Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Accueil dhammadana.org ; lien direct vers le début du texte
Vous êtes ici : accueil > livres > l’itinéraire d’un renonçant > des pieds et des mains pour être à la tête

L’itinéraire d’un renonçant

<- retour

Des pieds et des mains pour être à la tête

L’automne 1995 approche. Chaque fois que l’occasion se présente, je me rends dans une soirée techno, que je passe le nez planté aussi près que possible des platines. Ainsi, c’est en observant le jeu des grands D.J. que j’apprends l’art du mixage. Comme je cherche le plaisir avant tout et que je ne souhaite pas investir mes efforts dans la performance, je ne deviendrai jamais un bon D.J. Je passe plus de temps à choisir mes disques et à les écouter qu’à m’entraîner vraiment. Parmi mes amis, je compte quelques D.J. connus à Genève ou dans le Vaud, mais dont le talent dépasse la célébrité.

Un jour, je décide de mettre à l’œuvre une idée un peu ambitieuse qui me traverse l’esprit. Il s’agit d’organiser une rave en pleine nature qui accueillerait plus de mille personnes. Je parviens à trouver une date qui convient à tous les D.J. acceptant mon invitation. Grâce à sa remarquable connaissance du français, Paul écrit une lettre impeccablement rédigée que nous destinons aux autorités de la commune dans laquelle nous escomptons donner vie à cette soirée. Par retour du courrier, nous sommes informés que le projet doit être discuté au conseil extra de la commune. Comme nous sommes sûrs de nous et qu’il n’y a pas de temps à perdre, je mets en route toute l’organisation. Dans les jours qui suivent, je trouve les vigiles, me renseigne pour l’établissement d’un service médical, prévois les sanitaires, l’évacuation des déchets, l’installation d’un grillage et tout ce qui peut être nécessaire à une soirée de ce type. J’ignore tout d’une telle organisation, mais j’apprends sur le tas, en me renseignant. C’est en organisant qu’on devient organisateur.

Une fois, Paul me demande si j’ai l’intention de garder mes piercings toute ma vie durant. Je lui réponds que j’y renoncerai aussitôt que j’aurai réussi à organiser une rave. Son rire m’indique qu’il ne me croit pas. Je consacre beaucoup de temps à la réalisation graphique des flyer et des affiches, et beaucoup d’argent pour les imprimer. Concernant les boissons qui seront vendues au bar de la soirée, je m’informe sur les quantités et les tarifs pour les commander, mais j’attends tout de même d’avoir la certitude que la soirée pourra avoir lieu. Une fois que les flyer ont été distribués dans plusieurs soirées et dans tous les magasins techno de la région, Genève, Lausanne et d’autres villes placardées d’affiches, la réponse du conseil extra arrive dans ma boîte aux lettres. Le message est très courtois, mais il se résume à : « on ne veut pas de ça chez nous ».

Ces pertes de temps, d’argent et d’efforts ne me découragent pas pour autant. Étant plutôt têtu, il n’est pas dans mes habitudes d’abandonner quelque chose avant d’avoir pu l’obtenir. Je tente de me renseigner dans plusieurs communes, je fais tout mon possible pour louer une salle, mais il est impossible de bénéficier d’une seule autorisation. Bien qu’avec Paul, nous nous apprêtions à investir toutes nos économies pour cette soirée, nous n’avons pas les moyens pour obtenir les droits de l’organiser. En effet, dès que nous voulons accomplir une démarche au sein de notre société, il faut de l’argent, toujours et encore de l’argent. Contrairement aux grosses soirées organisées en Suisse, nous n’avons pas non plus la chance de bénéficier de sponsors, tels que les grandes banques du pays, les grandes marques de boissons ou la compagnie des chemins de fer fédéraux.

