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L’itinéraire d’un renonçant

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Une vie de calme et de silence

Après une bonne nuit réparatrice, j’émerge de mon sommeil avant que mon réveil ne s’en charge. Je rabats ma moustiquaire sur elle-même, avant d’enfiler l’un des deux longyis prêtés par le centre, et un tee-shirt. Il est quatre heures et demie, la nuit est encore noire. Lorsque Paul passe me prendre, il est surpris de me trouver déjà levé. Hier soir, nous avons eu tout le loisir de nous raconter notre existence des mois passés. Ce matin, commencent les choses sérieuses. Paul ne m’adresse la parole que pour m’indiquer les choses strictement nécessaires, et il ne parle qu’en chuchotant, quels que soient l’endroit et le moment de la journée. Ici, le silence règne en maître absolu et, comme je ne tarderai pas à m’en rendre compte, il en est de même pour l’attention et la vigilance.

Nous prenons chacun sa thermos et je suis Paul qui se dirige tranquillement vers l’allée principale du centre. Il avance de plus en plus lentement, d’une manière qui me paraît exagérée. Arrivés sur la grande allée, chacun absorbé dans son silence, des centaines de méditants marchent d’un pas très lent, jusqu’à se ranger en file. Je demeure très surpris par cet attroupement qui se meut au ralenti, mais j’apprécie néanmoins la sérénité et l’atmosphère apaisante qui s’en dégagent. Les moines sont au-devant de la file, suivis des hommes laïcs, des nonnes et des femmes laïques. Paul m’indique ma place dans la longue colonne, avant d’aller plus en avant, car il est ici depuis plusieurs mois et après le statut (moine, nonne, laïc), c’est l’ordre selon l’ancienneté qui doit être respecté. La chaleur et l’humidité, elles aussi, sont déjà levées. À l’horizon, vers l’Est, les premières lueurs de l’aube commencent à déteindre sur le manteau noir de la nuit. Tout à coup, le timbre résonnant d’un gros tambour brise le silence qui plane au-dessus du centre et de ses environs. Deux dizaines de coups imposants se succèdent, et la file – dans laquelle j’ai pris place comme tout le monde – s’avance lentement vers l’immense salle à manger du centre.

On m’indique de m’asseoir à l’une des tables prévues pour les étrangers, à laquelle Paul est en train de prendre place très lentement, conscient de ses moindres gestes. Tous les méditants ne sont pas aussi assidus, mais le silence et le calme sont respectés par tous. Seules quelques personnes chargées du bon déroulement du service se hâtent d’un côté à l’autre de la salle, remplissant quelques derniers plats, ou posant des cuillères manquantes. À notre table, et à l’identique de toutes les autres – y compris sur celle des abbés du centre –, se trouve un récipient de riz froid, de la bouillie de riz, un plat de haricots rouges, quelques bananes et du thé vert léger. « Où sont mes croissants, ma brioche, mon beurre, mes confitures, mon chocolat chaud, mon jus d’oranges pressées ? », se garde de crier mon estomac. Esclave de mes habitudes confortables, je ressens naturellement quelques difficultés à m’adapter du jour au lendemain à de nouveaux usages qui s’appliquent à tous les aspects de l’existence. Cependant, je me suis tellement préparé psychologiquement à cette retraite que je me plonge immédiatement dans le bain. Ma volonté de parcourir la voie qui mène à la délivrance de la souffrance est telle que je serais capable de traverser une forêt en feu s’il le fallait.

En tout cas, les bananes sont si délicieuses et si sucrées que je ne parviendrai plus à ingurgiter celles qui sont importées en Europe, en comparaison si fades. Il faut goûter les deux pour arriver à se rendre compte de la phénoménale différence qui existe entre une banane qui mûrit en cales et une banane qui mûrit dans son milieu d’origine. Une banane importée en Occident a la forme et la couleur d’une banane, mais elle n’est plus une banane ! Je découvrirai aussi que l’enseignement de Bouddha subit le même sort. Après un petit déjeuner pris dans un calme idéal, nous remplissons notre thermos de thé, et regagnons notre logement aussi lentement que nous nous en étions éloignés. Je fais alors connaissance avec la salle d’eau, où l’eau chaude est inexistante. Les toilettes ne comportent pas de papier w.-c., mais elles sont dotées d’un petit tuyau d’eau qui permet de se rincer proprement. Cela est donc nettement plus hygiénique que l’essuyage à l’aide de papier.

Une fois les dents brossées, je me trouve une place dans la petite salle de méditation. Celle-ci est couverte de tapis en nattes et en tissus bariolés. Un large ventilateur à trois pales est fixé au plafond. Seuls, les cris rauques des corbeaux et le gloussement de quelques geckos troublent la quiétude du lieu. Je suis enchanté d’avoir enfin trouvé un endroit où tout est fait pour la méditation. Satisfait d’avoir pu me libérer de ma morne existence familiale, je m’abandonne complètement à mon entraînement selon mon habitude, assis en semi-lotus sur deux épais coussins, les mains sur les genoux, paumes relevées et les yeux ouverts, pointés vers le bas. Il n’y a plus de couches à changer, plus de cuisine et de biberon à préparer, plus de journaux à aller vendre, plus d’aspirateur à passer, et plus de vaisselle à faire. La seule chose qui me reste à faire est de faire le vide des pensées, jusqu’à l’éveil, me dis-je.

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Dans la matinée, Paul m’accompagne auprès du responsable du centre pour mon inscription. Ce grand octogénaire aux airs tranquilles et bienveillants me fait signer la charte du centre, qui insiste surtout sur le respect du silence, des autres méditants et bien entendu, des directives données par les instructeurs. Ensuite, il me donne quelques formulaires à remplir. Quand Paul s’enquiert à propos de la prolongation de mon visa, il lui dit : « Nous allons attendre une semaine. Si nous constatons que c’est un méditant sérieux, nous ferons les démarches nécessaires afin qu’il obtienne un visa de méditation ». Enfin, on me fait connaître les huit préceptes que tout méditant ici se doit d’observer, et tels que Bouddha les a lui-même établis : premièrement, s’abstenir de tuer des êtres ; deuxièmement, s’abstenir de voler ; troisièmement, s’abstenir de toute pratique sexuelle (même solitaire) ; quatrièmement, s’abstenir de mentir ; cinquièmement, s’abstenir de consommer de l’alcool (ou d’autres intoxicants) ; sixièmement, s’abstenir de consommer des aliments solides après midi ; septièmement, s’abstenir de musique, chant, danse, spectacle, parfum, cosmétiques et parures ; huitièmement, s’abstenir de s’asseoir plus haut que des êtres respectables ou à des places réservées à de telles personnes.

Concernant les horaires de méditation, la journée commence à trois heures. Personnellement, je n’arriverai jamais à me réveiller avant quatre heures et demie. Ce que les autres peuvent en penser m’est bien égal, car ce qui compte n’est pas l’heure à laquelle on se lève, mais de bien faire durant le temps qu’on est éveillé. Depuis le réveil, la méditation se poursuit sans relâche, jusqu’au moment de l’endormissement le soir, entre neuf et onze heures, selon les capacités de chacun.

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