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L’itinéraire d’un renonçant

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L’arrivée en Birmanie

Le service à bord est médiocre, les stewards et les hôtesses ne reviennent jamais quand on leur demande un service, mais cela m’est égal. Si ç’avait été la seule possibilité, j’aurais pu faire ce voyage à pied ! Après une correspondance à Koweït, j’arrive à Bangkok, où l’aéroport moderne et climatisé, l’un des plus grands d’Asie, constitue mon premier contact avec ce continent. Étant donné que je passais mes cours d’anglais à dessiner ou à faire des singeries, c’est non sans certaines difficultés que je parviens à trouver où et comment faire valider mon billet pour Yangon. Le dernier vol dure à peine plus d’une heure.

« Ladies and Gentlemen, your attention, please! We’ll reach Rangoon airport in a few minutes; please fasten your seatbelts. (Mesdames et messieurs, votre attention, s’il vous plaît ! Nous amorçons notre descente sur Yangon ; veuillez attacher votre ceinture). »

Vu du ciel, la Birmanie apparaît comme un pays plutôt pauvre. Je ne connais encore rien de cette contrée que je suis déjà en train de survoler. Je sais seulement qu’elle se trouve entre l’Inde, la Chine et la Thaïlande, que sa capitale est Yangon, que l’écriture se base sur des cercles, et qu’on y trouve des éléphants, des gilets en velours, des marionnettes (Irène s’en est acheté à Londres), des bouddhistes, des zédis, et des centres de méditation où il est possible d’y pratiquer du matin au soir et durant des retraites aussi longues qu’on le souhaite. Par le hublot, je vois une multitude de zédis de toutes les tailles, des champs et des routes dessinés aussi irrégulièrement que les cours d’eau qui les entrecoupent, des huttes qui semblent fragiles comme du papier, des groupes de cocotiers et de palmiers, pareils à des touffes de poils sur une peau ocre brutalisée par le soleil.

Dès la sortie de l’Airbus, l’air suffocant m’accueille de manière assommante, comme une gifle brûlante, accroissant impitoyablement la fatigue du long voyage. Dans le vieil autobus qui ramène les passagers de la passerelle de l’avion jusqu’à l’aérogare et qui semble avoir ressuscité de la casse, il est écrit (en français) : « Défense de parler au conducteur ». Ce petit écriteau me donne presque l’impression d’être encore à Lausanne, d’autant plus que le véhicule est bondé de blancs. Cependant, l’état des sièges, l’humidité et la chaleur écrasante du climat n’évoquent en rien la Suisse.

Épuisé, mais enchanté de découvrir une nouvelle partie de la planète, je m’installe à l’arrière d’un déchet roulant servant de taxi. Le chauffeur et le copain qui l’accompagne ont de drôles de têtes, mais je me sens complètement confiant lorsque j’aperçois une belle image de Bouddha trônant au-dessus du tableau de bord. Je leur donne l’adresse du centre de méditation et la voiture se met en route. Il me demande gentiment si c’est la première fois que je viens en Birmanie, je lui réponds qu’oui. Pendant que nous roulons, j’aperçois des grappes humaines accrochées par la force des bras sur les côtés et à l’arrière de voitures bricolées en transports publics, des vendeurs de bétel et de cigarettes à l’unité qui sillonnent les rues de part en part, une multitude d’étalages aménagés à même les trottoirs, où se vendent des articles indéfinissables, des femmes habillées de couleurs très vives, transportant leurs commissions en équilibre sur la tête avec une incroyable dextérité, des écoliers rentrant chez eux, en uniforme vert et blanc, tenant un sac de tissu à l’épaule et un service de gamelles en aluminium à la main, à l’aide duquel ils transportent leur repas à l’école.

Les véhicules semblent rouler selon la plus complète anarchie, dans un tintamarre incessant de coups de klaxon. Les vitres sont grandes ouvertes, un courant d’air chaud caresse le visage. Soudainement, le chauffeur arrête la voiture sur le côté de la route. Il se retourne et me demande, dans un anglais aussi mauvais que le mien, combien de dollars je souhaite changer. J’ai beau lui expliquer que je viens seulement pour méditer et qu’a priori, je n’ai pas besoin de change, mais il insiste. Lorsque je lui indique que je pourrai toujours en faire ultérieurement si besoin est, il se fait brusquement menaçant, me faisant comprendre que je n’ai pas intérêt à refuser. Je ne veux pas d’histoires, alors je cède en acceptant de changer cinquante dollars. Cinq minutes, plus tard, en me fixant d’un regard très inquiétant, il me demande de changer cinquante autres dollars. Comme un jour ou l’autre je serai certainement amené à utiliser des Kyats – la devise birmane –, je veux bien encore changer quelques sous. Je suis très fatigué par le voyage et souhaite vite arriver au centre. Je ne veux pas que mon chauffeur et son copain me lâchent dans une zone perdue dans ce pays où tous les panneaux sont écrits dans une langue qui m’est aussi étrangère que le martien. Je ne veux pas non plus qu’ils m’attaquent et dérobent mon sac, mon argent et mes papiers.