En dépit de toute ma bonne volonté, tout le monde refuse de me laisser organiser une soirée légale. Qu’à cela ne tienne, la soirée sera donc illégale ! Le lieu est vite trouvé. Julien, le frère d’Irène, dispose d’un grand local souterrain et il a l’habitude d’y organiser des soirées illégales. Quand la police fait une descente, m’explique-t-il, « nous les refoulons par la force, nous laissons entrer seulement ceux que nous voulons ». Je n’aime pas ce qui est illégal, mais c’est notre dernier choix si nous voulons faire cette soirée. De plus, me dis-je, nous ne faisons de mal à personne ; nous donnons à tous l’occasion de passer une excellente soirée. Sans autorisation, nous pouvons donc faire comme bon nous semble. Je consacre mes derniers sous à l’impression de nombreux flyer en couleur sur papier glacé, dont j’ai eu le plaisir de faire le dessin : une coccinelle orange à tâches vertes qui exhibe son piercing à la langue.

Dans l’un des clubs de nuit où je les distribue, je suis reçu dans une salle réservée au personnel des lieux. Là, je croise T-Bad, qui est probablement le D.J. le plus connu de Suisse. Ce gros tas de graisse qui m’aplatit à moitié en s’asseyant sur un fauteuil que j’occupe ne me donnera pas particulièrement une grande motivation de percer dans le milieu des D.J. Il me regarde de haut et d’un air très méprisant, s’imaginant que je vais m’asseoir par terre pour lui laisser toute la place du fauteuil. Cet être abject n’ouvre la bouche que pour critiquer tout le monde et toute chose avec profonde vulgarité. Comme dans tous les domaines, les individus les plus connus ne sont pas les meilleurs, mais ils sont seuls à avoir le pouvoir d’attirer le monde. À lui seul, son nom sur un flyer suffit à remplir une soirée. Ainsi, il est traité comme un roi par les organisateurs, et considérablement payé pour son heure de mixage (environ deux mille euros). Quand on lui présente un nouveau magazine régional consacré au mouvement rave, il feuillette quelques pages avant de déclarer, avec son accent zurichois très prononcé : « Ça, c’est bon pour se torcher le cul ! » Ensuite, lorsque quelqu’un lui tend un joint, il refuse en répliquant, avec dédain : « À Zurich, on est plutôt à l’héroïne ! » Plus tard, il va aux toilettes. Il en ressort avec un air on ne peut plus ridicule et réclame du papier w.-c. On lui présente alors le magazine qu’il feuilletait auparavant.

haut de page

Au fur et à mesure de l’organisation de notre rave, je me rends compte des difficultés d’une telle entreprise. Confiant, je fais tranquillement face aux besoins qui s’imposent les uns après les autres. C’est même avec grand intérêt que j’orchestre la préparation de cette soirée. Je suis certainement celui qui travaille le plus, car je contacte sans cesse les uns et les autres, je cherche les D.J., je crée le flyer (tout à la main, car les ordinateurs sont encore un luxe à l’époque), je colle les affiches, etc. Pour ce qui est de l’organisation de la soirée à proprement dite, en revanche, j’ai l’impression de n’avoir rien eu à faire d’autre que dire : « On fait une soirée à telle date et à tel endroit. » Cette décision a suffi, et en fonction d’elle, tous les éléments se mettent en place. Tout tourne autour de l’organisateur, il décide de tout. Néanmoins, il est l’esclave des innombrables exigences imposées par le déroulement de ce qu’il organise. Je fais confiance à toutes les équipes qui viennent travailler pour la soirée, et par chance tout le monde est honnête et compétent.

