Cliquez ici pour afficher normalement la page (avec mise en forme et graphisme). Si ça ne fonctionne pas, vérifiez que votre navigateur accepte JavaScript et supporte les CSS. Nous vous recommandons un navigateur respectant les standards, tel que : Google Chrome, Firefox, Safari…

Accueil dhammadana.org ; lien direct vers le début du texte
Vous êtes ici : accueil > livres > l’itinéraire d’un renonçant > la clef de la libération

L’itinéraire d’un renonçant

<- retour

La clef de la libération

Chaque matin, Irène adore ouvrir la boîte aux lettres, je lui laisse donc ce plaisir. Un jour, elle me brandit une lettre en me lançant, d’un ton ironique : « Tu vas être content, y a ton petit copain qui t’as écrit ». En effet, Paul me donne des nouvelles, à travers une lettre postée du Népal. Il m’explique qu’il était inenvisageable pour lui d’attendre encore, et qu’il a toujours ma part d’argent avec lui. S’il a tout emporté, c’est par peur que je dépense ces sous pour des choses futiles. Il est toutefois clair que je n’aurais pas gaspillé ce pécule pour des futilités étant donné que ce voyage est de très loin ma priorité. Il n’était pas possible que Paul me vole et ne me donne plus signe de vie. Plus tard, il m’envoie une lettre d’Inde, où il me dit être très déçu des centres de méditation qu’il a visités à travers le nord du pays. Tout comme pour le Népal, ces endroits n’acceptent pas d’étranger, ou ils demandent des tarifs exorbitants pour les enseignements ou les instructions de méditation qui y sont proposés. Paul est désolé par l’ampleur inquiétante du business qui s’accapare les milieux où est censée se pratiquer la méditation. Nous avons toujours pensé que l’enseignement qui mène à l’éveil ne peut pas se vendre, que l’éveil n’est pas une chose réservée aux riches. Il perd peu à peu confiance envers les prétendus maîtres bouddhistes dont il a avalé les enseignements comme du petit lait pendant tant d’années.

Un jour, je reçois une lettre de Paul, en provenance d’un endroit que je ne connais pas, ce qui me surprend. Le timbre indique « Union of Myanmar ». Il doit s’agir d’une province indienne ou d’une région asiatique quelconque à statut un peu particulier, me dis-je, car j’ai appris la capitale de tous les états du monde et je n’ai jamais rencontré ce nom. Je saurai finalement qu’il s’agit du nom birman pour la Birmanie. Au moment où je commence à lire la lettre de Paul, bien que ne connaissant absolument rien de ce pays, je me permets toutefois de penser : « Pourquoi est-il allé se perdre là-bas ? » On n’a décidément pas l’idée de s’intéresser à ce qui n’est pas connu.

Il me dit simplement qu’il demeure depuis quelques mois dans un centre de méditation dans lequel on ne fait rien d’autre que pratiquer, dès le réveil et jusqu’au coucher. En échange de son séjour – qui peut se prolonger indéfiniment –, rien n’est demandé, ni argent, ni travail. Seul, le soutien (financier ou physique) des gens qui respectent la vertu et le noble effort des méditants permet de procurer à ces derniers toutes les conditions indispensables à leur entraînement. Ce dernier point me met aussitôt en confiance ; un centre qui ne réclame pas d’argent ne peut ipso facto pas être parasité par la corruption. Je suis aussi étonné, mais surtout enchanté, d’apprendre qu’il existe un tel endroit, de nos jours et dans notre monde. Aussitôt que je lis cette lettre, je sais ce qu’il me reste à faire.

Paul me demande : « L’idée de venir me rejoindre t’a-t-elle effleuré l’esprit ? », ce à quoi je lui réponds : « L’idée de ne pas venir te rejoindre ne m’a jamais effleuré l’esprit ! » Dans les mois qui suivent, je me paye une place de marché pour y vendre mes livres, mes disques compacts, ma collection de timbres, et toutes sortes d’objets. Je confectionne également des pâtisseries au chocolat, au caramel, aux noix et à la noix de coco. Je les vends plus mal que bien, sans doute à cause de l’aspect brut et sauvage de mes cheveux en cordes, qui effraient la clientèle comme si des mèches étaient tombées dans ces gâteaux.

Une semaine après avoir fait ma demande de visa, le consulat me renvoie mon passeport. Lorsque j’ouvre l’enveloppe, je constate qu’il n’y a rien d’autre en dehors de mon passeport. J’angoisse, car je ne sais pas qu’un visa est seulement un coup de tampon, je me suis toujours imaginé qu’il s’agissait d’un petit livret à part entière. Quelque temps plus tard et à l’aide du visa, j’ai l’immense joie – ou soulagement plutôt – de pouvoir réserver un billet d’avion Genève Yangon (le vrai nom pour Rangoon), que je considère comme la porte de sortie de la prison que constitue alors ma vie. Le départ est prévu dans deux mois, ce qui laisse largement le temps de me préparer, d’autant plus qu’il n’y a rien à préparer, sinon de se faire injecter quelques vaccins et de se défaire en douceur des derniers liens (notamment administratifs) qui me lient encore à la société.

Le numéro d’octobre 1996 du magazine Géo affiche en couverture une somptueuse vue du fameux zédi (terme faussement remplacé par « pagode ») Shwedagon. Dominant toute la ville de Yangon, fastueusement éclairé de nuit, il est à la fois le monument le plus vénéré de Birmanie et le plus gros zédi de la planète. Cela m’apparaît comme un clin d’œil, car Yangon est alors le cœur de mes pensées et l’image de la Shwedagon, qui est à cette cité ce que la tour Eiffel est à Paris, surgit en grand où que j’aille, sur les affiches de tous les marchands de journaux.

haut de page

suite ->