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L’itinéraire d’un renonçant

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Une existence enfumée

J’ignore tout de la manière dont je vais occuper ma vie dans les semaines à venir. Les seules choses pour lesquelles je suis néanmoins sûr, c’est que je serai en Suisse et que je laisserai évoluer les situations telles qu’elles se présentent, en évitant de chercher à obtenir, à changer, ou à espérer quoi que ce soit. Je me rends quelques jours en France, juste pour récupérer quelques affaires (surtout des vêtements) à Gap, et dire un petit bonjour au passage à mes parents, à Grenoble. De là, je retourne en Suisse, en costume cravate, sans un sou et sans billet, tranquillement assis, tout seul dans un compartiment de première classe. Comme d’habitude, je reste très serein et n’attends rien. Alors que la chaleur du jour me donne grande soif, je soulève machinalement la canette de coca-cola abandonnée par un voyageur sur la tablette. Bien qu’ouverte, elle est pleine de boisson encore fraîche et pétillante. En voilà une qui tombe à pic pour me désaltérer. Jusqu’au terminus, aucun contrôleur ne viendra me déranger. Comme convenu, Stéphane est venu m’attendre à la gare de Genève. Quand il voit ma belle tenue, son visage marque la désapprobation :

« — Ne reste surtout pas comme ça, change-toi vite !
   — Elle n’est pas belle, ma cravate ?
   — Ce n’est pas ça, mais… là où on va, ça ne passerait pas du tout. »

Pendant que je me change dans un recoin de la gare pour une tenue nettement plus décontractée, Stéphane m’informe qu’il a réussi à nous faire embaucher tous les deux pour un travail peu difficile et très libre. Il s’agit de vendre du haschich au détail pour quelqu’un qui est approvisionné par l’un des principaux grossistes de Genève. Nous sommes accueillis dans une orgie de fumées où tournent infatigablement pipes, shiloms et narguilés en tous genres. Pensant qu’il s’agit d’une fête particulière, je me rendrais vite compte que ça n’était là qu’une soirée ordinaire parmi d’autres. C’est ainsi qu’une nouvelle routine s’installe. Chaque matin, nous partons avec notre marchandise, toujours au même endroit, dans un lieu de rencontre pour les jeunes, et même pour les moins jeunes. Je considère qu’il s’agit d’un travail comme un autre (qui serait légalisé quelques années plus tard). Nous achetons, nous revendons, nous restons honnêtes avec nos clients. Ceux-là viennent essentiellement le soir, certains sont réguliers. Dans tous les cas, les relations sont amicales et tranquilles :

« — Salut, t’as du libanais vert, encore ?
   — Non, mais j’ai de la fleur, il est très fameux. Et d’ici mardi, je devrai avoir du pakistanais si ça t’intéresse.
   — De la fleur ? Si c’est le même que la dernière fois, j’en prendrai bien 8 grammes.
   — Si tu veux, pour 10 grammes t’as un très bon prix. »

Notre employeur se fait appeler Dark, il vient régulièrement nous voir. Une fois, il nous présente un noir d’une envergure impressionnante, toujours le sourire aux lèvres, et chaque soir présent dans les lieux : « Lui, c’est Marius, il est avec nous. Si vous avez un problème, appelez-le et on ne vous embêtera plus ! » La nuit, nous rentrons nous coucher dans un box à voiture mis à notre disposition. En travaillant peu d’heures et dans des conditions plutôt paisibles, nous gagnons de quoi manger, de quoi mettre quelques sous de côté, et Dark nous octroie chaque soir une part si conséquente de consommation personnelle que nous devons en revendre ou partager nos joints avec de nombreux compagnons. Pour ma part, je profiterai souvent de ce surplus pour faire des cadeaux à des clients sympathiques ou à des individus qui me paraissent vivre difficilement. Qu’il y ait de l’argent ou pas dans mes poches, cela m’est égal. Tout ce que je constate, c’est que, argent ou pas, je dors chaque nuit sous un toit, je mange chaque jour à ma faim, et de plus, j’ai de quoi fumer à volonté. Puisqu’il y a un peu d’argent, je m’offre un beau gilet birman, en velours noir avec un éléphant brodé sur le dos. Rarement, je m’accorde une petite soirée ou une séance de cinéma.