La soirée se tient le vendredi 13 octobre 1995 dans de vieux entrepôts en sous-sol, en plein cœur de Lausanne. Ce soir, le poids de la responsabilité m’interdit de consommer autre chose que du guarana. Il s’agit de laisser le mental apte à tout type d’action et de communication. Il y a les artistes, c’est-à-dire les D.J., l’ingénieur du son, le technicien pour les éclairages, le projecteur d’images psychédéliques. Il y a les barmen, qui servent des jus d’orange, des coca-cola, des bières et des breuvages énergiques 100 % naturel à base de guarana. Il y a les deux videurs à l’entrée, qui ne sont autre que Ricky et un de ses copains, venus spécialement de Grenoble pour l’occasion. Il y a Julien et les autres locataires de son squat, qui veillent parallèlement au bon déroulement de la soirée. Il y a Paul et une autre personne, qui sont dans le sas d’entrée, à la caisse, à vendre des coups de tampon pour l’entrée. Enfin, il y a le directeur de l’organisation, qui ne cesse plus de faire gonfler son orgueil, en allant de l’entrée à la salle, de l’estrade des D.J. au bar et partout où il peut jubiler en pensant simplement : « S’il y a toute cette fête ici ce soir, c’est simplement parce qu’un jour j’ai dit “on le fait”. » Outre cette fonction, je suis aussi D.J. pendant une heure et demie qui semble passer aussi vite que cinq minutes, tant l’ambiance est euphorique. Je tremble tellement sur mes platines que je ne parviens plus du tout à mixer selon le jeu pour lequel je me suis entraîné, mais le « hasard » m’aide énormément. Je commence gentiment par une trance adoucie de nappes mélodieuses, poursuis par des morceaux 100 % acid et mon style bascule lentement, mais sûrement, vers une hardcore aussi pure que dure. L’extase est alors à son comble dans la salle. Grâce aux 6 000 watts de son fourni par l’équipement acoustique, l’ingénieur du son enregistre des pointes à 120 décibels.

Comme un chien qui a couru longtemps à en perdre haleine afin d’obtenir un sucre, je suis heureux d’avoir obtenu ce que je voulais après de longs efforts. Je me sens à la fois rassasié et soulagé de ne plus avoir à courir. Je savoure cet instant, car je suis bien conscient que, comme pour tout, il ne durera pas. Dorénavant, pour moi, il n’est plus question de fournir autant d’efforts pour obtenir un plaisir aussi court. Pour se mettre de la techno plein les oreilles, il suffit d’aller dans une soirée, en tant que simple raver.

Sur le plan de l’organisation, cette soirée fut parfaite. Les portes se sont ouvertes à huit heures le soir et le dernier disque a tourné à huit heures le lendemain matin. Financièrement, c’est la catastrophe. Nous attendions plus de mille personnes, mais nous n’avons enregistré que cent douze entrées, ce qui ne nous permet même pas de rembourser le quart des boissons qui nous restent sur les bras. Je n’espérais de toute façon pas une grande recette, le plus important est que cette soirée s’est faite sans troubles et que les rares personnes qui étaient présentes l’ont adoré.

Trois éléments ont joué en notre défaveur. Le premier élément est le prix. Julien, le responsable de la salle, a imposé un tarif trop bas (cinq francs, soit environ 3,30 euros) donc dissuasif. Pendant que je faisais la publicité de la soirée, un jeune de quinze ans n’a pas hésité à me dire tout haut ce que la plupart devaient penser : « Si ça coûte seulement cinq francs, c’est que c’est de la merde, alors ! » Le second élément est que beaucoup ont préféré se réserver pour la deuxième plus grosse soirée du pays et de l’année qui se tenait juste le lendemain. Le troisième élément, c’est le principal club lausannois, situé à seulement trois cent mètres de là, qui organisait exceptionnellement une after gratuite. Nous comptions récupérer les clients de ce club, fermant habituellement vers 4 heures.

Après avoir fermé la salle, quand nous attendons sur le quai le train pour rentrer chez nous, devant les yeux étonnés de Paul, j’enlève mes quatre piercings, mes trois boucles d’oreille, ma dernière bague et mon collier en argent. Je ne les porterai plus jamais, je renonce aux parures, qui n’apportent rien d’autre que de l’encombrement, des attachements et des mauvais jugements de la part des autres. Mes platines ne rentreront pas chez moi, elles serviront à payer le déficit de la soirée. J’avais de toute façon décidé de stopper le mixage, donc tout n’est pas si mal tombé.

Je garde un très bon souvenir de cette soirée, mais je trouve absurde de faire des pieds et des mains pendant si longtemps pour être à la tête d’une soirée qui ne dure que quelques heures.

haut de page

suite ->