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L’itinéraire d’un renonçant

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Les besoins se comblent d’eux-mêmes

Après une agréable journée passée sur le rivage du Léman, nous flânons au centre-ville. Quand il est l’heure de dormir, je m’allonge sur un banc et m’apprête à faire un bon somme, bien que l’endroit ne s’y prête pas du tout, à cause du monde et de la fréquence des voitures. De plus, je n’ai ni pull, ni veste pour me protéger du froid et les nuits d’août savent aussi se faire très fraîches. Peu importe, je « joue le jeu » jusqu’au bout. LSD ou pas, je laisse complètement faire les choses, je ne cherche rien, j’attends… Dans mon inébranlable quiétude, je suis sur le point de m’endormir quand Stéphane me secoue : « Daniel ! J’ai trouvé un endroit pour dormir ! » Un jeune homme fort sympathique, en dépit de son air renfermé sur lui-même, nous conduit dans un squat genevois fameux pour ses concours de cannabis. Nous sommes reçus par Véronique, la responsable du lieu. C’est une jeune fille physiquement assez charmante, mais de caractère relativement austère. Stéphane lui explique que nous cherchons à nous installer sur Genève, mais que nous n’avons rien du tout. Tandis qu’il sollicite une aide de sa part concernant le logement, je demeure toujours immergé dans mon paisible silence. Au terme d’un entretien assez court, Véronique concède de nous dépanner pour une semaine. Une fois qu’elle nous a indiqué de bien vouloir nous plier aux règles de la maison, elle demande à un jeune garçon vêtu de noir et au visage couvert de piercings de nous accompagner dans la « chambre des invités ». Je retrouve alors Morphée, que je n’avais plus revue depuis Gap, avec une telle profondeur que je ne me souviendrai pas de la moindre bribe de rêve.

Le jour suivant, je suis réveillé en douceur par un gigantesque cône que Stéphane me place dans la bouche. Voilà plus de trente-six heures que j’ai consommé mes trois buvards et je sens encore leurs effets. Ils dureront presque trois jours, mais à présent, ils sont néanmoins suffisamment faibles pour que je consente à aspirer quelques bouffées de ce « spif » d’excellente qualité. Stéphane frémit d’impatience à l’idée de me faire découvrir le jardin. Les yeux rougis par le haschich, il m’empresse de le suivre. Bien que dépourvu de fleurs et peu riche en arbres, le jardin du squat est à la fois clair, vaste et agréable. En son centre, se trouve un bar carré en rondins de style exotique, très esthétique. Tout autour sont disposées des chaises hautes, tout aussi artisanales que le bar, plantées dans le gazon. Au milieu, se tient le jeune garçon qui nous a attribué notre chambre. Caché derrière un petit nuage de fumée épaisse, il nous tend amicalement un énorme narguilé de verre. Tandis que nous savourons la délicieuse herbe genevoise, notre hôte nous raconte la grande fête qui s’est tenue dans ce jardin il y a deux semaines. Les squatteurs, au nombre d’une demi-douzaine, partagent généreusement leur repas avec nous. Pendant que nous fumons un gros digestif aux herbes, Stéphane me demande si je veux bien aller dans le Valais (région montagneuse à l’est de la Suisse francophone), d’où il est originaire. Il m’indique simplement qu’il y connaît des amis. Étant donné que je suis toujours partant pour découvrir des régions que je ne connais pas ou, en l’occurrence, assez mal, j’approuve immédiatement sa proposition. Quand je lui rappelle que nous n’avons plus de sous pour nous procurer des billets de train, il hausse les épaules en me disant que nous n’en avons pas besoin pour prendre le train. Comme je l’ai déjà souvent fait en France et que je ne me pose pas de questions, nous partons directement à la gare, les poches vides, hormis un reste de céréales du pique-nique de la veille et un petit morceau de haschich qu’il me reste de Zurich, et dont je veux faire la surprise à Stéphane dans un moment où n’aurons rien à fumer.

