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L’itinéraire d’un renonçant

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Misère dans la cité du luxe

Peu de temps après, me revoilà sur Genève, cité internationale du luxe, destination favorite des stars, des princes et des émirs, où je ne fais qu’errer d’un squat enfumé à un autre, attendre sur les trottoirs des acheteurs de fumée qui ne viennent pas, et m’asseoir sur des bancs en regardant vivre la ville, tout en rêvant d’une existence constructive où rien ne serait terne. Je distingue des mines défaites derrière les vitres sombres de grandes limousines. Ces gens ont beau bénéficier de plusieurs milliers de fois ce qui leur est nécessaire pour vivre, ils sont prisonniers dans un flot incessant de tourments en tout genre. Je vois bien que leur existence n’est pas moins misérable que la mienne.

Dark est de plus en plus souvent absent ; il devient donc difficile de se procurer du cannabis. De plus, la police commence à sévir dans notre zone habituelle de vente. De ce fait, nous n’avons plus de sous. Frank prend ses repas dans le restaurant où il travaille, et parvient rarement à nous ramener de quoi manger. Les temps se font plus durs.

Une fois, alors que j’attends des acheteurs, au sein d’une bande de jeunes gens, une voiture arrive. Elle roule lentement, et s’arrête près de nous. Deux policiers en civil en sortent, comme deux toasts d’un grille-pain, qui nous sautent toujours dessus au moment où l’on s’y attend le moins. Il y a 60 grammes de haschich dans le sac que j’ai à l’épaule. Je suis condamné à demeurer immobile, car si je cours, je deviendrais immédiatement suspect. Les deux policiers s’avancent vers le groupe d’individus dans lequel je me trouve, carte officielle à la main. Ils nous demandent, en échange, de montrer notre pièce d’identité. Le premier la montre, ils le fouillent minutieusement, le second montre la sienne, ils le fouillent également et trouvent sur lui une belle plaquette de haschich. Il est grillé. On l’embarque alors dans le « grille-pain ». À cet instant, je déplore déjà ma marchandise et le fait d’avoir un casier judiciaire. Je leur montre à mon tour ma carte et me prépare à leur remettre mon sac, la tête basse, quand l’un d’eux déclare à son collègue : « Il n’est pas connu de nos services, celui-là, il peut s’en aller. »

Souvent, je me retrouve seul dans un coin calme et, avec ou sans cannabis, je médite sur la situation de mon existence. Je la trouve profondément dépourvue de sens, particulièrement inintéressante, et même crasseuse. Une fois de plus, je me sens sale dans la tête, le mode de vie que j’adopte ne me plaît pas du tout. Je ne vois que des gens qui n’ont rien à dire, qui mentent, qui font des choses malsaines. J’ai envie de devenir quelqu’un de sain. Souvent, je me mets à penser que je renonce à tout ce qui n’est pas bon et impur, et que je deviens une personne « parfaite », ou en tout cas irréprochable. Il est excellent de laisser aller les choses, mais se laisser aller n’a rien de bon.

Frank et Stéphane se sont absentés quelques jours, durant lesquels je reste seul à l’appartement. Il ne me reste plus qu’un franc, et le réfrigérateur est vide. Tel un cafard, j’en suis réduit à fouiller les fonds de placards, mais à la différence de ces petites bêtes, quelques miettes ne constituent pas pour moi un grand festin. Par miracle, une petite boîte de haricots semble avoir été oubliée derrière quelques emballages vides. De plus, elle n’est pas encore périmée. Demain, je pourrais aller en ville et me débrouiller à trouver quelque chose à me mettre sous la dent, mais je n’ai pas envie. J’en ai assez de prendre l’autobus pendant plus d’une heure chaque jour pour aller traîner dans un coin ou dans un autre, afin de trouver de quoi subvenir à mes besoins. J’en ai marre de cette existence aussi stupide que misérable dans laquelle j’ai le sentiment de perdre mon temps. Je ne veux plus de la grisaille de Genève et de tous les gens malsains que j’y fréquente. Accablé par ces pensées aussi mornes que ma vie, je laisse tomber mes yeux sur un objet très coloré. C’est une boîte de crayons de couleur sur laquelle une photo montre la montagne suisse par excellence, dont la forme est mondialement connue : le mont Cervin. La vue de cette géante pyramide enneigée qui se dresse noblement dans un ciel azur me donne une violente envie de prendre l’air, de croquer la nature à pleines dents.

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