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L’itinéraire d’un renonçant

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Le tour du lac

À peine de retour dans l’appartement de Frank, je suis replongé dans la même misère qu’avant. Mon expédition dans la neige n’est plus qu’un rêve au sein de la médiocrité de mon existence. Aucune nouvelle de Frank et Stéphane qui ne sont toujours pas revenus. Me voilà donc relégué à la case départ, avec les haricots en moins.

Tout seul, sans vivres et sans ressources, j’analyse ma situation. Je suis assis dans un coin de cet appartement, où l’on n’entend que quelques bruits de tuyauteries, le moteur du réfrigérateur qui tourne pour garder au frais quelques emballages vides, et le claquement des stores que le vent fait onduler. Je refuse de moisir à cet endroit. Je pourrais choisir de méditer et d’attendre que les choses se passent, mais je ressens une incoercible volonté de mouvement. Je veux bouger, je veux marcher, je veux partir. J’enfile mon manteau et saute dans le bus jusqu’au pont du Mont-Blanc, en plein cœur de Genève. Bien qu’il soit onze heures du soir, une pâtisserie est encore ouverte. La délicieuse odeur qui en émane m’attire à l’intérieur comme une abeille dans une ruche : « Bonsoir Madame ! Est-ce que j’oserais vous demander si à tout hasard il vous reste des invendus ? » Un pain au chocolat aussi savoureux et aussi dur qu’un morceau de carton me tiendra lieu de repas.

Cette fois, je n’ai plus de pièce à lancer. Je décide tout bonnement de faire le tour du lac Léman à pied, jusqu’à revenir au pont du Mont-Blanc. Cela me permettra de voir de nouveaux paysages et de nouveaux visages pendant tout au moins plusieurs jours, car le lac a un périmètre de cent soixante-sept kilomètres. Je n’ai aucune certitude de trouver mieux qu’à Genève, et je perds un abri chauffé, mais si ma vertu est bonne, je serai abrité et même nourri où que j’aille. En tout cas, si j’étais resté enfermé dans l’appartement de Frank, je n’aurais certainement pas eu beaucoup de chance de trouver mieux que la misère dans laquelle je nage depuis suffisamment longtemps. Enfin et surtout, j’ai l’impression d’avancer. Je ne sais pas où je vais, mais au moins, j’avance.

Après avoir longé les propriétés de quelques milliardaires – interdisant tout accès au lac –, je sors de Genève, sans quitter le bord de la route nationale. Celle-ci est parfois éclairée par des phares d’automobiles, qui la nuit, deviennent de grosses bêtes sans âme, au rugissement régulier et au regard aveuglant.

Il fait sombre, car le ciel est couvert, mais toutes les centaines de mètres, un phare me guide dans cette mer de bitume. Je n’ai rien, ni dans le ventre, ni dans les poches, ni ailleurs. Pour cette raison, je me sens véritablement libre. Cette pensée me donne de l’énergie et une grande quiétude. Je n’ai rien, je ne cherche rien, je viens de nulle part, je ne vais nulle part. Je savoure pleinement la merveilleuse sensation que j’éprouve alors, et qu’il serait impossible de partager. Je goûte à la joie de la solitude de la manière la plus profonde qui soit. Une fine pluie commence à tomber. Je l’accueille avec mon plus grand sourire ; ses petites gouttes rafraîchissent agréablement ma tête chauffée par l’effort de ma marche rapide. Peu après, comme par peur de m’importuner, les nuages retiennent leur pluie. Dans mon élan d’énergie, je décide de fixer la première étape à Lausanne, située à 60 kilomètres de Genève.

Les pas deviennent de plus en plus pénibles, les bornes kilométriques paraissent s’espacer de plus en plus. Cette nuit du 20 octobre 1994 n’en finit pas de durer. Afin de tromper la douleur qui commence à me peser lourdement, je nourris mon mental de pensées agréables. Je pense à mon cousin Nathan vivant sur Lausanne – le grand frère de Serge –, qui m’accueille avec sa chaleur et son sourire habituels. J’imagine que je mange du fromage. J’ai une indescriptible envie de fromage fondu. Je ne parviens plus à me défaire de ce désir de fromage qui me réchauffe le ventre. Il m’est toutefois très difficile d’ignorer la douleur lancinante de mes pieds qui semblent se broyer à chaque pas. L’asphalte s’acharne sur mes talons comme un marteau avec une cadence insoutenable.

Quand pointe le jour nouveau, je suis insupportablement torturé par la fatigue et la faim. Marcher devient une épreuve presque inhumaine, je boite tant mes pieds me font souffrir. Plus j’avance, plus j’ai l’impression de me rapprocher de l’enfer. Mon gros manteau pèse maintenant près d’une tonne. Je rêve d’un copieux petit déjeuner, mais surtout et encore, de fromage fondu ; il n’y a que l’eau de quelques fontaines rencontrées en chemin dans mon estomac. Il est sept heures, je viens de parcourir tout juste quarante kilomètres sans le moindre arrêt.

En entrant dans la petite ville de Rolle, j’enrage, car je n’ai plus du tout la force de poursuivre. Mon abdication tombe aussi fermement que le couperet d’une guillotine, à tel point que je ne tente même pas l’auto-stop. Mon tour du lac avorte ici ; je file directement attendre le prochain train pour Lausanne. Je suis si mécontent de n’avoir pas été capable de m’en tenir à ma décision que j’en oublie la douleur des pieds en boitant les cent mètres qui me restent à parcourir jusqu’à la gare. Le train est rempli d’étudiants et d’écoliers dont les coiffures soignées, les tenues vestimentaires sophistiquées et la virulence des parfums contrastent fortement avec moi.

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