Le voyage se passe très bien, jusqu’à ce que nous arrivions à Saint-Maurice, où un contrôleur nous fait descendre et appelle la police. Peu après, nous voilà dans le bureau de police, interrogés séparément et assommés de questions, comme si nous avions commis une grave effraction. Quand ils me fouillent, ils paraissent impressionnés en découvrant mon minuscule bout de haschich, à peine de quoi confectionner deux joints. On croirait presque qu’ils viennent de procéder à la plus grosse saisie de l’année. On est loin de Zurich, où la police relâche aussitôt celui sur qui elle trouve 20 grammes d’héroïne. Quoi qu’il arrive, je reste toujours aussi tranquille, et renseigne les policiers avec la plus grande amabilité. Je ne veux rien cacher, et je réponds avec parfaite honnêteté à leurs questions. Ainsi, lorsqu’ils m’interrogent sur ma consommation personnelle, je leur donne une description détaillée de mes fumeries et de mes expériences LSD.

Stupéfaits par ma sincérité, ils nous redonnent notre liberté. Quoique je ne me sente pas plus libre à l’extérieur que dans un bureau de police, qui, ne l’oublions pas, n’est rien d’autre qu’un bâtiment avec des êtres humains, des tables, des chaises, des placards remplis de dossiers, et des machines à écrire.

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Quelqu’un me fait cadeau d’un litre de lait, ce qui nous permet de manger une bonne portion de céréales dans une bouteille en plastique découpée. Ensuite, nous retournons à la gare pour attendre le prochain train. Nous arrivons vite à destination, car il ne restait qu’une section à parcourir. En arrivant à Martigny, Stéphane ne retrouve pas son ami, mais les parents de ce dernier nous hébergent. Propriétaires de terres, ces paysans valaisans nous offrent également un peu de travail sur l’un de leurs champs de haricots. Le lendemain, ils nous renvoient, car sans le savoir, nous saccagions les haricots en les arrachant.

Nous croisons un jeune garçon à qui Stéphane parle de notre soirée zurichoise. Prétendant être D.J. techno dans une discothèque de Martigny, le jeune Valaisan nous y invite pour le soir même. Nous avons faim, mais la perspective d’une petite soirée techno nous aide à l’oublier.

Alors que nous sommes sur le quai de la petite gare, mélangés à un groupe de gens qui semblent ne pas savoir à quoi occuper leur temps, un homme d’une cinquantaine d’années, très bien habillé, le physique imposant, nous balaie du regard. Il semble hésiter un instant, puis s’approche de moi et m’adresse très poliment la parole :

« — Vous permettez que je vous interroge ?
   — Certainement, je vous en prie !
   — Quel est votre but, dans la vie ?
   — Je n’ai absolument pas le moindre but.
   — Mais on ne peut pas rester sans but !
   — Et pourquoi ?
   — Eh bien enfin… quand on n’a pas de but, on ne va nulle part !
   — Je n’éprouve pas le besoin “d’aller quelque part”. »

Déterminé à me délivrer un discours moralisateur, mon interlocuteur n’écoute pas le sens pourtant simple de mes répliques ; il les couvre aussitôt de paroles insensées. Ignorant la réflexion à laquelle invite notre dialogue, il se contente d’ajouter fièrement : « Je me suis efforcé de développer une situation prospère et de nouer de bonnes relations. Maintenant, je suis obligé de refuser des invitations tant il y a du monde qui veut me recevoir. » Puisque tel est son plaisir, je suis content pour lui. Il veut nous inviter à boire un verre, mais la brasserie de la gare a déjà fermé ses portes.

Il est incroyable de constater à quel point nous pouvons croire que seuls, le confort matériel et une grande réputation, sont en mesure de nous procurer du bien-être. Pour cette raison, nous courrons après cela, voire exclusivement après cela. En règle générale, plus nous courons après les biens, moins nous les obtenons, et par conséquent, nous sommes malheureux. Cependant, nous avons plus qu’il n’en faut pour être heureux, mais notre avidité nous empêche de nous contenter des biens dont nous disposons. L’argent ne fait pas le bonheur. Tout le monde le dit, mais tout le monde court après l’argent, et personne n’essaie d’apprendre à se contenter de vivre sans. Là est pourtant la véritable richesse !

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