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L’itinéraire d’un renonçant

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Le renoncement au LSD

Le 26 octobre 1996, je décide de m’intoxiquer pour la dernière fois de ma vie. Pour cette dernière expérience, je choisirai naturellement ma substance préférée et attendrai un jour de pleine lune, réputé meilleur que les autres. Je choisirai aussi de le faire seul et pour la première fois, en pleine nature. Dans la plupart des cas, j’ai consommé des buvards au sein de soirées techno. Pourquoi ne pas l’avoir plus souvent fait dans la nature, où la tranquillité se prête mieux à la méditation ? Pour plusieurs raisons. Pour commencer, je préfère éviter de trop circuler avec des buvards sur moi, et ceux qui les vendent se trouvent plus facilement dans ces soirées qu’en pleine forêt. Ensuite, il est très enrichissant d’avoir sous les yeux un tableau d’êtres humains dont la palette des comportements est très fournie. On peut observer à quel point le pouvoir de la concentration est capable de nous mettre naturellement dans la meilleure place de ce tableau, en nous offrant le meilleur confort, la meilleure tranquillité et la plus grande sécurité. On est parfaitement calme et on adopte le comportement le plus simple qu’il soit possible d’imaginer, tout en étant dans un environnement à la pointe de la sophistication et de l’excitation. En cas de besoin, on a tout à portée de main : boisson, nourriture, soins. Enfin, grâce à son rythme répétitif et régulier, la techno constitue un excellent support, qui aide parfois à inscrire certaines réflexions dans des schémas logiques et ordonnés, un peu à la manière d’une page quadrillée qui permet d’écrire droit. La ponctuation des basses découpe en quelque sorte les événements en cubes, permettant alors de voir leurs imbrications comme s’il s’agissait de briques de Lego. Même sans LSD, je préfère largement la techno à n’importe quelle musique qui comporte des paroles. Dans les chansons, on est forcé de pénétrer dans le sujet ou l’atmosphère que les chanteurs imposent par leurs paroles, ou ne serait-ce par le ton de leur voix. Dans la techno, outre l’aspect sensationnel, j’apprécie surtout cette qualité de combinaisons illimitées entre ses sons et la pensée ; la liberté est complète.

Ce matin-là, je prends l’autobus jusqu’au nord de Lausanne et continue à pied, vers la forêt. Je ne m’arrête que pour manger un sandwich et une pomme. Je cherche un endroit en pleine nature, qui soit dépourvu de tout élément humain. Lorsque le chemin se sépare en deux, je demeure hésitant en scrutant les deux directions. Préférant laisser à une pièce de un franc le soin de choisir, je la lance pour un pile ou face. Je ne parviens plus à la retrouver, car elle tombe dans les hautes herbes qui bordent le chemin. Contraint de choisir moi-même, j’emprunte une des deux directions, sans réfléchir. Plus le sentier s’enfonce dans la masse brunâtre de la forêt automnale, plus se raréfient les promeneurs. Néanmoins, il y en a toujours. Je décide donc de quitter le sentier afin de m’enfoncer le plus possible vers des lieux où sont absentes toutes traces humaines. Après avoir marché quelque temps, je m’arrête et tends l’oreille. Je n’entends plus aucun son en provenance de la civilisation, seulement les feuilles qui frémissent sous le vent, des écureuils qui dévalent des troncs, et des oiseaux qui confient leurs joies et leurs craintes à la forêt. Satisfait, je fais encore quelques pas, à la recherche d’un arbre sous lequel je puisse confortablement m’installer pour méditer. Moins d’une cinquantaine de mètres plus loin, je retombe dans la déception : je croise un large chemin. Je continue d’explorer les parages dans le but de trouver un lieu où je puisse être seul avec la nature. Finalement, peu avant la tombée de la nuit, je crois y parvenir. Je m’installe sans attendre sous un arbre et goûte pleinement au calme et au bien-être procuré par ce lieu. Très vite, je me sens très bien et mentalement très clair. Je pourrais méditer ainsi des heures durant, en me passant très bien de monsieur LSD. Je n’ai toutefois pas l’intention de renoncer à mon dernier trip.

Le soleil se couche, déjà relayé par la lune, qui est aussi ronde que lui. Pendant la montée, j’entends des enfants qui crient de joie dans les bois en courant sur les feuilles mortes. Ces cris devraient me faire comprendre que les humains font également partie de la nature, mais je ne vois en eux que des éléments qui me ramènent brutalement à la civilisation humaine que j’ai décidé de rejeter pour ce soir. Je ne remarque même pas qu’où que j’aille, il y aura toujours un humain avec moi : moi-même ! Je veux fuir un élément dont je suis fait. Peu après, comme pour me montrer qu’il est vain de tenter de fuir toute trace de civilisation, un petit avion passe très bas, juste au-dessus de ma tête.

