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L’itinéraire d’un renonçant

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Le hasard, meilleur des guides

J’ai tout à coup une idée, que je mets aussitôt à exécution. Je déplie une carte de la Suisse, que je pose par terre. Je sors la dernière pièce de un franc qui me reste, et la lance en l’air. J’ai préalablement pris une ferme détermination : « Où que cette pièce puisse tomber sur le territoire suisse, j’irai au centre de la surface qu’elle recouvre, même si c’est au milieu d’un lac ! » Quand la pièce retombe, je trace son contour à l’aide d’un crayon, de manière à en trouver facilement le centre. Elle a choisi de m’emmener dans le canton du Valais. En son centre, se trouve un col montagneux haut de 3256 mètres ! Bien que nous soyons le soir, je pars tout de suite, avec un gros vieux manteau à fourrure épaisse. C’est un jeune Parisien travaillant également pour Dark qui me l’a offert lorsque le climat commençait à se faire froid. Avec moi, je ne prends que la carte, ma pièce de un franc et une pièce d’identité. À la gare, je croise un copain de Genève qui se rend à Lausanne. Je passerai la nuit chez un ami à lui, et le lendemain, 19 octobre 1994, je me rends de bonne heure à la gare de Lausanne.

Peu après, je suis à bord d’un train qui me mènera jusqu’à Sierre, d’où je ferai du stop jusqu’à Zinal. Ensuite, sans entraînement, sans préparation, sans affaires et surtout sans conscience, je m’attaque à la grande montagne, en m’engageant dans la solitude d’un chemin qui semble se diriger vers le centre du petit cercle de la carte. J’ai le ventre vide, mais suis si heureux de sortir de la morosité urbaine pour trouver la fraîcheur saine de l’air montagnard que j’avance avec énergie. Après une longue marche, je remarque avec joie que je suis intégralement enveloppé par la nature ; il n’y a pas la moindre maison en vue. Je n’ai pas croisé une seule personne non plus.

Tout à coup, le chemin se sépare en deux. Ma carte n’est pas précise, mais je pense que je dois prendre à droite. À cet instant précis arrive un groupe de quatre jeunes montagnards aux tenues très adaptées. Équipés pour la haute montagne, ces habitants de la région sont des accoutumés de la randonnée. Ils doivent être assez surpris de croiser un petit vendeur de haschich de Genève venu se perdre ici, avec des chaussures noires coquées, des vêtements urbains, une coupe de cheveux à la Bob Marley et des piercings plein la face. Quand je leur explique la raison qui m’a amené ici et leur montre la carte, ils m’indiquent que le chemin de gauche mène droit vers l’endroit choisi par ma pièce de un franc : le col de Tracuit. Comme ils connaissent bien la région, je leur fais tout naturellement confiance, et puisqu’il s’agit du chemin qu’ils empruntent, ils me proposent amicalement de les accompagner. L’un d’eux me fait remarquer : « Il faut croire que c’est ton destin qui nous a poussés à te croiser ici. »

Avant de se mettre en marche, mes nouveaux compagnons constatent que les fardeaux dont je suis chaussé ne sont pas du tout appropriés à la marche qui nous attend. En effet, mes lourdes chaussures durement usées par les soirées techno laissent entrer toute l’humidité du sol. L’un des jeunes randonneurs a dans son sac des baskets supplémentaires. Par « hasard », elles sont à ma pointure. Il me les prête pour le plus grand soulagement de mes pieds. Grâce à elles, je me sens deux fois plus léger.

C’est un régal d’être en compagnie de ces jeunes gens qui sont sains et avenants ; ils ne boivent pas de bière, mais de l’eau de source, ils n’aspirent pas de fumée de haschich, mais l’air pur de la montagne, ils ne croquent pas de buvards, mais des barres de céréales.

