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L’itinéraire d’un renonçant

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3e partie
— La bonne voie —

Le grand départ

Le jour du départ approche. Pour moi, il représente la délivrance. Pour Irène, ce jour est un abandon. Elle n’arrive pas à accepter l’idée que je puisse partir. En dépit de nos nombreuses conversations, jamais elle n’aurait cru que je puisse envisager autre chose que rester vivre avec elle et la fille que je lui ai donnée.

« — Quand est-ce que tu vas revenir, Daniel ?
   — Je n’en sais rien Irène. En tout cas pas avant d’avoir trouvé ce que je cherche.
   — Ça peut prendre combien de temps, ça ?
   — Impossible de le savoir, peut-être vingt ans.
   — Vingt ans ? Je ne pourrai jamais attendre si longtemps !
   — N’attends surtout pas !
   — Tu as bien réfléchi, tu es sûr que tu ne regretteras pas d’être parti, un jour ?
   — La seule chose que je pourrais regretter, c’est de ne pas être parti plus tôt. »

Rien ne peut retenir quelqu’un qui est prêt à s’investir pleinement dans la méditation. Les obstacles s’écartent devant lui comme les portes du royaume s’ouvrent devant le roi. De plus, je suis si mal à l’aise et si affligé dans mon rôle de père que le climat qui règne au milieu de notre petite famille est malsain. De toute façon, méditation ou pas, le mieux pour nous tous est que je parte au plus vite. Mes parents, ceux d’Irène, et bien d’autres personnes encore, sont aveugles sur ces choses, ils ne connaissent rien de notre existence et encore moins de la nature de mes projets. Cela ne les empêche pas de développer des opinions bien définies. Ils idéalisent notre ménage à trois et de ce fait, ils ne voient en moi qu’un méchant égoïste qui abandonne lâchement sa jeune compagne et son bébé, pour profiter d’un voyage d’agrément sous les tropiques. Je reste si réservé sur mon malaise, que les autres ne voient généralement que la douleur d’Irène, qui, de toute manière, sera vite consolée par l’arrivée d’un nouveau papa pour Caroline. Je devinais bien qu’il en serait ainsi, mais ce fut la folle angoisse dans nos familles. Il est incroyable de remarquer à quel point on peut sombrer dans l’anxiété pour de simples pensées, donc pour du vent. Rien de fâcheux ne se produira par la suite pour Irène et sa fille. Au contraire, elles bénéficieront de conditions de vie excellentes, très confortables.

Je fais mes derniers achats, dont quelques articles demandés par Paul, comme une thermos, une lampe de poche, des piles, un coupe-ongles, et un peu de chocolat. Une chose reste en revanche introuvable sur Lausanne, surtout en cette saison : un appareil repousseur de moustiques. Maintenant, j’ai tout ce qu’il me faut. Il ne me reste plus qu’à rentrer à la maison pour finir de remplir mon sac à dos, déjà plein d’affaires que je n’utiliserai jamais. J’ai arrêté la vente de mes journaux. Mon avion part dans deux jours et j’ai l’impression d’être déjà dans la salle d’attente pour le vol. Une sensation de liberté plane autour de moi. Je me sens si dépouillé et donc si bien que j’ai soudainement un vif besoin de méditer. L’autobus n’arrivera pas avant un bon quart d’heure, ce qui me laisse largement le temps de m’asseoir devant l’arrêt de bus de la place Saint-François, le dos droit, les yeux fixés vers le sol, assis sur le trottoir en demi-lotus, les mains sur les genoux, paumes relevées. J’ignore les nombreuses personnes qui m’entourent, je suis déjà complètement dans le bain de la retraite qui m’attend en Asie. Je n’éprouve pas la moindre gêne à m’asseoir et méditer dans la rue devant tout le monde, car faire ce qui n’est pas dans les habitudes des autres n’est pas une raison pour avoir honte. Je ne vois pas du tout l’intérêt de s’efforcer à toujours faire comme tout le monde. De plus, méditer est certainement la chose la plus noble que l’on puisse faire. D’ailleurs, personne ne me montre du doigt ni ne m’insulte, mais sans mot dire (par décence) et à ma grande surprise, on me dépose une pièce de deux francs dans la main ! Quelques minutes après, une pièce de cinq francs vient la rejoindre. Dès qu’on adopte un comportement qui diffère un peu de celui des autres, on est facilement pris pour un fou, même si ce comportement est sain et respectueux. Certainement que quelques individus doivent penser que je suis quelqu’un d’un peu bizarre, mais la posture force le respect avant tout.

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Nous sommes le 26 novembre 1996, le grand jour est arrivé. Quand le réveil sonne, j’ai ma première pensée de la journée : « Ça y est, c’est aujourd’hui. Le jour tant attendu a fini par arriver. La prochaine fois que je dormirai, j’aurais quitté l’Europe. »

J’envoie une lettre à mes parents, car je n’ai pas eu le courage d’affronter leur indignation, ni la résignation de me buter à leur incompréhension. Irène tient à m’accompagner avec Caroline jusqu’à l’aéroport de Genève, ce qui ne fait qu’exacerber le moment désagréable des adieux. À la cafétéria de l’aérogare, l’attente est terriblement longue. Nous n’osons même pas nous regarder et Caroline dort dans sa poussette. Nos gorges sont nouées, un silence de plomb règne.

« Les passagers pour le vol 172 à destination de Koweït sont priés de se présenter en porte d’embarquement numéro 5. »

Il est temps de nous effleurer les lèvres une dernière fois. Assujettis à la tristesse du moment, nous versons de grosses larmes, tout en restant silencieux ; il n’y a plus rien à dire. Je ne pleure pas parce que je me sépare d’Irène, mais en raison de la mélancolie de la situation. Peu attaché aux personnes, je suis paradoxalement très sensible à la souffrance des êtres. Je pleure comme je le ferais en voyant un film très triste, où une petite fille se retrouve seule avec son bébé, séparée de l’être qu’elle aime plus que tout au monde. Je présente passeport et billets et passe derrière la vitre, je me retourne pour la regarder encore. La scène que je vois à travers la vitre épaisse est d’autant plus triste qu’elle n’est pas jouée. Irène prend Caroline dans ses bras pour me la montrer ostensiblement, comme pour me dire : « Vois bien ce que tu oses délaisser ! » La petite n’a que huit mois. Ne comprenant pas pourquoi on l’a réveillé, elle regarde dans le vague. Tandis qu’Irène me regarde avec des yeux de chien abandonné, je lui adresse un grand sourire en signe d’encouragement, qu’elle me rend timidement. En m’éloignant, je me retourne et m’engage sur le long couloir roulant qui conduit à la porte d’embarquement.

Lorsque l’airbus A-340 prend son élan sur la piste de décollage, mon dos est plaqué sur le dossier. Je colle mon front sur le hublot. Hormis l’aile qui oscille légèrement, tout défile à grande vitesse. Le bruit envoûtant des réacteurs hurle à faire vibrer la carlingue. L’avion s’apprête à me soustraire de toute sa puissance du continent européen. En éprouvant cela, avant même que l’appareil ne décolle, je me mets de nouveau à pleurer, mais cette fois, je pleure de soulagement. Je réalise à quel point j’ai vécu dans le malaise et la souffrance. Mes sanglots sont ceux du prisonnier resté longtemps enfermé, que l’on conduit à la porte de la prison et à qui l’on dit : « Sortez ! Vous êtes libre. »

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