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L’itinéraire d’un renonçant

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Instructions pour la vision directe

(Attention, ce chapitre est technique) Un moine vient me déranger en pleine séance d’assise. À mon grand étonnement, il me demande de le suivre jusqu’à la chambre d’un des principaux abbés pour me faire prendre connaissance des instructions de méditation. Vexé, je me dis que ce moine me fait perdre mon temps, car je connais très bien les instructions de méditation. Me prend-il pour un débutant ? De plus, je pensais que chacun méditait comme bon lui semblait, ici. Lorsque nous arrivons dans la chambre de l’abbé, on me fait écouter une cassette enregistrée en français, qui expose les bases de la méthode enseignée dans le centre. Je suis stupéfait de découvrir qu’il existe une autre façon de pratiquer la méditation, qui plus est, radicalement différente. Il est question, au contraire, d’observer en pleine conscience tout ce qui peut être perçu. On porte alors toute son attention sur les sensations visuelles que l’œil perçoit, sur les sensations auditives que l’oreille perçoit, sur les sensations tactiles que le corps perçoit, sur les sensations olfactives perçues par le nez, sur les sensations gustatives perçues par la langue et sur les sensations mentales perçues par le mental, c’est-à-dire les pensées, les réflexions, les émotions, les sentiments.

Dans le but de comprendre correctement la nature de tout ce que l’on perçoit autour de soi et en soi-même, il faut observer la réalité telle qu’elle est, de la manière la plus directe. Pour cette raison, cet entraînement de l’esprit est appelé la « vision directe ». Il convient donc d’observer chacune de ces sensations telle qu’elle se manifeste et au moment même ou elle apparaît.

Dans la cassette, il est indiqué qu’en début d’entraînement, il est impossible d’observer tous les phénomènes qui apparaissent à la conscience. C’est pour cela que l’on commence par porter son attention sur ceux qui sont les plus faciles à percevoir. Si une douleur ou une démangeaison apparaît dans la jambe, c’est sur cette sensation tactile que toute l’attention se portera. Si le claquement d’une porte se fait entendre, c’est cette sensation auditive qui devra être prise en compte, dès l’instant où elle apparaît, et pendant toute sa durée. Il en va de même pour tous les types de sensations.

Quand il n’y a pas de sensation très distincte, on prend comme objet d’observation ce qui est toujours présent et aisément perceptible, comme le mouvement de gonflement et de dégonflement de l’abdomen lors de l’assise, et le mouvement des pieds pendant la marche. Pour développer équitablement l’énergie et la concentration, dont l’équilibre est indispensable pour la progression à travers les diverses étapes de la vision directe jusqu’à la cessation de la souffrance, il faut effectuer autant de marches que d’assises. En effet, dans cette méditation, la marche est tout aussi importante que l’assise, tout comme le sont les « activités » (se lever, se coucher, se laver, s’habiller, manger, etc.), car la connaissance ne se développe qu’en fonction de l’observation – quel que soit l’objet observé – et aucunement d’une posture. Dans la contemplation des phénomènes, ce qui importe est de connaître, de percevoir. Il est donc bien d’effectuer une heure de marche et une heure d’assise en alternance.

Pour que la vision directe soit appliquée correctement, deux types d’effort sont nécessaires. Ils sont minimes ; ils doivent être justement dosés. Il ne s’agit pas du tout de l’effort forcé ; il s’agit de l’effort juste. Le premier type d’effort consiste à appliquer son attention sur l’objet, le second à la maintenir dans toute la durée du phénomène.

Pendant l’assise, on observe le mouvement de gonflement de l’abdomen pendant l’inspiration et le mouvement de dégonflement de l’abdomen pendant l’expiration, sans chercher à modifier sa manière de respirer, ni quoi que ce soit d’autre. On observe le mouvement de telle manière que son attention sur celui-ci est synchronisée sur le mouvement lui-même. Concernant la posture, il suffit d’être assis confortablement, sur un coussin, un banc ou à même le sol, les jambes croisées ou pas, les mains posées où l’on veut, peu importe. Ce qui importe est d’avoir le dos bien droit, non adossé. Les yeux doivent être fermés, pour éviter les sensations visuelles, qui constituent trop facilement une source de distraction.

