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L’itinéraire d’un renonçant

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Une vie tranquille au bord du lac

Avec Paul, nous menons une existence relativement paisible, surtout depuis que nous avons renoncé à l’alcool. De temps à autre, j’achète quelques vinyles de techno, de trance, d’acid ou d’hardcore, car je projette de me procurer de quoi mixer mes propres morceaux. Après avoir économisé durant le temps nécessaire, je m’offre une SL 1210 MK2, la Rolls-Royce des platines. Un peu plus tard suivra la deuxième platine, un amplificateur professionnel de haute qualité, une table de mixage et de puissantes enceintes, du même modèle que ceux employés dans un fameux club lausannois. Enfin, mes disques peuvent s’exprimer pleinement ! Un soir, dans le grand hall de l’hôtel, je fais un essai en ouvrant en grand la porte de ma chambre. Jamais je n’ai vu la réceptionniste courir aussi vite en haut des escaliers, pour me demander de bien vouloir couper le son. L’hôtel avait pourtant l’air d’apprécier la techno, car ses murs tremblaient d’euphorie.

Peu de temps après, Paul et moi emménageons à Saint-Prex, qui est probablement le plus beau village du bord du Léman, avec Saint-Saphorin. Nous avons chacun notre studio, que nous louons pour un prix convenable dans un vieux motel du bourg. La salle d’eau est au fond du couloir, et chacun de ces petits appartements se constitue d’une grande pièce divisée en deux : d’un côté, la chambre, de l’autre, la cuisine. Mon chez-moi est donc minuscule, mais cela ne m’empêche pas d’y mettre un bananier, deux jeunes cocotiers en pots et des miroirs au mur pour donner une impression de profondeur. Loin de toute zone commerciale et de toute agitation, l’endroit est d’un calme exemplaire. Notre vie coule comme un ruisseau de montagne, elle est pure et tranquille.

Après quelques croissants frais achetés à la boulangerie du village, tartinés de confiture de prunes ou de coings et accompagnés d’un grand chocolat chaud et d’une orange pressée, nous prenons le train avec nos Macadams. Tandis que je descends à Vevey pour vendre devant l’entrée d’un grand centre commercial, Paul continue jusqu’à la Tour-de-Peilz, où sa place l’attend devant un supermarché. Parfois, je prends mon repas de midi sur place, parfois je rejoins Paul. Nous nous donnons généralement rendez-vous dans le train qui nous ramène à Lausanne, où nous nous refournissons en journaux. De retour à Saint-Prex, nous préparons une grande salade mélangée, du pain de campagne, quelques fromages et quelques yogourts. Lorsque tout cela est mis dans le panier, nous parcourons les cent mètres qui nous séparent du lac. Là, nous prenons notre repas du soir en compagnie du soleil couchant, du panorama orangé des Alpes, des cygnes et des poules d’eau dont le couinement est inoubliable. À l’issue du repas, nous philosophons des heures durant, Paul m’expose les enseignements qu’il a entendu dans les centres bouddhiques qu’il a fréquentés, et nous les analysons selon nos vues. Parfois, nous méditons une petite demi-heure, avant de rentrer au motel. La soirée s’achève autour d’un tchaï ou d’une tisane.

Nous ne prenons congé que le dimanche. Nous profitons de ce jour pour partir à la découverte de nouveaux lieux ou pour nous baigner au lac. Le soir, ou parfois à midi, j’emploie mes talents culinaires pour concocter un grand repas, que je partage avec tous les amis que nous avons pu inviter. Ma spécialité étant la pizza, ce plat est fréquemment à l’honneur sur la table. Pour le dessert, la place est aux gâteaux au chocolat et à la noix de coco.

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Un jour, Paul se passionne pour les percussions africaines. Il me donne son virus et nous nous achetons chacun un djembé. Nous sommes aussi doués que des singes, mais il n’y a rien de tel pour passer un bon moment au bord du lac. La techno reste tout de même ma préférence, et d’ailleurs, je parviendrai à deux reprises à organiser une soirée au bord du lac. Les platines posées à même l’herbe, les D.J. en herbe des environs se régalent en jouant chacun son style, à l’aide de ses propres disques. Les danseurs sont peu nombreux, mais l’ambiance est fabuleuse.

En dehors de ces deux petites fêtes, je tente de reconstituer l’ambiance des rave chez moi, dans les quelques mètres carrés de ma chambre, transformée en studio d’enregistrement. Hélas, il n’est pas insonorisé et les voisins n’ont pas l’air d’apprécier la techno. Réduit à laisser le bouton du volume tout en bas, je connais la même frustration qu’un conducteur de voiture de sport pris dans un embouteillage. Afin de m’en mettre plein les oreilles, j’enregistre quelques minidisques que j’écoute à l’aide de mon lecteur MD quand je suis seul dans le train ou dans l’autobus. La techno reste ma véritable drogue.

Irène est si souvent chez moi que son père finit par lui demander si elle habite chez lui ou chez moi. Elle ne manque pas cette occasion, et le jour suivant, elle apporte toutes ses affaires à Saint-Prex.

Chaque jour, nous nous rendons à notre travail respectif, Irène au palace, Paul et moi à la vente de nos journaux. De temps à autre, je me rends à une rave dans le nord de la Suisse ou dans le sud de la France. Rarement, Irène m’accompagne dans ces soirées.

Avec Paul, nous aimons partager nos analyses de la vie avec les autres, mais nous le faisons généralement de manière indirecte. En effet, les gens écoutent souvent avec plus d’attention ce qui ne leur est pas adressé. Dans ce dessein, dans l’autobus, le train ou au restaurant, nous formulons ainsi des réflexions susceptibles d’intéresser les curieux qui nous entourent et incitant à méditer constructivement sur les « choses de la vie ».

Mon projet à long terme est de partir en Asie pour m’investir totalement dans la méditation en un lieu approprié, car je sais maintenant que le monde est vide de tout intérêt concret. J’en ai parlé à Irène dès le jour de notre rencontre, mais cette idée lui paraît si abstraite qu’elle ne me prend pas au sérieux. Avant ce grand départ vers l’Orient, je souhaite encore profiter intensément de quelques plaisirs, car voilà peu de temps seulement que j’ai tout le loisir de le faire.

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