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L’itinéraire d’un renonçant

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Légal, mais dangereux

Un jour, je sympathise avec Fabrice, un copain de Frank, amateur d’herbe et de voitures sportives. Bien qu’ayant aussi la passion des bagarres, il est d’une gentillesse remarquable. Il me propose de l’accompagner quelques jours dans son village. Je n’attendais pas de meilleure occasion pour me changer un peu les idées. Après avoir roulé comme une bombe dans sa puissante petite voiture blanche, nous parvenons à Fleurier, charmant village au sud du canton de Neuchâtel. Un soir, nous croquons quelques champignons « magiques », et décidons d’aller dans le club de nuit du coin. Juste au moment où nous entrons dans le bar qui donne lui-même sur l’entrée de la discothèque, un écran diffuse le clip vidéo de mangez-moi ! mangez-moi !, la chanson des champignons hallucinogènes — très fameuse à l’époque. Au milieu de la soirée, un groupe de gens ivres cherche à provoquer une bagarre. Un moustachu casse un verre, puis un autre, et encore un autre. Le barman commence à s’irriter :

« — Ne cassez pas trop de verres tout de même !
   — On fait pas exprès ! Puis toute façon avec tout l’argent qu’on vous laisse, vous allez pas commencer à nous emmerder !
   — C’est pas une raison pour tout casser ! »

Le moustachu fixe le barman d’un air haineux. Sans le lâcher du regard, il s’empare d’un verre, le tend à bout de bras et le lâche par terre. Piqué au vif, le barman s’emporte. Aussitôt, le moustachu et ses copains se lèvent et tout se passe à une vitesse vertigineuse. Les tables sont brutalement renversées, les coups de poing fusent, une bouteille de bière traverse la piste de danse telle une flèche avant de heurter la tête d’une femme de plein fouet. Le D.J. coupe aussitôt ses platines et on n’entend alors plus qu’un fracas de cris et de verre brisé. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, des dizaines d’hommes, dont Fabrice et deux de ses copains sont les premiers à faire partie, bondissent les uns sur les autres, tels deux régiments qui s’affrontent. Déchaînés, les bagarreurs semblent frapper sur n’importe qui. Ce combat extra est digne d’un bon western, sauf que le sang et les blessures sont authentiques. Je suis assis en plein milieu de ce champ de bataille, et grâce à la force de ma sérénité, les combattants et les projectiles tournoient autour de moi, sans que rien ne m’atteigne. Je ne voudrais cependant pas tenter le diable, mais la meilleure chose à faire est de rester calme et immobile, car aucun recoin de la discothèque n’est épargné par l’affrontement. D’ailleurs, la seule issue est obstruée par les gens paniqués qui tentent de sortir et par les membres de la sécurité qui essaient d’entrer, sans compter les curieux qui y demeurent postés devant.

Contrairement à un western, la bagarre ne dure pas longtemps, et ceux qui en sont à l’origine finissent par être maîtrisés par Fabrice, ses copains, et les membres de la sécurité. Ce soir, les serveurs feront un peu moins de service, et un peu plus de balayage. D’un air blasé, s’essuyant une plaie sur le menton, Fabrice me dit que ce qui vient de se produire n’a rien de très inhabituel. Il propose ensuite d’aller rendre visite à un ami qui habite derrière la frontière française, à 15 kilomètres d’ici. Nous y finirons simplement notre nuit blanche autour d’un thé. Tandis qu’il prend sa voiture, il me demande de bien vouloir monter dans celle d’un ami. En effet, je dois veiller à ce que celui-ci ne s’endorme pas au volant, car il a copieusement exagéré sur le gin, le whisky et le vin blanc. Nous commençons à rouler, et sans que cela ne tarde, mon chauffeur s’arrête au bord de la route. Le visage dans les mains, courbé en avant, il me dit : « Tu veux pas prendre le volant ? Je suis trop déglingué pour conduire, j’y vois plus rien. »

Je sors pour le laisser glisser à ma place et fais le tour de la voiture pour m’installer au volant. C’est un plaisir de conduire sous la splendide palette de roses et d’orangés que l’aube offre au ciel, surtout que la route est déserte. J’appuie sur le champignon et très vite, nous filons à 120 kilomètres à l’heure sur cette petite route sinueuse de campagne. Étant donné que je suis encore bien sous l’effet des champignons, j’éprouve une sensation formidable de légèreté, d’autant plus que je ne sais pas conduire ! J’ai l’impression de piloter un vaisseau spatial. Je reste néanmoins très concentré sur la route, car je suis extrêmement lucide et donc très prudent. La seule chose que je demande à mon voisin dont les yeux semblent imbibés d’alcool, c’est de passer les vitesses chaque fois que cela est nécessaire. Auparavant, je n’ai conduit que sur une vingtaine de mètres, sur les genoux de papa et quelques années plus tard, pendant cinq minutes, aux côtés d’une instructrice d’auto-école à l’occasion d’une simple démonstration. Après avoir parcouru un bon bout de chemin à travers la beauté des espaces campagnards neuchâtelois, mon copilote me recommande de ralentir, car nous allons parvenir à la douane. Ce seul mot me fait paranoïer, même si mes poches sont vides de toute substance illicite. Sans me poser la question de savoir s’il est préférable de se faire coincer au volant avec plus d’alcool que de sang dans les veines, ou sans permis de conduire, je stoppe la voiture et relaisse la place à son propriétaire. Il est encore très tôt lorsque nous passons la frontière. L’œil encore endormi, le douanier fait semblant de lire nos cartes d’identité avant de nous laisser passer.

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