Si des pensées ou des réflexions apparaissent, elles ne doivent pas être chassées, ni suivies, mais seulement observées à leur tour, tels que de simples phénomènes qu’elles sont en réalité, au même titre que les autres. Si celles-là véhiculent des émotions ou des sensations, ces nouveaux objets devront alors être observés à leur tour, soigneusement et patiemment. Lorsque ces phénomènes cessent de se manifester ou qu’ils deviennent ténus, on focalise à nouveau son observation sur l’objet principal, qui est en quelque sorte l’objet « par défaut ». Habituellement, on pense qu’il y a un « moi » qui fait des expériences, qui agit, qui marche, etc. On pense ainsi parce qu’on n’observe pas tous ces phénomènes. Ainsi, on a tendance à les identifier comme étant un individu. En fait, il y a seulement l’expérience, mais pas d’expérimentateur, il y a l’action, mais pas d’acteur, il y a la volonté, mais pas de volontaire, il y a la souffrance, mais pas de personne qui souffre.

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Pendant la méditation, si l’on pense qu’il fait trop chaud, qu’on est épuisé, ou qu’on est assailli par les démangeaisons, c’est précisément parce qu’on n’observe pas les phénomènes qui apparaissent tels qu’on les perçoit et à l’instant où ils sont perçus. Il est impératif d’observer avec vigilance chaque moment de conscience afin de les connaître pour ce qu’ils sont. Tout doit être minutieusement observé, dans toute sa durée, y compris les plus grandes sensations de découragement, de doute et de fatigue. Ce n’est qu’à ce prix qu’il est envisageable de surmonter les obstacles inhérents à la voie conduisant à la Paix. Chaque méditant passe inévitablement par des phases déplaisantes, voire terriblement pénibles. Nourris dans l’idée que la méditation est une chose qui ne procure que du bien-être, du confort et de la légèreté, la plupart des individus sont persuadés que leur pratique est mauvaise dès lors qu’ils se sentent mal, physiquement ou moralement.

Comme je m’en rendrai vite compte, la vision directe n’est pas une relaxation. Bien qu’elle amène aussi à expérimenter des phases d’extases puissantes, son but n’est pas d’acquérir du bien-être, mais de se débarrasser de la souffrance. Le bonheur parfait ne consiste pas à obtenir des extases, qui restent encore une chose pesante, mais d’être libre de toute souffrance. Ne plus jamais être affecté par quel phénomène que ce soit, voilà le but le plus cher de toute personne qui raisonne sainement.

Les émotions telles que la crainte et la colère doivent être soigneusement observées afin d’être connues pour ce qu’elles sont, afin d’être démasquées. L’unique moyen pour une telle démarche est la vision directe. Tant que cela n’est pas fait, ces poisons du mental nous plongent dans l’illusion. Comme le disait si justement le Vénérable Mahāsi, le moine qui popularisa cette méthode à travers le monde : « L’émotion négative est un mécanisme de défense dont l’objectif est de voiler la réalité. »

Dans les instructions, il est vivement recommandé de ne pas bouger durant l’assise, même si des démangeaisons ou des douleurs surviennent. Dans un tel cas, il convient de prendre pour objet d’observation ces nouvelles sensations, et éventuellement le désir de changer de posture si celui-ci apparaît. Si une douleur devient insupportable, on peut envisager de changer de posture, mais pas sans porter son attention sur l’intention de le faire, ni sans le faire très lentement, en prenant soin d’observer chaque mouvement effectué durant tout le processus de changement de posture. Dans l’entraînement à la vision directe dans la réalité, la principale qualité est sans aucun doute la patience. Un proverbe birman indique que c’est la patience qui mène à la cessation, au but ultime, qui est la pleine connaissance de la réalité. À elle seule, cette cessation permet la délivrance définitive des conditions insatisfaisantes que nous éprouvons tous.

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