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La nuit tombe lentement, mais sûrement, je médite, et j’attends. Je me suis tellement permis de croire que ma toute dernière expérience de LSD me réserverait quelque chose d’extraordinaire qu’il ne se produit absolument rien du tout. Je suis maintenant en plein trip et plus que jamais, tout est parfaitement banal. Qu’aurais-je espéré ? Que les arbres me servent un thé au miel ? Que les animaux de la forêt viennent danser autour de moi ? Que mon esprit se fonde avec celui de la nature ? Il n’y a rien, pas la moindre vision particulière. Je ne perçois que le froid qui commence à prendre place pour la nuit, le silence à peine froissé par quelques animaux, la silhouette morne des arbres à demi dénudés, et une sensation de vide dans l’estomac. Certes, je perçois ces choses avec une acuité très aiguisée, mais il n’y a rien de plus.

Rapidement, j’estime que je n’ai plus rien à faire à cet endroit. De ce fait, je me lève et fais demi-tour. Mon sens de l’orientation est très mauvais et la forêt demeure sombre, en dépit de l’éclairage offert par la pleine lune. Dans ces conditions, je suis incapable de retrouver le moindre sentier. Alors que je tourne lamentablement en rond dans ce bois où tout semble mort, je prends conscience que je ne suis pas fait pour vivre en pleine nature et que mes habitudes m’attirent de façon inévitable vers la civilisation. En recherchant désespérément une trace d’humanité, aussi petite soit-elle, je réalise que je rencontre autant de difficulté à retrouver la civilisation que j’ai éprouvé de peine à la fuir, il y a quelques heures à peine. Où que je me dirige, je reste toujours en pleine forêt, comme si celle-ci s’était soudainement élargie. Cette forêt qui ne me permettait pas de la pénétrer refuse maintenant de me laisser la quitter.

Finalement, j’aperçois un empilement de troncs d’arbres soigneusement coupés et numérotés. Derrière lui, passe un sentier. Je me sens profondément heureux et rassuré d’avoir retrouvé la civilisation, celle que je voulais pourtant renier. Voilà une belle leçon qui me montre qu’on ne se défait pas de sa propre nature. La répulsion et l’avidité sont, l’une autant que l’autre, néfastes et génératrices de souffrance. Le détachement ne consiste pas à tout rejeter, mais plutôt à se mouvoir avec les usages de vie – ou même des habitudes – qui nous sont propres, voire indispensables à notre équilibre, sans toutefois développer de l’avidité. Par-dessus tout, cette expérience m’a montré qu’il ne faut rien attendre de quoi que ce soit, en particulier des expériences dites méditatives. Les attachements aux expériences constituent sans aucun doute le plus gros obstacle à la sagesse. Effectivement, dès l’instant où l’on établit pour but de la méditation les effets qu’elle peut procurer ou que l’on cherche à reproduire certains de ces effets, on demeure complètement figé et le progrès n’est plus qu’un rêve. Il me faudra encore du temps avant de comprendre qu’il ne faut espérer de la méditation aucune récompense, aucun bonheur, ni aucune sensation. Dès l’instant où l’on attend quelque chose d’exceptionnel, on n’est plus du tout dans la méditation, de ce fait, on perd son temps.

J’aurais aussi appris qu’un état de haute concentration ne suffit pas pour que tout tombe à pic et que les bonnes réponses apparaissent sans avoir à réfléchir. Pour cela, il faut encore savoir laisser aller les choses, le plus naturellement du monde, sans forcer quoi que ce soit, sans rejeter quoi que ce soit.

Après un grand détour, ma balade au clair de lune me mène à l’arrêt d’autobus. La descente du trip se fait petit à petit. Je songe alors qu’il n’y aura plus d’expériences de ce genre provoquées par une quelconque substance. Je me sens même heureux d’y avoir mis un terme. Je trouvais cela débile finalement : être réduit à consommer toujours des saletés pour aboutir à rien de définitif. Je voudrais quand même aboutir un jour à quelque chose de concret, de pur, qui soit parfaitement sain. Me voilà enfin propre ; je ne prendrai plus jamais le moindre intoxicant. Je suis prêt à suivre pleinement la voie de la pureté.

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