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L’itinéraire d’un renonçant

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L’entraînement au grand voyage

Avec Paul, nos discussions se limitent de plus en plus à notre quête de l’éveil en Asie. Le grand départ commence à se préciser. Les « maîtres bouddhistes » les plus connus en Occident étant installés au Népal et au Nord de l’Inde, c’est vers cette région du monde que nous fixons notre destination. Bien que nos journaux se vendent de plus en plus difficilement, nous sommes parvenus à épargner suffisamment d’argent pour notre voyage oriental. Tout est déposé sur un compte bancaire en commun, pour lequel nous avons chacun une carte de retrait. Afin que ce voyage s’effectue dans les meilleures conditions, nous décidons de nous entraîner. Pour ce faire, nous prévoyons de partir avant la fin de l’hiver parcourir le sud-ouest de la France en randonnant. La région est choisie pour ses nombreux centres bouddhiques, et la saison pour nous accoutumer aux conditions qui nous attendent en pays himalayen.

Contrairement à bien d’autres fois, nous ne partons pas les mains dans les poches. Chacun de nos sacs à dos comporte, entre autres, un sac de couchage spécialement conçu pour les très basses températures, un tapis en mousse, une gourde, une lampe de poche, et nous sommes équipés de chaussures de marche ergonomiques, de maillots de corps en matière chauffante, et d’une veste imperméable. Nous avons aussi une tente, un réchaud à gaz, des cubes inflammables (pour faire du feu), des assiettes et des gobelets en aluminium, des cachets purificateurs d’eau, une trousse médicale, une boussole, et diverses autres utilités. Comme si notre surcharge ne suffisait pas, nous nous encombrons de nos djembés à peau synthétique. Nous comptons sur eux pour gagner de quoi acheter notre nourriture quotidienne, en jouant dans les petites villes que nous traverserons, en espérant toutefois que les gens ne donnent pas de pièces seulement au joueurs talentueux.

Le 6 janvier, tout est prêt, nous partons. Le soleil n’est pas encore levé, et la température avoisine le zéro degré. Lorsque nous commençons à descendre les escaliers du motel, Irène sort du studio que je partageais jusqu’alors avec elle et que je viens de lui confier. Elle se tient immobile sur le palier froid, entièrement nue, en me fixant avec des yeux de chien abandonné. Quand je l’embrasse, elle m’étreint âprement de tout son corps chauffé par la température des couvertures. Cette fille qui sent le sommeil et le confort du lit n’a rien de motivant pour sortir vers un dehors glacial et encore très matinal. Je ne suis pas troublé par son sort, car je ne tombe pas dans le jeu de sentiments qu’elle me joue. Je ne tombe pas dans ce jeu, car je vois trop bien qu’il s’agit d’un jeu. Je sais aussi qu’elle est loin d’être dans le besoin et qu’elle était prévenue de ce départ depuis toujours. De plus, ce ne sont là que des sentiments, donc des sensations mentales qui ne font que passer comme les nuages dans le ciel. Elle s’agrippe à moi comme pour m’interdire de partir. Paul est déjà dehors et le train va bientôt passer. Je dois me détacher physiquement d’Irène et m’en aller.

Après une halte de quelques jours à Grenoble où nous complétons notre équipement, nous poursuivons notre route en auto-stop. Une voiture nous pousse de quelques kilomètres et nous lâche à un endroit très fréquenté. Cependant, plus personne ne s’arrête. Le froid nous donne vite faim, alors sans attendre, nous préparons un feu. Dès que l’eau commence à bouillir, une voiture s’arrête. Nous rangeons tout dans nos sacs en grande hâte, parce qu’il est hors de question de laisser passer une si précieuse occasion. En arrivant à Gap, nous nous installons quelques nuits dans le fameux squat où je vécus jadis pendant quelques mois. Ceux que nous avons connus ne sont plus là, de nouveaux locataires les ont remplacés. Ils vivent toutefois dans un autre bâtiment situé à une cinquantaine de mètres au-dessus de la maison principale, car celle-là a été rendue inhabitable, tout a été détruit à l’intérieur. D’un côté, il y a une bande de toxicomanes vivant de mendicité et de vol, de l’autre, se trouvent deux clochards, un ancien routier et un ancien plombier. Dégoûtés par la société, ils ont tracé leur chemin dans l’austérité et la tranquillité – relative – de la vie de SDF. Nous sympathisons avec ces deux derniers, qui nous invitent à déguster les meilleurs chapatis qu’il nous a été donné de manger. Fourrés d’un succulent mélange d’œufs et de légumes, ces chapatis sont préparés avec, en guise de cuisinière, des boîtes de conserve trouées sur les côtés, et de l’alcool à brûler enflammé en leur fond. Avec sa petite barbe noire et ses cheveux longs et sales, Paul s’intègre très bien dans le tableau.

