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L’itinéraire d’un renonçant

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La plus puissante dose de LSD

Le jour touche à sa fin, nous nous dirigeons tranquillement vers le stade d’Oerlikon. Comme il est encore tôt, il n’y a presque personne dans la gigantesque salle et le son des premiers disques est encore timide dans les monstrueuses enceintes qui s’apprêtent à transporter près de trente mille personnes dans les sensations aussi multiples qu’indescriptibles de la techno. Les basses vibrent néanmoins suffisamment pour nous envoûter instantanément à notre arrivée. Le vide des lieux permet d’être conscient de sa taille impressionnante, et de prendre nos repères, quoiqu’ils ne vont pas tarder à s’évanouir complètement…

La salle commence à s’inonder à la fois d’une grande marée humaine et d’excitation joviale. Il doit être environ huit heures du soir. J’estime que le moment est propice, Stéphane reçoit son bout de papier qu’il avale d’un seul coup avec suffisamment d’eau, selon mes instructions. Je ne lui indiquerai rien de plus, car il m’a affirmé en avoir déjà pris. Il m’avouera plus tard que cela aura été sa première fois. À mon tour, j’avale les trois puissants buvards qu’il me reste. Pour les aider à bien descendre, je bois d’abondantes gorgées d’eau. Ils paraissent rester coincés dans la gorge, mais cette impression ne durera pas. Je m’installe en haut des gradins. Alors que je suis assis, je sens une montée d’adrénaline et mon cœur s’accélère, mais cela est un effet purement psychologique, dû au fait que je suis conscient de la dose colossale de LSD que je viens d’ingérer, et que je sais qu’il n’est maintenant plus possible de revenir en arrière. J’ai agi sans hésitation, car j’ai déjà pris le temps de réfléchir mûrement à ce choix. J’ai un peu peur, car je viens de faire un plongeon dans l’inconnu. J’ai déjà connu des expériences très violentes avec des dosages nettement moindres. Je sais aussi qu’une vingtaine de buvards pris à un rythme d’une heure d’intervalles ne font presque pas plus d’effet que le premier, tandis que plusieurs doses prises en même temps donnent un résultat très puissant. En même temps que le martèlement de mon cœur se fait plus appuyé, celui des basses semble lui répondre. Il est hors de question de commencer à angoisser. Cependant, le vice veut que j’angoisse un peu à la seule idée d’angoisser. La substance n’a pas encore montré son moindre effet, mais j’ai déjà la chair de poule.

Lors de mes précédentes expériences LSD, j’ai commencé à remarquer que ces expériences se développent toujours sur la base d’un thème, en fonction de l’état d’esprit qui domine durant la montée, et qu’on continue de modeler par la suite. Le plus important étant la montée. Ce processus suit le schéma de la photographie : l’essentiel est la prise de la photographie, et le développement en dépendra inévitablement. Si l’image est mauvaise, le photographe pourra l’améliorer grâce à son talent, mais l’image ne pourra pas être belle. Pour le thème de l’expérience qui se prépare, je ne vais même pas m’efforcer de vider mes pensées, ni chercher à faire autre chose. Je vais seulement « laisser aller les choses », le plus naturellement du monde. Mon dernier but était d’arriver ici et d’avaler ces trois buvards. Maintenant, je n’ai plus le moindre but. Je n’ai pas la moindre idée d’où j’irai demain et encore moins les jours suivants. Mon calendrier a pris fin.

Je ne cherche rien, je n’essaie rien, je ne vise rien. Je laisse totalement faire la nature. Je n’ai pas d’intention, si ce n’est de mettre pleinement en pratique cette idée philosophique selon laquelle celui qui demeure dans le « juste milieu », se contentant de demeurer dans le juste équilibre avec les éléments qui l’entourent, sans chercher à faire quoi que ce soit, est au cœur de la voie juste. En vertu de cela, il ne manque de rien. Tous ses besoins vitaux lui parviennent automatiquement, sans qu’aucun effort ni aucune parole ne soient nécessaires. Il est en harmonie avec l’univers, donc les éléments de l’univers subviennent eux-mêmes à ses besoins en prenant soin de lui de la manière la plus parfaite.

