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L’itinéraire d’un renonçant

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Sans domicile fixe et sans fille fixe

Nous trouvons un squat qui accepte de nous dépanner quelques nuits, avant d’être hébergé quelque temps chez Albert, un très gentil monsieur ressemblant à Woody Allen, tant par sa physionomie que par sa manière de s’exprimer. Il accueille régulièrement des jeunes gens en difficulté. Quelques années plus tard, j’apprendrai en lisant le journal qu’il se sera fait assassiner à coups de couteau par l’un de ces cas sociaux pour lesquels il consacrait sa vie. Un jour, nous faisons la connaissance de Frank, un jeune de vingt ans au physique d’ogre. Cuisinier de métier, ce bon vivant nous invite à partager son appartement. Avec le grand bavard qu’il est, nous imaginons une île de rêve dans laquelle nous voudrions vivre un jour.

Un soir, je suis dans le bar de l’espace de loisirs situé à côté de notre zone de vente. Alors que je bois paisiblement un thé, une jeune fille, légèrement plantureuse, s’assied à ma table. Après m’avoir à peine salué, elle pose sa main sur la mienne. Ma surprise est telle que je demeure interdit. Elle me lance sans détour, avec son accent suisse-allemand : « Tu ne voudrais pas faire l’amour avec moi ? » Cette proposition me paraît irréelle tant je n’ai jamais été courtisé par une fille, et a fortiori, encore moins de manière aussi directe. Je songe alors à Natacha et à notre relation, qui n’a jamais été très définie. C’est comme si nous formions un couple seulement lorsque nous nous retrouvons de temps en temps la nuit. Nous avons toujours eu de l’affection l’un pour l’autre, mais sans plus. De plus, je n’ai plus l’intention de retourner à Gap. Cependant, avec le réflexe de quelqu’un qui cherche la pureté, bien qu’appréciant le fait de me sentir désirer, je retire ma main et lui répond : « Non, j’ai déjà une petite amie. » Elle réplique que c’est sans importance et insiste, tout en me caressant le bras. Je ressens alors une irrésistible sensation m’envahir tout entier telle une délicieuse décharge électrique.

Je constate que cette sensation est exactement la même qu’il s’agisse de Natacha, de Camille ou d’une autre. Inversement, c’est comme si j’avais toujours aimé cette fille qui me fait des avances sans rien connaître de moi. Je réalise que ce n’est pas Natacha que j’aime, ni Camille, ni cette fille. C’est « l’élément fille » ou plus exactement la sensation procurée au contact de cet élément. Je me dis alors que je n’appartiens à personne, ou bien j’appartiens à tout le monde, mais en tout cas, il est hors de question que je m’emprisonne à une seule personne. Cette idée me paraît totalement insensée et voilà pourquoi je trouve le mariage tellement absurde, source de tellement de souffrance. Je recherche la délivrance, non l’emprisonnement. Je préfère partager mon amour et ma compassion – pour le peu que je puisse en avoir – avec l’ensemble de tous les êtres. Pourquoi s’enchaîner à une personne qui ne sera de toute façon jamais parfaite pour soi ? Pourquoi développer de tels attachements alors que ceux de la vie de tous les jours sont déjà suffisamment source de malheurs ? Pourquoi avoir besoin de prouver officiellement qu’on aime une personne ? Comme s’il n’était pas possible de faire confiance à la personne qu’on choisit d’aimer, on veut l’enchaîner à soi.

Une demi-heure plus tard, sous l’emprise de l’avidité charnelle et affective, sans « oui », sans alliance, sans discours de curé et sans tampon de la mairie, nous nous offrons pleinement l’un à l’autre, sans frein ni réserve.

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