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L’itinéraire d’un renonçant

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Qui paye ses dettes s’enrichit

Le lendemain, je prends le train jusqu’à Yverdon-les-Bains. Le motif de ce déplacement est de rendre à César ce qui est à César. Ce sera aussi l’occasion de voir un peu comment cette petite ville à évolué depuis que je l’ai quittée. Ici, César s’appelle Céline. Il y a un peu plus d’un an, je m’étais amusé à lui enlever l’une de ses bagues pour la mettre à l’un de mes doigts. Je comptais la lui rendre dès le lendemain, mais je ne l’ai plus revue, et depuis, la bague est restée sur mon doigt, en compagnie des autres ferrailles qui alourdissent inutilement ma main. D’ailleurs, lassé d’avoir la main lourde, j’avais il y a quelques temps, choisi une ou deux bagues et m’étais débarrassé des autres. J’ignore où cette fille habite dans cette ville qui compte près de vingt-quatre mille habitants, ni même si elle y est toujours. Je reste toutefois confiant, comme s’il n’était pas envisageable de la manquer. Je me sens comme l’eau d’un fleuve qui ne peut pas passer à côté de la mer.

Le soir, je croise quelques anciennes connaissances. Ensuite, je me rends dans une grande soirée musicale organisée à la sortie de la ville. Cette manifestation ne m’intéresse pas du tout, mais je sens que Céline ne doit pas en être loin. L’entrée est chère, mais tout se passe pour le mieux :

« — Bonsoir ! Je n’ai pas d’argent, mais je cherche quelqu’un. Comment je peux faire ?
   — Il faut payer pour entrer.
   — Mais je n’ai pas un centime.
   — Bon vas-y, passe ! Mais ne dis rien à tes copains ! »

L’obstacle évaporé comme par enchantement, j’entre dans la fête. Je croise quelques têtes déjà vues du temps où j’habitais la région. Tout à coup, Céline s’approche de moi, et nous nous saluons comme si nous nous étions vus la veille. Quand je lui rends sa bague, elle s’étonne : « C’est vrai, elle était à moi ? Je ne m’en souviens plus du tout. » Qu’elle s’en souvienne ou pas est sans importance, l’essentiel est fait ; ma mission a été remplie. Maintenant, il faut songer à accomplir la suivante : rembourser le supermarché et la cafétéria.

Un groupe de jeunes gens m’invite à passer la nuit au chaud. Le lendemain, comme pour finir de répondre pleinement à ma volonté de fromage, j’ai droit à du fromage à volonté. Nous déjeunons autour d’une délicieuse raclette, agrémentée de pommes de terre, d’oignons et de cornichons. À l’arrivée de la nuit, je tente de faire de l’auto-stop pour retourner sur Lausanne. Afin de ne pas perdre de temps pendant que je tends le pouce, je marche le long de la route. Les kilomètres défilent et mon bras se fatigue. L’heure avance, les voitures se font très rares sur la petite route qui traverse la campagne jusqu’à Lausanne. Au lever du jour, j’entre dans la capitale vaudoise, le corps animé par une étrange espèce d’énergie, malgré la fatigue musculaire. Cette force acquise par mes longues marches me donne l’impression de pouvoir traverser la ville entière d’un seul pas. Je viens de parcourir trente-cinq kilomètres à pied, mes chaussures semblent avoir rendu l’âme.

Ce matin du 24 octobre 1994, je descends allègrement les rues pentues du centre-ville. Avant même de songer à trouver le moyen de payer mes deux petites dettes, j’aperçois une femme, debout au milieu des pavés avec une pile de journaux dans la main, criant à l’attention des piétons : « Macadam journal ! Le journal des sans ressource et des chômeurs en fin de droit ! » Surpris et ravi de constater qu’il est possible de vendre ce journal sur Lausanne, je lui bondis dessus :

« — Salut ! Ça existe le Macadam, ici ?
   — Ben ouais, tu vois !
   — Ça marche bien ?
   — Ça va pas trop mal, c’est encore assez nouveau ici.
   — Je serai intéressé de le vendre justement…
   — Si t’es suisse et que tu touches rien, même pas le chômage, ça devrait pas poser de problème !
   — Je réponds bien au profil alors. Tu peux me dire où il faut s’inscrire ? »

Dans l’heure qui suit, j’ai mon badge et mes vingt premiers journaux, gentiment prêtés par Carmen, la responsable du Macadam pour la Suisse. Les gens sont si généreux, il fait si beau et je suis de si bonne humeur que ma pile est vendue dans l’heure. Comme beaucoup de mes clients refusent que je leur rende la monnaie, je me retrouve avec une nonantaine de francs (environ soixante euros). Grâce à cette somme, je peux largement rembourser mes vingt journaux et m’en procurer d’autres, que je finis de vendre avant la tombée de la nuit. Ensuite, je m’offre un bon repas dans la cafétéria où m’attend sagement ma carte d’identité.

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J’ai enfin de quoi subvenir décemment à mes besoins. Je loue une chambre dans un hôtel à bas prix, situé près du lac. Le jour suivant, j’achète des sachets de camomille et de tilleul, du miel de montagne, du lait concentré et du chocolat, dans le supermarché où m’attend ma dernière dette. Rapidement, je pourrai aussi m’offrir diverses nécessités, comme une paire de chaussures – dont la marque, « Vagabond », me va à merveille –, un abonnement mensuel pour l’autobus, un réveille-matin, et des articles d’hygiène.

Jamais je ne me suis senti si bien et si clair. Je n’ai pas d’ami, mais n’en ai pas besoin, la solitude me convient parfaitement. Le jour, je vends tranquillement mes journaux, fidèle à mon poste, tout en haut de la rue du Petit Chêne. À midi, je vais me confectionner un sandwich dans un parc. Quand le soleil se couche, je fais quelques courses ou je me rends à la cafétéria. Ensuite, je prends l’autobus pour regagner ma petite chambre, où j’entrepose sur le rebord extérieur de la fenêtre les aliments qui doivent rester au frais. Je ne sors de ma chambre que pour aller au fond du couloir, prendre une bonne douche. Après, c’est l’heure de la tisane et d’un petit joint, le seul de la journée.

Je n’ai aucun besoin, aucun problème. Je n’avais jamais été aussi bien que durant cette période de solitude, où je vis on ne peut plus simplement, bien que je n’en sois alors pas conscient. Je réalise néanmoins que le bien-être intérieur que confère la vertu, notamment le fait de demeurer parfaitement honnête en toutes situations, constitue la plus grande des richesses.

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