Il ne faut pas plus de dix minutes, pour ressentir les premiers éléments du trip, qui sont instantanément intenses, et même terriblement vertigineux. Pendant quelques instants, je suis aspiré par une profonde dimension auditive qui me laisse distinguer une à une les ondes sonores qui composent chaque son, comme les molécules qui deviennent des unités distinctes sous les lentilles d’un microscope. Il est tout à fait impossible d’imaginer une telle acuité auditive.

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De là, un foisonnement de pensées fait surface, dans lequel je distingue vaguement des fragments de Gap, de Zurich et de la journée passée. Il est impossible de se fixer sur l’une d’entre elles. Elles sont autant imprégnées de sentiments agréables que de sentiments pénibles. Le mélange donne toutefois un effet nettement plus pénible qu’agréable. Cela montre que la réalité est une chose avant tout pénible, même si elle se constitue d’autant d’instants agréables que d’instants désagréables. Ces sensations mentales qui foisonnent s’accélèrent et se mélangent de façon désastreuse et vertigineuse. Je commence à regretter amèrement d’avoir absorbé une dose aussi conséquente. De toute façon, il est n’est plus envisageable de revenir en arrière. Tandis que s’amorce la phase d’affaiblissement, je reprends un peu mes esprits. Secoué par cet incontrôlable manège oppressant de mauvaises pensées je m’efforce de garder à l’esprit que je suis en pleine montée d’un gigantesque trip. Je me dis intérieurement : « Il n’y a aucune raison de s’inquiéter, il suffit d’attendre que la montée s’achève ». Je suis à peine rassuré que me revoilà projeté dans des sensations aussi confuses qu’angoissantes. Soudainement, je me sens si faible qu’il ne m’est plus possible de rester assis. Je dois m’allonger. Les sièges de la salle sont conçus de telle sorte qu’ils ne permettent pas la position allongée. Je regarde vaguement autour de moi, mais il n’y a rien, je suis trop loin de tout. Je n’ai pas le choix, je me glisse sous les sièges, et m’allonge par terre, à même le sol cimenté du stade. Heureusement, mes dreadlocks constituent un bon oreiller. Quelques instants après, je ne peux plus bouger d’un millimètre. J’ai l’impression que le seul fait de lever un petit doigt exigerait un effort mortel. Je me mets à croire que seule une immobilité parfaite pourrait me maintenir en vie. Je ressens avec une netteté terrifiante les vibrations au sol causées par le puissant tapage de pieds des danseurs, fous d’excitation. Je perçois ces raver comme des insectes. Je les sens aller, venir et sautiller aussi vite et de manière aussi saccadée que des insectes. Le stade d’Oerlikon est une géante fourmilière en délire, et la joie de toutes ces fourmis va me tuer. Il est impossible d’échapper à cette situation. Ignorant jusqu’à quel point ce trip est capable de monter, je commence à croire, sans paniquer toutefois, que je suis sur le point de succomber. Je me résigne à mourir en me disant que la meilleure chose qui reste à faire est d’accepter les choses telles qu’elles se présentent. Ce n’est pas un hasard si cette situation s’est mise en place ainsi : Stéphane est allé se perdre dans la foule, je suis caché sous les sièges, personne ne peut me voir. Je n’ai plus les moyens de me déplacer. Paul et Jean-Charles sont bien trop loin. Mes parents ne savent même pas que je suis ici. Il « fallait » que je disparaisse de la sorte.

Les « grands expérimentés du LSD » ont généralement cet orgueil qui fait que pour rien au monde, ils n’iraient au service médical, la queue entre les jambes, parce qu’ils ne parviennent pas à gérer un trip. Ils préfèrent mourir sur place plutôt que « s’avouer vaincu », d’autant plus que ces états subtils du mental sont très habiles pour effacer toute notion de mort. Je choisirai toutefois la voie de la raison. Je me dis tout de même que c’est dommage de finir ainsi, alors que je ne suis pas encore parvenu à l’éveil. Au terme de cette pensée, j’ai la sensation de me réveiller, et comme par un instinct de survie, je me dis : « Soyons raisonnable ! Je vais me rendre au local médical pour qu’ils tentent de me sauver la vie. Il n’y a pas d’échec à “avouer qu’on est allé trop loin” en allant à l’infirmerie. L’échec est seulement pour celui qui préfère se laisser mourir. »

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