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L’itinéraire d’un renonçant

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Une vie minable

Pour simplifier les choses, je crois préférable de ne pas reconnaître Caroline, puisque ma présence auprès d’elle n’est que provisoire. Je subis toutefois une telle pression de ma famille qu’il ne m’est pas possible de faire autrement. Soit, après tout, ce n’est là rien d’autre que de la paperasse qui n’a pas la moindre importance, en dehors de celle que certains veulent bien lui accorder. Le schéma est d’ailleurs le même pour le mariage ou pour tant d’autres procédures. Ainsi, avec le rôle de chef de famille qui me tombe dessus, je me laisse engloutir dans une vie tout ce qu’il y a de plus banal, comme un animal piégé par des sables mouvants. Nous achetons nos meubles, notre vaisselle, nos lampes et autres babioles dans un grand magasin à bas prix proposant tous les articles pour la maison. Les lattes du lit se détachent du sommier dans un furieux vacarme chaque fois que nous bougeons à peine un peu trop. Irène continue d’aller travailler au palace, moi à vendre mes journaux. J’amène Caroline à la garderie pour la demi-journée et Irène va la récupérer quand elle rentre du travail. Grâce à son salaire, Irène ramène l’essentiel de l’argent du foyer, alors que je fais ce que je peux avec mes journaux, dont la vente est aussi irrégulière que la météo. Nous n’avons jamais parlé de faire compte commun, et tout se passe très bien sur le plan financier.

Nous menons une vie de famille très ordinaire, à la différence que les rôles sont légèrement inversés. Tandis qu’Irène paie le loyer et les diverses factures (eau, électricité…), je me charge de la nourriture et des produits d’utilité diverse (savon, lessive, couches…). Après avoir vendu mes journaux, c’est avec grand plaisir que je fais les commissions. J’adore me promener seul dans les rayons des supermarchés, rêvant aux bonnes choses que je vais pouvoir cuisiner. En extra, c’est moi qui cuisine, et je le fais toujours avec passion. Pour le reste, nous nous partageons les tâches.

Le dimanche, nous allons manger chez les beaux-parents, qui pourrissent leur petite-fille de vêtements, jouets et autres gâteries. De temps à autre, nous faisons un petit voyage, nous nous rendons à une soirée, nous allons au bord du lac. Parfois, nous prenons congé et partons à trois, avec la poussette, flâner dans les magasins du centre-ville, et éventuellement effectuer quelques achats inutiles. Il arrive qu’après le repas du soir, à la recherche de sensations apaisantes, j’insère un disque compact dans la chaîne hi-fi et je vais sur le balcon m’allumer un petit cône d’herbe. En résumé, je mène une vie lamentable aussi bête et inutile qu’un pompon, où rien de bénéfique ne se construit, où aucun élément relatif à la voie de l’éveil ne se profile.

Un bébé représente communément une joie profonde pour un père, et même un enchantement de la vie. Pour moi, c’est purement un cauchemar. En ma fille, qui n’a alors que quelques mois, je vois seulement un être qui ne fait rien d’autre que remplir ses couches – de préférence dès qu’il a été changé ou pendant qu’il est sans couches –, hurler, gémir, baver, vomir, détruire, salir et avoir d’innombrables exigences. Malgré de grands efforts, je ne parviens pas à voir où est le plaisir. Caroline est pour moi la pire des corvées, autant que possible, j’évite d’avoir à m’en occuper, mais plusieurs heures par jour, je n’y coupe pas. Je préférerai infiniment être en prison, où je serais alors tranquille. Ce bébé me rend l’existence totalement infernale, à tel point que j’ai envie d’étrangler ceux qui me disent « Quelle chance vous avez d’avoir un si beau bébé ! » Je ne supporte pas d’entendre ses cris, qui tapent sur mon système nerveux comme un marteau sur un gong.

Faute de ne pouvoir savourer la sérénité de l’atmosphère des plateaux himalayens, je continue de chercher une tranquillité artificielle dans le haschich. Occasionnellement, je me remets à en vendre, ce qui me permet de me payer ma consommation personnelle. Je fume sans envie, plus accoutumé aux gestes de préparation des joints qu’aux effets eux-mêmes. Je n’ai plus envie non plus de vendre des journaux, ni de réfléchir à un moyen de vivre différemment. Je n’ai plus envie de rien. Mais par-dessus tout, je n’ai plus envie de vivre en famille. Comme une lourde peine de prison, j’attends patiemment la fin des six mois durant lesquels j’ai promis ma présence à Irène, avant de partir seul pour le Népal.

En août 1996, j’effectue un stage d’un mois dans un centre de formation, où je toucherai pour la première fois à un ordinateur. Je découvre là un univers passionnant, différent de l’idée que je me suis toujours faite de l’informatique. Il n’est pas rare fabriquer des idées de toutes pièces et d’adhérer à des convictions sur des choses dont on ne connaît rien. Je resterai collé sur l’ordinateur pendant toute la durée du stage, ignorant les pauses et râlant chaque fois que sonnera l’heure du repas. Toutefois, je ne chercherai pas à aller plus loin dans ce domaine, car je suis sur le point de renoncer à tout. Je refuserai même de m’initier à Internet, jugeant qu’il s’agit là d’une invention inutile, abrutissante, voire nocive. Une fois de plus, mon idée de la chose reste très erronée.

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