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L’itinéraire d’un renonçant

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Être au présent à chaque instant

De retour dans la vieille pièce qu’est la salle de méditation pour les étrangers, je ne tarde pas à m’appliquer à ces instructions aussi soigneusement que possible. Cet acte d’observer le mouvement on ne peut plus répétitif du gonflement et du dégonflement de l’abdomen me paraît si bête qu’il m’amuse de penser que c’est ça qui peut conduire à l’éveil. Très vite, je constate que rester assis sans bouger pendant une heure est loin d’être aussi facile qu’on peut l’imaginer. La lourde chaleur, renforcée par une humidité difficile à supporter, n’aide en rien. J’aime le chaud, mais en dessous d’une limite qui là est alors largement franchie. L’unique ventilateur de la salle ne fait que chatouiller l’air. Son vieux moteur est si bruyant que nous préférons le laisser éteint.

Aussi déterminé à me sortir de ma condition d’être impur qu’une personne tombée dans une fosse aux crocodiles, je m’absorbe immédiatement et pleinement dans cet entraînement qui consiste à connaître la réalité dans l’instant et de la manière la plus directe. À tel point d’ailleurs que Paul m’avouera être surpris de voir quelqu’un entrer si vite dans le rythme de la retraite. Comme je m’immerge dans cet entraînement d’observation de la réalité, je m’immerge par conséquent dans tous les obstacles qui lui sont inhérents. Le seul fait de demeurer en posture assise, immobile, le dos droit, sans bouger pendant une heure, me montre combien le corps est source de souffrances en tous genres. Mon corps tout entier est en proie aux démangeaisons, aux tensions, aux fourmillements, aux piqûres d’insectes, aux sensations de lourdeur, de suffocation et de torpeur. Ces difficultés physiques m’incitent fortement à tout lâcher pour aller retrouver un lit douillet. Le sommier du lit dont je dispose ici n’est qu’une dure planche de bois. Mes os saillants n’ayant pas la moindre habitude d’une telle dureté, il me faut utiliser trois tapis de méditation en guise de matelas, et pour les assises, deux gros oreillers qui ne soulagent qu’une petite partie des douleurs.

Outre les innombrables incommodités du corps, s’ajoute l’instabilité du mental. En effet, cette « bête sauvage » ne songe qu’à s’inonder de sensations plaisantes et confortables, à élaborer des concepts, des réflexions, des commentaires et des projets de manière infinie, et avec une ingéniosité insoupçonnable, emploie tous les moyens pour ne pas se laisser dompter. C’est en essayant que je m’aperçois qu’il est loin d’être aussi simple que je pouvais l’imaginer de demeurer pleinement attentif sur un objet d’observation, comme le mouvement de l’abdomen ou celui des pas. Impossible, en tout cas durant les premiers jours, de focaliser son attention de manière continue sur les objets de sa méditation. Comme une anguille dans des mains savonnées, le mental glisse sans cesse vers des pensées plaisantes, qui pour la plupart, concernent l’existence bien confortable qu’il vient de perdre.

Toutes les idées que je concevais à propos de cette retraite alors que j’étais encore en Suisse ne se limitaient qu’à des aspects plaisants : je me voyais confortablement assis, baignant du matin au soir dans une concentration profonde et régulière. J’ignorais complètement que non seulement la méditation n’est pas un jeu d’enfant, mais aussi que les conditions de vie sont radicalement différentes dans ce pays. Même si on le sait, on ne peut le réaliser qu’une fois sur place.

Le couple humidité-chaleur est omniprésent, de jour comme de nuit, les pannes d’électricité sont fréquentes, les distractions ne sont pas disponibles, tout comme les bonnes choses dont j’ai pu jouir depuis le début de mon existence : les produits laitiers, le pain, le chocolat, les jus de fruits et bien d’autres encore. Les moustiques sont inévitables et très agressifs. Tout est vétuste et difficile à utiliser, y compris les toilettes. Bref, le mal-être est permanent. Ce changement est si profond qu’il me semble rêver, une petite partie de moi me dit que c’est trop difficile pour être la réalité, que je ne mérite pas d’éprouver de telles conditions, qu’il me suffirait de crier « stop ! » et que « quelqu’un derrière tout ça » balaierait d’un coup vent ce climat et ces conditions infernales, me rendant sur le champ tout le petit confort de mon existence occidentale. Cependant, il n’en est pas ainsi, ce que je vis là est bel et bien la réalité que je dois désormais subir et affronter jusqu’au bout, à moins d’abandonner et de « rentrer à la maison », mais cela, il en est hors de question. J’ai suffisamment tourné en rond ainsi, et si je suis venu ici, ce n’est pas pour faire demi-tour sur la voie de la libération, mais au contraire pour la suivre de mon mieux. Au bout de deux jours de retraite, quand je prends conscience de la dureté incontournable de mon nouveau quotidien, j’éclate en sanglots, debout, immobilisé au milieu d’une cour, comme un enfant qui aurait été délaissé par sa maman dans un endroit hostile.

Après une rapide réflexion, je déduis que la seule issue possible pour surpasser ces conditions difficiles à supporter est de m’atteler à cet entraînement à la vision directe dans la réalité jusqu’au succès.

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