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L’itinéraire d’un renonçant

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L’arrivée des poissons

Amoureux de la mer et des animaux, je rêve depuis longtemps d’avoir un échantillon de mer à domicile. Comme ce privilège coûte cher et exige de nombreuses complications, je me contente, dans un premier temps, d’un petit aquarium d’eau douce, avec des poissons petits et peu colorés. Un jour, je ne résiste plus à la tentation : je me donne tous les moyens d’acquérir un bel aquarium d’eau de mer, dans lequel vivront quatre splendides poissons aux tons jaune, bleu, rose et vert, une crevette, une anémone et même un oursin. Pour ce dernier, la vendeuse ne réussit pas à l’attraper malgré son matériel sophistiqué. Je me fis donc un plaisir de l’attraper moi-même, à la main, comme j’eus si souvent l’occasion de le faire dans la mer lorsque j’étais enfant. Cela m’aura valu de ne payer que la moitié de son prix.

Cet aquarium pour lequel je me suis ruiné rayonne de splendeur dans l’appartement. C’est un régal de contempler ce morceau d’océan éclairé quand, la nuit, toutes les lumières de l’appartement sont éteintes. C’est le sable blanc, l’eau transparente et les poissons aux couleurs flamboyantes qui semblent illuminer toute la pièce. Observer ces êtres tourner en rond dans leur cage de verre est nettement plus reposant que d’observer les humains tourner en rond dans leurs cages de béton. En achetant ces animaux marins, je contribue à les faire vivre en prison, et ma punition est de me retrouver aussi en prison. En effet, je suis contraint d’être chaque jour auprès d’eux pour les servir comme des princes, contrôlant que les uns ne volent pas la nourriture des autres, pour changer l’eau, nettoyer l’aquarium, l’écumoire, veiller à la santé de chacun, mesurer les taux de pH et de sel, etc. Tout plaisir, quel qu’il soit, exige des peines, physiques ou morales, en proportion avec ce premier. Une fois, en nettoyant le filtre de la pompe, j’expérimente la plus grande frayeur de toute ma vie. Lorsque je replace la pompe sous l’aquarium, le gros tube se détache et l’eau du bac se vide à haut débit sur la multiprise. Sous mes mains mouillées se produit un impressionnant feu d’artifice d’étincelles et de fumée. Les oreilles ont droit à une belle pétarade. Le nez, lui aussi, est servi : une âpre odeur de plastique brûlé envahit la pièce. Comme je suis toujours vivant, je m’empresse de boucher le tube avec le pouce. Par miracle, je n’ai pas reçu la moindre décharge. La multiprise semble avoir été rôtie, et je suis surpris de ne pas avoir subi le même sort. Traumatisé par cette danse entre monsieur 220 volts et madame H2O, je pousse un hurlement qui glace le sang d’Irène.

Le 14 mars 1996, alors qu’Irène n’a encore que dix-neuf ans, Caroline pousse son premier cri. Bienvenue dans le monde, où les souffrances sont aussi nombreuses qu’inévitables ! Née sous le signe du poisson, elle n’ira toutefois pas dans l’aquarium. Des cheveux dorés, des yeux azur et des lèvres de perle, Caroline est une belle réussite, avec un sacré caractère, peut-être même un peu trop.

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