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Nous dormons à l’étage du bâtiment, sur la paille. Un côté est dépourvu de mur, ce qui laisse entrer le froid. Heureusement que la température ne descend guère en deçà du zéro, car je grelotte, bien que mon sac de couchage est soi-disant prévu pour résister à des températures de - 90°. La journée, nous nous installons dans les hautes herbes en amont du grand terrain du squat pour nous entraîner à nos djembés. Nous tentons désespérément de taper en synchronisation sur nos instruments. Quand le concert abasourdissant prend fin, nous nous adonnons à un peu de méditation. Chacun adoptant sa méthode habituelle, nous ne savons même pas que l’autre pratique complètement différemment.

Nous envisagions plus ou moins de quitter l’Europe dans les deux mois. Un soir, quand Paul m’en reparle, je lui annonce que j’ai promis à Irène de rester auprès d’elle durant les six mois qui suivront la naissance du bébé. Bien que ne se mettant jamais en colère, Paul entre dans une fureur noire, tant cette idée d’attendre encore si longtemps dans ce monde dépourvu de sens lui est insupportable. Le lendemain, il me dit :

« — Quand tu verras ton bébé, tu ne voudras plus du tout partir !
   — Tu me connais mal, visiblement.
   — C’est ce qu’on verra. »

Tandis que je suis invité à une réunion de famille, Paul en profite pour aller rendre visite à un ami en Savoie. Nous nous donnons rendez-vous trois jours plus tard, le 22 janvier en fin de journée, au squat de Gap.

À la date convenue, je parviens à gagner Gap en auto-stop. Je retrouve nos deux amis clochards, qui m’indiquent ne pas avoir revu Paul. J’imagine qu’il a quelques difficultés avec l’auto-stop, alors je l’attends patiemment. Le soir venu, il ne vient toujours pas. Je passe la nuit au chaud dans la même petite pièce que mes hôtes. Le lendemain, Paul n’est toujours pas apparu. Après deux nuits, je ne veux plus attendre. Je me résous à partir seul, en pensant que je finirai bien par le croiser dans un centre bouddhique en Dordogne. De toute façon, je n’ai aucun moyen de le contacter. En partant, je remercie de tout mon cœur les deux clochards pour leur admirable accueil, en leur laissant un message : si Paul passe par-là, le prévenir que je suis déjà sur la route et qu’il n’a qu’à m’y rejoindre. Mon djembé m’encombre terriblement, je décide donc de poursuivre mon excursion sans lui. Je fais de l’auto-stop jusqu’à Grenoble, où je m’arrête à peine pour prendre le repas avec mes parents et y laisser mon « 14 pouces ». Ensuite, l’auto-stop me mènera jusqu’à Nîmes, où vit mon cousin François. Cette journée pendant laquelle j’avais l’esprit si clair, je n’ai jamais attendu entre deux voitures, à part au sud de Valence, où j’ai tourné en rond pendant plus d’une demi-heure, car je ne trouvais pas l’entrée de l’autoroute. En effet, comme le savent tous ceux qui roulent en France, les panneaux bleus indiquent les autoroutes et les panneaux verts les routes nationales. Étant donné que j’ai pris l’habitude de la signalisation suisse, où les couleurs sont exactement à l’inverse, je ne prêtais naturellement pas attention aux panneaux bleus, mais seulement aux verts.

