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L’itinéraire d’un renonçant

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En plein cœur de la société

Un vendeur du Macadam journal est généralement perçu comme étant en marge de la société. On considère qu’il ne fait pas vraiment partie de notre société parce que son mode d’existence s’inscrit dans un schéma un peu particulier. Que signifie faire partie de la société ? Cela ne signifie pas travailler, puisqu’un vendeur de Macadams passe ses journées à vendre, sans même s’asseoir. Cela ne signifie pas percevoir un salaire, sinon les enfants ne feraient pas partie de la société. Dès l’instant où l’on est en relation avec des individus, quoi que l’on fasse, on est en société.

De toute façon, ce ne sont là que des concepts. Selon moi, la seule chose qui compte est d’être clair dans sa tête et respectueux des autres. Je me fiche donc bien de quelle catégorie, classe, groupe, espèce ou panier dans lequel les uns ou les autres veulent bien me mettre. Cependant, par le biais de cette activité, personne n’est au cœur de la société autant que je le suis, sinon les autres vendeurs de Macadams. Je suis plongé du matin au soir en plein milieu de la fourmilière humaine. Il n’est pas possible d’être mieux placé pour voir et partager la réalité quotidienne de tout le monde. Entre deux ventes, j’ai tout le loisir d’être ouvert et attentif à tous les éléments qui constituent l’organisation de la communauté humaine. Je vois des hommes en cravate qui marchent à toute vitesse vers leurs bureaux, le visage totalement absent tant leur mental est déjà en train de travailler ou de planifier le programme de la journée. Je vois des livreurs qui tentent de résoudre les casse-tête de leurs bons de livraison pendant que le diesel de leur camion se gaspille dans l’air de la rue. Je vois des écoliers qui se déchaînent avant d’entrer en classe, en jouant au chat et à la souris. Je vois des amoureux qui se retrouvent et s’étreignent avec passion, d’autres qui se querellent et se séparent, le cœur noyé de chagrin. Je vois des petites vieilles affublées comme si elles allaient défiler pour un concours de haute couture. Je vois des petits vieux marcher à tâtons et regarder tout autour d’eux avec un air de constante méfiance, comme s’ils progressaient en terrain ennemi. Je vois des promeneurs qui étranglent leur chien avec la laisse sans le savoir, alors que celui-ci tente désespérément d’évacuer ses besoins. Je vois le cafetier qui ouvre sa brasserie, le fleuriste qui attend le client sur le pas de sa boutique, l’employé de la voirie qui balaye les feuilles mortes, l’alcoolique qui cherche un bar où il n’a pas encore d’ardoise, le touriste perdu qui arrête les piétons pour leur solliciter des indications sur son plan de ville tout écrit en japonais.

Du matin au soir, j’observe. Je découvre et je considère la société sous toutes ses coutures. Ma position privilégiée – si je puis dire – me permet d’apprendre mieux que quiconque à connaître le monde, à connaître notre société dans son aspect le plus profond et le plus pratique. Paradoxalement, je ne m’y investis pas, ou plus exactement, le moins possible, car puisque que je suis dedans, j’en fais indissociablement partie.

Les analyses que je tire de ces observations constituent une grande richesse que je garde pour moi, non par égoïsme, mais parce que personne n’écoute ceux qui sont dans la rue. On préfère écouter ceux qui, enfermés à longueur de journée dans des bureaux, rivés en permanence devant des écrans d’ordinateurs, confinés dans un espace confortable, établissent de grandes théories scientifiques compliquées. Ceux-là sont enfermés avant tout dans leurs rêves ; ils ne parlent jamais de relations humaines de manière simple et concrète, ils ne savent pas proposer une idée sans parler de gains financiers, ils ne font que cracher des chiffres qu’ils enrobent de beaux discours vides, comme une pilule enveloppée de substance sucrée pour être avalée facilement.

En tout cas, une compréhension juste de la réalité ne peut être que le fruit d’une observation faite par soi-même et d’un mode de vie convenable, donc vertueux. Autrement, si un texte suffisait, l’humanité entière l’aurait depuis longtemps lu et serait parvenue au parfait éveil.

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