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À cette époque, le chemin que je suis est relativement simple, mais paradoxalement, j’éprouve le désir de me démarquer des autres à l’aide d’un accessoire qui serait en mesure de ne pas laisser indifférent, voire de surprendre, et idéalement, qui puisse être intimement lié à moi. Je ressens le besoin de montrer physiquement que je suis à la pointe de quelque chose. L’accessoire qui répond à merveille à ce besoin est le piercing. Je vais donc me faire percer : un piercing au sourcil, et deux mois plus tard, un à la lèvre inférieure et un autre à l’intérieur de l’oreille. J’ignore l’origine de ce refus que j’ai à me fondre dans la masse. Peut-être est-ce une manière de me rassurer à l’aide d’un repère physique que je ne suis pas le même chemin que tous ces gens qui gaspillent leur vie à tourner en rond pour des désirs stériles et insatiables ? Inconsciemment, c’est peut-être aussi pour me marquer comme un animal de troupeau que l’on voudrait distinguer des autres : « Je ne suis pas comme vous, ne me demandez pas de faire comme vous ! » En tout cas, je ne veux pas de quelque chose qui soit indélébile, comme les tatouages, car je tiens à pouvoir tout effacer, si besoin est.

Un jour, le père de la personne qui nous héberge souhaite réinvestir son box à voiture. Après avoir fait le tour de quelques squats en vain, nous trouverons une camionnette ouverte dont nous faisons notre nouveau logement. À l’issue de la deuxième nuit, nous sommes réveillés en sursaut par le propriétaire du véhicule qui se met dans une colère noire. Il enrage tellement que nous sommes poussés à galoper au loin avant même d’avoir eu le temps de nous réveiller complètement. Le soir venu, nous trouvons un squat qui accepte de nous héberger pour une seule nuit. En dehors de ces petits soucis de logement, notre vie coule comme un fleuve aux eaux calmes et au débit régulier.

Le lendemain matin, 13 septembre 1994, Stéphane me dit : « on est le 13, ça va nous porter malheur ». Afin d’aller remplir nos chaussettes de marchandise, nous partons voir Dark, qui nous avait spécifié le premier jour : « N’allez surtout jamais au jardin anglais ! » En dépit de cette interdiction, Stéphane tient à y faire une tentative de vente. Les petits bénéfices procurés par cette activité lui montent à la tête, et il en veut plus. Je lui rappelle la recommandation de Dark, mais comme il ne veut rien entendre, je n’insiste pas. Une fois au jardin anglais, Stéphane s’assied sur les escaliers, avec toute la marchandise dans ses poches. Les miennes sont vides, je me charge d’aller tranquillement trouver les clients. Après les avoir renseignés sur la qualité et le prix de notre produit, je les envoie discrètement aller s’asseoir sur les escaliers, à côté de Stéphane. Telle est notre stratégie, et cela marche très bien, même trop bien. En dix minutes, nous avons déjà vendu de belles parts. Soudainement, telle une boule de neige grossissant à mesure qu’elle dévale une pente, un large groupe se forme autour de moi. Ce sont tous des gens qui cherchent à acheter de quoi fumer. Je suis obligé de dire : « Pas tous en même temps ! Vous deux, venez avec moi, je vais vous indiquer le point de vente. Les autres, attendez-moi ! » Quand j’arrive avec les deux clients vers les escaliers, Stéphane n’est plus là. Un adolescent se précipite vers moi en s’affolant : « Deux flics en civil sont arrivés vers ton pote, par les deux côtés, il n’a rien pu faire ! » Stéphane avait encore près de 140 grammes de haschich sur lui. Il sera relâché deux jours après. Comme toujours, la prudence aurait mieux valu que la superstition.

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