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L’itinéraire d’un renonçant

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La fin de la faim

Les rues très escarpées de Lausanne finissent de m’achever. Quand je sonne à la porte de chez Nathan, le silence est seul à me répondre. Il semble accentuer l’effet de vide qui sévit dans mon estomac. Je ne tiens plus, j’ai besoin de croquer quelque chose et de boire de la vitamine. Asservi par la faim, je vais emprunter quelques barres de chocolat et du jus d’orange dans un supermarché. En glissant discrètement ces aliments à l’intérieur de mon manteau, je n’éprouve aucune honte, car je sais que je les rembourserai en temps voulu. Cependant, ce geste me déplaît, car il est inconvenable et abusif. En tout cas, je ne serai plus jamais capable de voler. L’idée de s’emparer volontairement de quelque chose qui appartient à autrui relève d’un état d’esprit particulièrement néfaste. Cela entache inévitablement l’ensemble de sa conduite de vie. Si je volais, j’aurais l’impression de me voler moi-même, je détruirais ma vertu comme si je crevais mes propres yeux. Je préfère infiniment être volé que d’assumer la responsabilité d’un vol.

En sortant du magasin, je m’assieds sur des escaliers pour savourer le meilleur chocolat et le meilleur jus d’orange du monde. Quand on est affligé par la faim, quoi que l’on mange est ce qu’il y a de meilleur au monde. Loin de calmer ma violente faim, ce petit encas n’a fait que l’exacerber. Je continue de briser mes pieds en allant instinctivement jusqu’à un restaurant cafétéria.

Les parfums succulents des mets me chatouillent tant les narines qu’il m’est difficile de patienter. Le restaurant foisonne de monde, des plats habillement présentés dansent autour de moi, narguant mon appétit au plus haut point. Les gargouillements du ventre sont aussi effervescents que l’ambiance qui règne entre les buffets de la salle. Ils sont copieusement approvisionnés et chaque client est libre de se servir comme bon lui semble. Il y a des salades, des viandes, des légumes, des tartes, du birchermüesli (spécialité typiquement suisse, à base de céréales, de fruits secs et frais, de lait, de yoghourt, etc.), des jus fraîchement pressés de poire, de pomme, de pamplemousse, de mandarine. Machinalement, je fais comme tout le monde. Je donne vie à mon rêve. Il n’y a pas le moindre sou dans ma poche, mais j’ai une telle envie de me repaître d’un bon plat chaud que je ne réfléchis pas un instant. Une seule pensée défile furtivement dans mon esprit : « Sers-toi, tu as si faim et tu es si clair dans ton esprit que rien ne pourra t’empêcher de manger cela ! »

Un plateau fumant de bonnes victuailles dans les mains, je prends place dans la file d’attente aux caisses, l’air sûr de moi. Alors qu’arrive mon tour, je prends soudainement conscience de l’incongruité de ma situation. Quand la caissière m’indique : « Treize francs soixante-cinq, s’il vous plaît », j’ai l’air très stupide, et ma réaction l’est tout autant. Je ressens un désagréable malaise, non pas parce que je n’ai pas les moyens de payer, mais parce que je mens. Je mets les mains dans les poches, je fais semblant d’y fouiller et de tâter hâtivement mes autres poches, je fronce les sourcils en prenant un air navré :

« — Bon sang où est-il ? Je… C’est trop bête… J’ai oublié de prendre mon portefeuille avec moi.
   — Ah ? Heu… Tout ce que je peux vous proposer, c’est de nous laisser une pièce d’identité que vous récupérerez en revenant régler.
   — Entendu, c’est la seule chose que j’ai sur moi d’ailleurs. »

Je lui remets ma carte d’identité française, comme s’il s’agissait d’un dernier billet de banque improvisé, ou plutôt d’un chèque sans provision. Il me reste la carte suisse. J’ai beau avoir deux « atouts dans mon jeu », je ne gagne toujours pas de « jetons ». Enfin rassasié, je retourne chez Nathan. Il n’y a toujours personne, je décide d’attendre. Il est environ deux heures de l’après-midi. Je m’assois et me frotte les yeux en bâillant. Soudainement, quelqu’un me réveille. Il fait déjà nuit. Je comprends alors que je me suis endormi aussi vite que mes yeux se sont fermés, sans m’en rendre compte. Je ne vois pas le visage de la personne qui se tient au-dessus de moi, car il est masqué par un effet de contre-jour. Quand il me parle, je reconnais néanmoins instantanément la voix pleine de chaleur et de compassion de mon cousin. Avant que je ne lui raconte quoi que ce soit, il m’invite à aller manger « un morceau ». Le morceau en question est une merveilleuse fondue de fromage. Ce n’est qu’en trempant mes bouts de pain dans le mélange onctueux de Vacherin et de Gruyère que je fais le rapprochement avec le désir de fromage fondu qui m’a tant hanté la nuit passée.

Lorsque je prends un bain dans le petit appartement de Nathan, je suis dans le monde des dieux. Il en est de même quand je m’installe dans un bon lit bien moelleux avec une couette bien chaude. Je souhaiterais ne pas m’endormir trop vite tant je voudrais profiter de cette délicieuse sensation de bien-être, accrue du fait de toute la douleur expérimentée le matin même. Cependant, madame Morphée n’attendra pas un instant pour me transporter dans son monde.

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