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L’itinéraire d’un renonçant

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Le monde existe-t-il ?

Je me lève et me dirige vers l’ouverture la plus proche, qui donne sur un large couloir bien éclairé qui fait presque tout le tour du stade. Beaucoup de monde y circule sans cesse. On y trouve des débits de boissons – énergétiques entre autres –, des stands qui proposent des choses très diverses, comme des sandwichs, des crêpes, des barres de chocolat, du tabac. Il y a également des toilettes et de nombreux sièges contre le mur. Quand j’entre dans ce couloir, je m’assieds aussitôt sur l’un des sièges. Je ne crois pas être capable de marcher longtemps. Je n’ai pas la moindre idée d’où se trouve le local médical, et suis en tout cas incapable de communiquer, car les êtres qui m’entourent m’apparaissent comme des insectes surexcités et si je tentais de prononcer un seul mot, mes pensées me projetteraient instantanément tout autre part, avant même de pouvoir en prononcer un second. De plus, il n’y a qu’une faible proportion de francophones. Je suis cependant réconforté par le fait de ne plus être isolé des autres. La foule qui m’inquiétait tant il y a peu de temps me rassure maintenant. Comme j’ai fait quelques pas, ça va beaucoup mieux. Finalement, je n’ai nullement besoin d’un médecin.

Je resterai assis sur ce siège, les yeux grands ouverts, fixés devant moi, sans bouger d’un centimètre pendant une période qui doit s’étendre de deux à quatre heures. Difficile à dire. Personne ne le remarquera, car chacun ne fait que passer, ou reste plongé dans ses propres hallucinations. Je plonge dans une pensée, si profondément qu’il n’existe plus rien d’autre que cette pensée. Il n’y a pas la moindre vision – même si les yeux sont grands ouverts –, pas le moindre son, ni aucune autre perception, tant la pensée occupe tout le mental. Parallèlement, c’est ce fait qu’il n’y ait rien d’autre que cette pensée qui lui donne toute sa force et toute sa raison d’être. Quelle est cette pensée ? C’est plutôt une interrogation, qui peut se développer ainsi : « Le monde existe-t-il ? N’est-ce pas seulement mon esprit qui a inventé de toutes pièces toute l’existence que je crois vivre, tous les êtres que je crois connaître, depuis mes parents jusqu’aux dernières rencontres ? La réalité n’est-elle pas le vide absolu dans lequel mon esprit s’est amusé à tout créer ? » Cette pensée me procure un soulagement vide de sensation, juste un soulagement complet : « le risque de mourir ou d’avoir mal n’existe donc pas. Ouf ! Tout cela n’est qu’une illusion ! » Dans cet instant, ou plutôt durant ces heures que je perçois comme un bref instant, je crois que rien n’existe, que toute ma vie et tout ce que j’ai pu apprendre ou découvrir ne sont rien d’autre qu’une immense farce.

Inutile d’être un grand sage pour le comprendre : le LSD ne conduit pas à l’éveil !

Mon mental restera ainsi des heures totalement verrouillé sur cette seule pensée, sans expérimenter quoi que ce soit d’autre. Soudainement, je perçois une vision, je perçois enfin la chose sur laquelle mon regard est fixé depuis des heures : une poubelle.

Il s’agit d’un conteneur en plastique de 140 litres, destiné aux bouteilles « PET » (polyéthylène téréphtalate) afin d’assurer leur recyclage. Outre ces petites bouteilles – généralement de 25 centilitres –, je ferai un fixage sur les couleurs de cette belle et propre poubelle : le jaune et le bleu.

Petit à petit, des fragments de perceptions diverses refont surface, telles que des images de raver vêtus des couleurs les plus vives, ou des mélanges synchronisés de sons acides et binaires. Je reprends alors conscience que la réalité n’est pas une invention de ma part, avant de me focaliser de nouveau sur mes interrogations métaphysiques de longues minutes durant. Après que ce balancement entre perceptions et réflexions durât un certain temps, je reprends pied avec la réalité, mais d’une manière extrêmement subtile. Ma perception est d’une finesse si impressionnante qu’elle est bien entendu tout à fait indescriptible. Il serait plus facile de décrire une couleur à un aveugle. Je vois avec une acuité illimitée tous les éléments qui composent chaque objet, de manière on ne peut plus claire. Par exemple, je ne vois pas une assiette de spaghettis, mais une assiette, sur laquelle il y a la décoration en sérigraphie de l’assiette, dans laquelle il y a une pâte, plus une pâte, plus une pâte, etc., plus de la sauce, plus des morceaux d’oignons, et ainsi de suite. Chaque chose est bien distincte des autres. Ce type de perception est encore possible à l’aide d’une faible dose de LSD. Cependant, je vois les éléments terre, eau, air et feu qui se meuvent entre eux de la manière la plus harmonieuse qui soit, en dépit des intentions et des actes des individus. Me concernant, je n’agis pas et ne développe pas la moindre intention. Je ne fais qu’observer la danse spontanée des éléments, qui semblent me « faire des clins d’œil » en prenant par moment des formes de synchronisations si parfaites et si frappantes entre mes perceptions et mes pensées que toute hypothèse de coïncidence est largement écartée. Maintenant, le trip prend toute son ampleur. Le tourbillon est passé, je reprends le contrôle de la situation. Je m’interroge sur l’heure. À cet instant précis, mes yeux se lèvent et se fixent, comme aimantés, sur l’horloge qui est au-dessus de moi. Elle indique quatre heures pile, à la seconde près.

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