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Je devine qu’ils ont dû m’escroquer quelque peu sur le change et j’en aurai la confirmation quand, d’un signe de la main, ils refuseront que je leur paye la course, avec un grand sourire qui veut dire : « Laissez, ça nous fait plaisir ! » Les billets qu’ils m’ont échangés n’ont pas l’air faux en tout cas, tant ils sont sales et usés. J’apprendrai qu’ils ne m’ont donné que la moitié de la valeur du change. Ils m’ont donc volé cinquante dollars, soit deux bons mois de salaire moyen pour un Birman. Ce premier contact avec des Birmans restera l’exception qui confirme la règle, car plus jamais je ne rencontrerai le moindre problème de ce genre avec les innombrables personnes que je rencontrerai par la suite durant toutes les années où je demeurerai dans ce pays. Je crois en tout cas que désormais, je ne me laisserai plus avoir par un symbole – tel qu’une image de Bouddha – porté sur quelqu’un, accroché dans un véhicule ou exposé dans une maison. En effet, cette petite mésaventure me fait comprendre que les symboles, qui ne sont que des graphismes ou des sculptures, et les intentions des individus qui les mettent en valeur d’une manière ou d’une autre sont deux choses bien distinctes. Seul celui qui se brûle au moins une fois se méfiera du feu.

Quand le faux taxi me laisse devant l’entrée du centre, j’entre directement dans un vieux bâtiment qui semble être le cœur administratif du lieu. Je suis projeté cinquante ans en arrière. L’intérieur est moite et sombre. Il y a de massifs bureaux en bois et de larges chaises. Des ventilateurs accrochés sur le haut plafond tournent lentement. De grosses armoires débordent de vieux livres et de dossiers. Seules les pales des ventilateurs brisent le silence que semble imposer la chaleur. Je m’avance vers le seul individu présent dans le grand hall du bâtiment. Vêtu d’un tee-shirt sans manches sale et troué, le menton paré d’une barbe limitée à une dizaine de longs poils, il demeure parfaitement immobile, sur sa chaise. Ses yeux qui me fixent m’indiquent qu’il n’est pas en cire. Lorsque je m’approche, il m’adresse la parole dans un anglais mal assuré :

« — Puis-je vous aider ?
   — Je viens dans ce centre pour méditer.
   — Venez demain. Bureau fermé, maintenant.
   — J’arrive juste maintenant, de Suisse, puis-je dormir ici ?
   — Pas possible. Vous venir demain.
   — J’ai un ami ici, puis-je le voir ?
   — Quel est son nom ?
   — Monsieur Lasset, Paul Lasset. »

Il appelle un jeune homme qui me conduit jusqu’à la salle de méditation des étrangers. En traversant le centre, je me sens mal à l’aise dans mes chaussures de randonnée et mes chaussettes, d’autant plus que tout le monde a les pieds à l’air dans des tongs en cuir ou en plastique. Je suis surpris de constater que de nombreux moines ont choisi de venir pratiquer dans ce centre. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit avant tout d’un monastère accueillant également des laïcs, et non l’inverse.

Avant de monter les escaliers extérieurs qui conduisent à la petite salle de méditation, mon accompagnateur me fait signe d’ôter mes chaussures. Cet usage qui me paraît alors surprenant ne tardera pas à devenir un réflexe complètement automatique. Malgré son crâne rasé et une très longue barbe, je reconnais Paul parmi une douzaine de personnes assises, immobiles dans le silence. Je redescends pour attendre la fin de la séance d’assise. Tout à coup, je le vois apparaître en haut des escaliers. Il descend chaque marche avec une lenteur extrême, un longyi autour de la taille, comme la plupart des Birmans. Heureux de nous retrouver, nous nous serrons dans les bras. Ensuite, nous séchons nos larmes et Paul m’amène dans sa cellule, où nous nous racontons nos parcours réciproques jusqu’à la tombée de la nuit.

Paul me présente le Vénérable Satipatthāna, un vieux moine d’allure très simple et très humble. Il est responsable du vieux bâtiment pour les étrangers. Bien qu’il passe beaucoup de temps à ramasser les feuilles mortes de la cour, je me rendrais vite compte qu’il est, et de loin, le plus sage du centre. D’ailleurs, son visage rayonnant de bienveillance ne manque pas de me faire immédiatement grand effet lorsque je l’aperçois pour la première fois. Beaucoup le considèrent comme un moine sans intérêt. Ceux-là ne le connaissent pas et se permettent ces jugements uniquement parce qu’il n’a pas de diplômes « bouddhiques ». Toutefois très habile en anglais, ce vieux moine est inégalable dans sa capacité à éclairer, guider et encourager les méditants dans leur entraînement vers l’éveil. En tout cas, il ne s’intéresse pas aux titres, il refuse toutes les distinctions qu’on veut lui accorder. Le regard qu’il adresse au petit Européen perdu que je suis vaut plus que les plus grandes cérémonies d’accueil. Sans prendre un seul instant pour réfléchir, il me donne immédiatement la clef d’une cellule, m’indiquant qu’il n’y a qu’à attendre le lendemain, à l’ouverture du bureau, pour aller remplir le formulaire d’inscription.

Un jeune Birman fait le tour des cellules. Il se propose d’acheter les choses dont les méditants peuvent avoir besoin sans qu’ils aient à interrompre leur retraite. Je lui laisse de l’argent et il va m’acheter une paire de tongs (pour près d’un euro).

Les moustiques n’attendent pas que la nuit soit complètement tombée pour commencer leurs raids aériens. L’humidité est telle que tous les papiers sont gondolés, y compris les billets de banque. En dépit de la sensation écrasante provoquée par l’association de la chaleur et de l’humidité, je m’endors immédiatement et profondément.

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