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L’itinéraire d’un renonçant

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Randonnée dans les Alpes du sud

Novembre 1994, je prends le train jusqu’à Gap, pour rendre visite à Paul et à Jean-Charles. Pour le voyage, j’ai mis un pantalon pattes d’éléphant en daim, une chemise à fleurs et mon gilet birman en velours. Détachés, mes cheveux en cordes épaisses tombent autour de mes épaules comme les feuilles d’un saule pleureur, et mes piercings, comme toujours, font sur mon visage, l’effet d’une tringle à rideaux. Sur le tronçon Grenoble Gap, je m’installe en 1re classe, car les compartiments de 2nde classe sont particulièrement inconfortables. En effet, l’étroitesse des sièges et le surnombre des voyageurs rappellent les trains des pays sous-développés, et je suis très attaché au confort quand je voyage. Ce train, qui semble avoir connu toutes les guerres, ballotte comme un manège de fête foraine tant les rails sont dans un état déplorable.

Tout à coup, le contrôleur entre dans le compartiment. À mon grand étonnement, il s’agit du moustachu, celui qui nous abandonnait systématiquement en « plein désert » au temps où, avec Jean-Charles, nous tentions d’emprunter le chemin de fer pour aller vendre nos journaux. Prêt à faire stopper le convoi, notre fameux moustachu jette un œil sur le panneau indiquant en gros caractère « 1 », l’air de dire « Eh bien, on ne s’embête pas ! », et sur un ton ironique qui m’est si familier, il me prie, avec une fausse politesse excessive :

« — Je vous prie de bien vouloir montrer votre billet, s’il vous plaît.
   — Mais certainement, Monsieur, certainement ! »

Non sans une certaine jubilation, je présente mon billet de première classe à notre cher moustachu qui en reste médusé. J’ai les moyens de m’offrir ce petit luxe, ce n’est pas tous les jours. Presque bouleversé, impuissant, le pauvre contrôleur a l’air de se demander s’il n’est pas en train de rêver.

En arrivant à Gap, je ne trouve personne, ni au squat, ni au local, qui a été vidé entre temps. Je finis par croiser Natacha, qui m’apprend que Jean-Charles est allé mener la vie de berger dans une montagne des Alpes-Maritimes (dont j’ai oublié le nom). Quand j’entends ces mots, je rêve déjà de quiétude et d’air pur. Je décide aussitôt d’aller le retrouver, en m’y rendant à pied. Elle m’apprend également la disparition de deux individus qui comptaient parmi les plus sympathiques qui m’ont été donné de connaître à Gap. L’un est mort d’une overdose d’héroïne, ce qui me surprend, car je ne savais même pas qu’il touchait à cela. L’autre est mort de froid, dehors pendant la nuit, car il n’avait nulle part où dormir. Au lieu de lui trouver un toit, on s’était contenté de lui donner des médicaments pour dormir…

En me renseignant à une association pour les sans-emploi, avec qui Paul avait de bonnes relations, j’obtiens sa nouvelle adresse, dans un quartier « sensible » au-dessus de la ville. Il est ravi de me voir. Quand je lui parle de mon projet de randonnée dans les Alpes du sud, il veut immédiatement m’accompagner. En effet, désenchanté de la malhonnêteté des gens, qui sont nombreux à avoir abusé de sa confiance, il a tendance à se retrouver très esseulé et à se laisser aller. Il noie son désespoir dans le vin, qu’il consomme alors avec exagération. D’après ce que son expérience lui a montré, les personnes dirigeant les associations prétendues aider les plus démunis visent avant tout leurs intérêts personnels. Lui qui avait une telle volonté et un souhait si authentique d’aider les exclus de notre société, est maintenant dégoûté du milieu associatif, de toutes ses malversations et de toutes ses hypocrisies. Désappointé de ce monde corrompu de toutes parts, il est ravi de cette petite randonnée qui tombe à point nommé, ne serait-ce que pour se changer les idées. Nous dissolvons notre association « Bien pour tous » et nous nous apprêtons à partir, le temps d’acheter des chaussures plus adaptées et une carte au 100 000e de la région. Paul a bénéficié d’une voiture, car quelqu’un qui s’apprêtait à la mettre à la casse la lui a donné. Elle est complètement usée, mais elle roule encore. Nous prenons donc la voiture pour aller jusqu’à Briançon (au nord des Alpes-de-Haute-Provence). De là, nous partons à pied. Paul abandonnant cette voiture sur place, nous ne la reverrons plus jamais. Nous nous fixons comme but de regagner Nice à pied.

