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L’itinéraire d’un renonçant

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La cause de la souffrance

Nous attendrons devant le pub comme convenu, que le jeune D.J. vienne nous chercher. Sans m’en rendre compte, je commence à développer une grande avidité pour les sensations offertes par le son de la techno. Nous attendons jusqu’à tard le soir, parce que personne ne viendra. Je commence à me sentir fatigué. Nous sommes perdus dans une région sans squat et sans personne pour nous accueillir, mais je tente de rester dans le « juste milieu » que je me suis peu à peu fabriqué. C’est une voie qui n’est plus très au milieu, car elle est empreinte de désir. Tout en suivant une route de campagne, nous faisons du stop (je ne sais plus où nous avons prévu d’aller), et pas un parmi les rares véhicules de passage ne s’arrête. Sans perdre espoir, je m’assieds en lotus sur le bord de la route. Alors que je commence à méditer, je m’imagine certainement que d’ici moins d’une minute, une Rolls-Royce va nous prendre et nous conduire dans un château pour la nuit, où les meilleurs mets nous seront servis à volonté. La seule chose qui arrive, c’est Stéphane qui me dit : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas salir ton pantalon ! » Aucune voiture ne s’arrête, ni une Rolls-Royce, ni un véhicule d’un autre type. La nuit est particulièrement sombre. Nous sommes épuisés et commençons à avoir sérieusement faim. Sans veste et sans pull, nous commençons également à avoir froid. Je sens une grande colère excitée par un intense découragement me chatouiller intolérablement le système nerveux, mais je consacre mes dernières forces à la contenir à l’aide de toute la compassion que je tente d’irradier. Tout à coup, le ciel gronde et une pluie nous harcèle subitement de ses gouttes désagréablement froides et humides. Il n’y a aucun abri dans les parages. Les quelques feuilles de papier à rouler et le peu de tabac qui nous restent sont vite trempés. Nous nous mettons à courir bêtement, comme si cela permettait d’être moins mouillés. Dans cet instant, plus rien n’est capable de retenir la rage folle qui me tourmente au plus haut point. Telle une bombe qui éclate sans crier gare, j’explose toute ma haine en hurlant de toutes mes forces. Le visage défait par la fatigue et giflé par la pluie battante, je jure si rageusement mon refus d’accepter les choses telles qu’elles sont que même Stéphane se fâche.

Une heure plus tard, une voiture nous conduit dans une discothèque déserte. La piste de danse est aussi vide que notre ventre, mais nous sommes au moins assis au sec et au chaud. Les morceaux diffusés sont plus dance que techno, donc pas à mon goût, mais j’essaie de focaliser au mieux mon ouïe sur les basses, dans l’espoir de retrouver un pâle échantillon des sensations que j’aime tant. Je pense à notre sort minable et ne parviens pas à comprendre comment en restant sur « la voie du milieu » il est possible de subir de tels désagréments. Persuadé que je suis sur cette voie, je n’ai pas l’humilité de remettre en question ma façon de la suivre. Je ne réalise pas que je suis complètement corrompu par le désir ; le désir de sensations, le désir de sons, le désir de cannabis, et bien d’autres encore.

Je tente d’analyser la situation, alors que le D.J. passe maintenant des morceaux de variété tout à fait inaudibles (en tout cas pour mes oreilles). Toujours et encore, je pense, je réfléchis, je cherche. De mes réflexions, je finis tout de même par en déduire que la voie que je suis en train de suivre m’amène souvent à savourer des instants plaisants et qu’il n’est mathématiquement pas possible d’éprouver des sensations jouissives sans en éprouver également de pénibles. Plus on court après les plaisirs, plus on récolte de la peine. Je constate aussi qu’en moyenne, l’intensité des sensations pénibles est toujours proportionnelle à celle des sensations plaisantes. Je décide donc d’axer mon « travail » sur ce nouvel aspect. Dorénavant, je serai très prudent avec le plaisir, j’éviterai de trop m’attacher aux sensations plaisantes, en tâchant de les gérer avec plus de recul. La souffrance est quelque chose qui me pèse de plus en plus, mon souhait le plus cher est donc de pouvoir m’en débarrasser.

Ainsi, j’attends beaucoup moins d’agréments, tout en essayant de me satisfaire au mieux de ce qui m’est donné sur le moment. De ce seul fait, je demeure très serein, et ne rencontre pratiquement plus d’obstacles. Lorsque se présente une situation agréable, je n’y renonce pas, mais j’évite de me laisser aller à l’excitation, prenant conscience qu’il ne s’agit que d’une sensation qui ne durera pas. Je continue donc de vivre en laissant aller les choses et en demeurant relativement neutre à tout. Voilà, contrairement aux idées reçues, une façon très enrichissante de mener son existence.

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