Un peu plus tard, nous faisons une pause, durant laquelle chacun me partage ses copieux sandwichs, ses barres énergiques, ses pommes et sa gourde. Ayant regagné de précieuses forces, nous reprenons le sentier, qui se fait de plus en plus escarpé. Plus loin, il laisse place à de gros rochers qui penchent dangereusement au bord du ravin. Nous prenons notre élan pour bondir de l’un à l’autre, tout en prenant garde de ne pas perdre notre équilibre. Plus tard, nous progressons plus lentement, car le chemin se fait très abrupt, et la fatigue commence à nous essouffler. Pour moi, cette randonnée se transforme peu à peu en calvaire, car je n’ai pas l’habitude de grimper les hautes montagnes. Je crache mes poumons à chaque pas, et suis si lourdement accablé par l’épuisement que je n’ai plus la force d’admirer le paysage exceptionnel qui s’étend tout autour de nous, jusqu’à un horizon tracé par la blancheur féerique de la neige. Nous traversons des nappes blanches, comme si nous nous apprêtions à franchir cet horizon. Bientôt, la neige recouvre tout le relief, sans épargner le chemin, et un vent froid se lève, nous glaçant cruellement le visage. Chaque pas est une douleur, chaque respiration est une lamentation. Néanmoins, je serre les dents. Je m’efforce de ne pas ralentir la progression de notre groupe ; je sais que cette ascension m’est purgative, aussi bien physiquement que mentalement. Jusqu’à présent, le lancer de ma pièce ne m’a donné que de la pureté, de l’espace, de la liberté et de la salubrité. Je lui ferai confiance jusqu’au bout.

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La couche de neige s’épaissit à mesure que s’amincit mon énergie, tandis que la température baisse au même rythme que mon courage. Finalement, mon corps n’arrive plus à suivre ma détermination. Je suis obligé de marquer des arrêts, les mains appuyées sur mes genoux qui ne peuvent plus répondre de rien, haletant comme un chien qui meurt d’épuisement. Une tempête de neige nous tombe dessus comme un raz-de-marée. Nous ne distinguons plus rien à quelques mètres devant nous. Dans ce nuage de neige et de vent glacé, j’ignore comment font mes compagnons pour s’orienter. Avec ce déluge de flocons hostiles, c’est la montagne tout entière qui semble vouloir nous interdire son accès. Chaque pas est une torture pour les pieds, les jambes, et même le torse. Le tamisage obscur de la lumière du jour indique que le soleil vient de se coucher. Je commence à espérer très fort l’apparition d’un refuge à travers le manteau sombre qui nous entoure, mais me refuse à le faire savoir. Comme si l’un de mes compagnons avait lu dans mes pensées, il m’informe qu’il n’y a pas le moindre abri avant d’arriver au col. Je comprends que si je m’étais aventuré seul sur cette montagne, je ne m’en serais sans doute pas sorti vivant. Cette pensée ne me donne toutefois aucune angoisse, car je me sens protégé, grâce à la voie vertueuse que je m’efforce de suivre, dans laquelle mes intentions sont pures.

Étant donné la difficulté de notre progression, il est déjà tard, de ce fait, il n’est pas prudent de faire de pause avant d’arriver au refuge. Bien qu’on me précise que le trajet restant à parcourir est court, je préfère ne pas y croire. Refusant toute mauvaise surprise, je considère cette parole comme un simple encouragement. J’ai tellement vécu au milieu des menteurs et des beaux parleurs que je finis même par ne plus accorder de crédit aux gens honnêtes. Quelques minutes plus tard, la vue subite d’une silhouette rectangulaire à travers la tempête me réchauffe le cœur. Je ne sens plus mes jambes, mais les derniers mètres se font automatiquement, grâce à l’adrénaline provoquée par la joie d’être arrivé. Lorsque nous entrons dans la cabane de Tracuit, je m’effondre d’épuisement à même le sol, avant même d’avoir la joie de découvrir que notre abri comporte des réchauds, des couvertures, et des vivres.

Le lendemain, nous dévalons la descente comme de jeunes chamois, jusqu’à la vallée. Le ciel est sans une tache, permettant au soleil de régner de toute sa beauté. Comme j’en suis tout proche, je ne résiste pas à la tentation de faire un peu de stop jusqu’à Zermatt. C’est un village de montagne célèbre pour ses palaces et ses boutiques de luxe, pour sa station de ski, mais surtout, pour sa vue imprenable sur la plus belle montagne de Suisse, dont le sommet se dresse fièrement dans les cieux à 4478 mètres d’altitude : le Mont Cervin.

Il m’est hélas impossible de rester dans ce lieu privilégié de toute beauté et de tout repos, car je n’ai qu’un franc et que tout y coûte une fortune. D’ailleurs, cette pièce, qui a su tomber où il fallait, tout en se moquant bien de quelle face montrer aux autres, je la dépense pour envoyer un petit bonjour de Zermatt à Natacha. Une fois la carte postée, la seule chose qui soit à ma portée est d’admirer la beauté du décor, d’y respirer le bon air et de m’y déplacer. À regret, comme une pierre lancée en l’air qui finit irrémédiablement par retomber vers le sol, il me faut retourner dans la grisaille genevoise.

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