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Pendant quelques jours, nous traversons des espaces magnifiques, désertés par l’homme. Nous gravissons un mont enneigé. Paul est complètement épuisé, mais comme lors de mon ascension à Tracuit, nous ne pouvons pas nous arrêter trop longtemps, car la nuit menace d’imposer son obscurité et son froid glacial ; le chemin est encore long jusqu’au prochain village. Malgré les difficultés du parcours, nous apprécions beaucoup cette petite expédition, qui nous apparaît comme un renoncement provisoire au monde et à ses innombrables absurdités. Nous sommes contents de nous retrouver isolés en pleine nature. De tous les individus qui m’ont été donnés de rencontrer, Paul est le seul qui ne souhaite plus s’investir dans les affaires insensées du monde et qui cherche sincèrement la voie qui mène à la fin définitive de toutes les souffrances, à la paix. Avec moi, il trouve la réciproque. Le soir, avant de dormir, nos conversations ne tournent qu’autour de la méditation, de l’éveil, de la vertu.

Les gens sont si méfiants qu’il est difficile de trouver un hébergement pour la nuit. Nous trouvons très rarement l’hospitalité derrière les portes auxquelles nous frappons. Un soir, après avoir fait le tour d’un village en vain, nous essayons d’aller à la mairie, sans grand espoir étant donné l’heure tardive. Nous frappons. Personne ne répond. Nous frappons à nouveau. Les lieux semblent bel et bien déserts. Une nuit passée à l’extérieur en plein novembre, qui plus est, à la montagne, doit être terrible. Instinctivement, nous tournons la poignée de la porte. C’est ouvert. Nous entrons sans bruit, et refermons la porte derrière nous. Au bout d’un couloir, il y a une belle pièce qui semble être le bureau du maire. Afin de demeurer discrets, nous nous contentons de l’éclairage de la rue principale. Incapables de dompter notre curiosité, nous ouvrons le grand placard du maire, imaginant y découvrir des piles de dossiers en tout genre. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous y vîmes une impressionnante réserve de vins et de pastis ! Nous avons très envie de profiter de l’occasion pour déguster une bouteille de blanc, mais évidemment, il est hors de question d’effectuer un vol, quel qu’il soit. La pièce est très bien chauffée, nous ne pouvions pas espérer mieux pour la nuit. En repartant, nous prenons soin de laisser le lieu tel qu’il était avant notre arrivée, afin de ne pas inquiéter inutilement les personnes qui y travaillent.

Après quelques jours de marche et d’escalade, nous accédons à une longue arête, autour de laquelle est censé se trouver Jean-Charles. Quand je vois des moutons, j’accélère le pas. Plus nous avançons, plus il y a de moutons. Néanmoins, il n’y a toujours pas de berger à l’horizon. Je plaisante en disant à Paul que nous avons vu tous les moutons de Jean-Charles, sans Jean-Charles, qui doit probablement faire sa sieste derrière un rocher. Nous finissons par croire que nous ne sommes pas au bon endroit. Quand nous nous renseignons auprès des moutons, ils ne nous répondent que par de longs bêlements ahuris. Pendant la descente de la montagne, en galopant sur les cailloux, je me foule le pied. La marche devient donc difficile. Quant à Paul, il est exténué. Ainsi, nous abandonnons à trente kilomètres du but. Le plus beau a été effectué. Il ne reste qu’une route nationale jusqu’à Nice, que nous parcourons en auto-stop.

Deux mois plus tard, je reverrai Jean-Charles qui me confirmera qu’il s’agissait bien du bon endroit et de ses moutons, mais il prétendra qu’il était toujours avec eux. Pourquoi Jean-Charles était alors invisible ? Cela restera un mystère.

Après cette randonnée, je retourne à ma vie lausannoise de vendeur de Macadams, tandis que Paul reste à Gap, où il a ses habitudes. Néanmoins, il me rejoindra deux mois plus tard.

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