Le lendemain, François me conduit chez sa mère (donc ma tante) à Montpellier. En réfléchissant, je pense que Paul n’ira pas en Dordogne. Il n’est pas du tout dans ses habitudes de manquer un rendez-vous. Je commence à croire que je ne suis plus près de le revoir. Préférant découvrir de nouveaux territoires étrangers, je modifie l’itinéraire ; j’irai plutôt à la découverte de l’Espagne qu’à celle du bassin aquitain. Je téléphone à Irène à qui j’ai confié ma carte bancaire. Comme j’ai un pressentiment, je lui demande d’aller à la banque et de retirer la moitié de la somme pour la mettre de côté. Aussitôt que je lui parle de mon intention de partir pour l’Espagne, elle me somme de la prendre avec elle. Le lendemain, je vais la chercher à la gare. Elle m’explique que la machine de la banque a avalé la carte et qu’en présentant le problème au guichet, on lui apprit que le compte a été bloqué. Ma crainte est donc confirmée, Paul est parti avec mes sous, et je n’aurai plus jamais de ses nouvelles. J’ai cependant beaucoup de mal à croire ce geste, étant donné qu’il était très honnête. En tout cas, me revoilà seul sur la voie.

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Irène et moi partons en Espagne, toujours en auto-stop, et nous parvenons le soir même à Barcelone. De là, la malchance jaillit et ne nous lâche plus. Irène a oublié sa carte de retrait chez ma tante à Montpellier. Le peu d’argent liquide que nous avons arrive rapidement à épuisement. Nous avons juste de quoi acheter une carte téléphonique, mais celle-ci présente un défaut de fabrication : elle est vide. Naturellement, il est impossible de la changer. Nous sommes épuisés, je ne parviens plus à porter mon sac à dos qui me scie les épaules. Au bout de deux jours, nous n’avons plus de quoi manger. Nous ne préférons pas joindre les parents d’Irène, ni les miens, car ils seraient morts d’inquiétude, sachant qu’elle est enceinte de plus de sept mois. Nous consacrons nos derniers sous pour un trajet d’autocar qui nous rapprochera aussi près que possible de la frontière française. C’est ainsi que nous descendons à Lloret de Mar, une station balnéaire située sur le chemin entre Barcelone et la France, mais tout de même plus près de Barcelone. À cette saison, les rues de ce mini Las Vegas sont désertes. Seuls demeurent d’innombrables établissements de machines à sous, des hôtels et des restaurants où tout est écrit en allemand. En passant l’après-midi à chercher des pièces de monnaie par terre, nous finissons par trouver tout juste de quoi nous partager un petit pain. Nous dormons à même la plage, à deux dans le sac de couchage, bercés par le murmure des vagues. Après cette nuit froide, nous tentons l’auto-stop, en espérant que le ventre demi-sphérique d’Irène incitera les gens à nous aider. Visiblement, les gens s’en moquent totalement. Nous ne sommes pris qu’au bout de cinq heures ! À Gérone, je fais la mendicité pour la seule fois de ma vie, en restant assis en tailleur sur le trottoir, devant l’entrée d’un supermarché. Je ne tends pas la main, je me contente d’un bout de papier posé devant moi, sur lequel j’ai dessiné un petit bonhomme dévorant un gros sandwich, sous lequel est écrit en gras «  GRACIAS » (merci). Faute d’un gros sandwich, j’obtiendrai de quoi nous acheter quelques biscuits. La fin du voyage se fera en train sans billet, jusqu’à Montpellier.

Quand je revois François, il me demande pourquoi je m’efforce tant de ne porter que des vêtements en tons naturels (ocre, beige, etc.), sans inscriptions, sans logo, dans des matières brutes parfois difficiles à trouver. Je lui réponds que je veux être le plus « simple » possible et que pour cette raison, je me refuse à porter des habits de couleurs sophistiquées et de matières non naturelles. Lui qui ne recherche rien du tout dans sa façon de se vêtir, me réplique qu’il pense être beaucoup plus simple que moi. Je ne rétorque rien, je réalise qu’il a parfaitement raison. Effectivement, être simple, ce n’est pas rechercher la simplicité, c’est ne rien chercher. Celui qui est simple fait avec ce qui lui est donné. Désormais, je me vêtirai seulement avec les vêtements dont je dispose déjà, sans chercher un style particulier, ni une apparence à donner.

Démotivé des pérégrinations à cause de notre excursion espagnole, je reste bien sagement à la maison, auprès d’Irène qui est sur le point de donner naissance à son enfant. Pour cette raison, nous emménageons dans un appartement plus spacieux, dans un quartier calme de Lausanne.

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