosphère aussi malsaine qu’indésirable. Alfonso est la terreur de Gap. Toxicomane et séropositif, ce grand costaud craint de tous n’a peur de rien. Son loisir favori est de provoquer des bagarres et d’envoyer des jeunes gens à l’hôpital dans un état parfois très critique. Leur seul tort est de se trouver dans les parages d’Alfonso au moment où ce dernier boit un verre de trop. Lorsqu’il apprend que je flirte avec Natacha qu’il a toujours courtisée, rêvant de l’avoir pour lui, il a beaucoup de mal à l’accepter. Un jour, il vient faire un tour au squat. Il s’approche de moi et me regarde avec des yeux noirs de fureur. Je ne comprends pas pourquoi, et me contente de le saluer gentiment, malgré tout inquiet de son air qui ne rayonne pas particulièrement la joie. Je suis assis, occupé à faire quelque chose (je n’ai plus le souvenir de quoi). Alfonso se décide enfin à parler, avec son accent italien très prononcé, en me rappelant qu’il a habité ce squat avant moi :

« — C’est devenu le bordel dans ce squat !
   — Oui, il y a du monde, maintenant. Et malheureusement, ils ne sont pas toujours très disciplinés comme…
   — Faut ramasser toutes ces merdes qui traînent là ! Il y a des papiers partout !
   — Oui oui, je m’en occuperai, tout à l’heure. »

En entendant ma dernière réplique, il se dresse tel un cobra, toutes les veines de son corps semblent sur le point d’éclater. Le visage cramoisi, il hurle avec la fureur d’un légionnaire prêt à combattre une armée entière : « Tout de suite ! » Observant un lourd silence, les autres locataires du squat se mettent en demi-cercle devant l’entrée de ma chambre. Je suis subitement paralysé de terreur. Je me dis simplement : « Ma fin est venue, il va me détruire. » Dans un dernier espoir, je baisse la tête, et m’empresse de ramasser quelques papiers. Sa colère éclate comme l’irruption d’un volcan que rien ne peut arrêter. Alfonso ne voit plus rien ni n’entend plus rien. Je suis saisi de frayeur. Il soulève un énorme pot rempli de terre dans laquelle est enracinée une belle plante que j’ai trouvée aux abords de la forêt. Sa force herculéenne lui permet de l’élever jusqu’à hauteur de ses épaules. De toutes ses forces, il le jette au milieu de la pièce, ce qui fait voler en éclats quelques lattes du parquet. J’ignore par quel miracle, il ne me démonte pas la tête en mille pièces. Il se contente de me destiner une série d’insultes, avant de calmer sa colère en perçant tous les carreaux des vitres de ma chambre et en arrachant quelques portes, avant de s’en aller. Je me rappelle alors que je n’ai rien à craindre, car je cherche la bonne voie avec un esprit sincère et honnête. Néanmoins, je ne parviens pas à appréhender de telles situations avec quiétude, ni sans peur.

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Une fois de plus, tout me pousse à mettre les voiles. Heureusement, c’est justement demain, le 12 août 1994, que le départ est prévu pour la Suisse. À l’aube, Stéphane me rejoint et nous partons à la gare. J’ai confié les quelques affaires qui me restent à Paul. Nous n’avons aucun bagage, seulement les vêtements que nous portons, nos cartes d’identité, et quelques objets divers dans nos poches (briquet, mouchoirs, etc.), sans oublier les quatre puissants buvards qui me restent de Julien, précieusement cachés sur moi. Nous montons dans le train qui démarre peu après. Cet instant tant attendu est très plaisant. Nous sommes encore à Gap, mais c’est comme si nous étions déjà à Zurich.

Quelques heures plus tard, nous voilà dans la capitale des banques et de la techno ; je change mon argent en devises helvétiques et achète nos billets pour la soirée du lendemain. Gap n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Seul, le logo de la petite ville inscrit sur le briquet de Stéphane m’y ramène, mais comme rien ne dure éternellement dans cet univers, le briquet ne va pas tarder à se vider. Nous savourons une soirée tranquille passée à déambuler dans les rues animées de la vieille ville. Nous savourons une excellente nuit, dans un hôtel en plein centre-ville, dans un vrai lit. Enfin, nous savourons le fait d’être déjà sur place, lorsque le matin du grand jour, nous sommes réveillés en douceur par les exquises vibrations des premières basses de la grande fête. Rapidement, les battements envoûtants et transcendants de la techno envahissent toutes les rues, transformant Zurich en véritable cité techno, une cité de rave pour les amateurs de « boum ! boum ! » Les jardins publics sont investis par des raver de tous pays et vêtus de tous les styles, des plus sobres aux plus extravagants. La palette des déguisements est si variée qu’il y en a vraiment pour tous les goûts. On voit d’épaisses fourrures artificielles orange fluorescent qui donnent à ceux qui les portent une allure de jouets en peluche. Certains ressemblent plus à des robots qu’à des humains, tant leurs tenues ont été réalisées avec soin, à l’aide de gants argentés et de parures chromées à toutes les articulations des jambes et des bras, y compris des épaules. Les maquillages sont dignes des plus grands professionnels du cinéma. Les assortiments de parures les plus osées mettent en valeur bon nombre des participants de la grande fête. Il y a aussi des accoutrements plus classiques, mais certains restent tout aussi surprenants. L’ensemble des coiffures paraît on ne peut plus exhaustif, tant pour les structures, pour les coupes et pour le mélange savant des couleurs. Le regard n’a plus une seconde pour se reposer. Les couleurs sont toutes au rendez-vous, aussi vives que diverses. Je passe totalement inaperçu avec mon pantalon jaune citron. Ces instants sont si joyeux et paraissent si magiques qu’on voudrait qu’ils ne cessent jamais.

Il est l’heure de manger. Nous pique-niquons ici même, dans ce bout de gazon en fête au plein cœur de la ville. Je déballe ce que je viens d’acheter dans un supermarché voisin : de délicieux petits pains complets avec plein de bonnes choses à mettre dedans pour des sandwichs parfaits, de bons jus de fruits frais, des tubes de lait concentré et bien entendu, le meilleur chocolat du monde !

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