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L’itinéraire d’un renonçant

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Des guides indispensables

J’ignore jusqu’à quel degré de sagesse sont parvenus ceux qui m’encadrent et me guident dans mon entraînement, mais je perçois tout au moins qu’ils ont une expérience plus avancée que la mienne. Ils sont justes et honnêtes dans leurs comportements et dans leurs propos, ils ne présentent pas d’intérêt personnel dans ce qu’ils font, et leurs recommandations sont empreintes de bon sens, de raison et de logique. En vertu de ces critères, je sais que je peux leur faire totalement confiance. Je tiens alors pleinement compte de chacun de leurs conseils. Leur présence me donne le courage nécessaire pour persévérer sur la voie, parfois accablante, vers la compréhension de la réalité. Je comprends par conséquent qu’il est vain de chercher à réaliser l’éveil en restant seul dans son coin, même avec des livres écrits par les êtres les plus accomplis.

Relativement semblables, les heures d’assise et de marche se succèdent, mais l’ennui n’a pas sa place, tant grande est la motivation de progresser, tant je m’efforce de scruter au mieux tout ce qui peut se passer dans les perceptions qui composent les mouvements observés. Parfois, je suis bien en phase avec cet entraînement, car j’observe les phénomènes avec curiosité, avec la volonté de connaître le processus de la réalité que nous éprouvons à tout instant de notre existence. Parfois, je « pédale dans le vide », car je suis les mouvements de l’abdomen et des pieds dans l’idée d’un exercice destiné à développer la concentration, avec le même état d’esprit qu’on soulèverait des haltères pour développer ses muscles. Ainsi passent les jours, au rythme des assises et des marches, interrompues seulement par les repas et les entrevues de méditation. L’attention, la vigilance et la concentration, quant à elles, ne sont jamais suspendues. Les deux repas quotidiens sont pris le matin, le premier à cinq heures, le dernier à dix heures. Ce qui me surprend à mon premier déjeuner est de constater deux « tables pour végétariens », ce qui signifie qu’en dehors de quelques étrangers – dont je fais partie –, tous les autres mangent de la viande. Les entrevues de méditation ont lieu une fois tous les deux jours, et un petit enseignement est délivré chaque dimanche, dans le but de faire prendre conscience à chacun de l’importance et de l’urgence d’un tel entraînement, et donc à motiver pour ne pas abandonner en cours de route, pour ne pas se relâcher, mais au contraire pour persister avec effort et détermination, jusqu’au succès.

Aujourd’hui ont lieu les entrevues de méditation. Tout le monde est présent lorsque l’instructeur entre dans la salle ; les méditants – dont Paul et moi faisons partie –, le Vénérable Satipatthāna, qui fait office d’assistant auprès de l’instructeur, et les interprètes pour les Coréens, le Japonais et le Vietnamien qui sont parmi nous. Quand notre instructeur, le Vénérable Jātaka, prend place sur la seule chaise de la salle, à mon grand étonnement, tout le monde se prosterne à trois reprises, sauf moi, qui ne comprends pas la signification de ce rite. Le regard neutre, le moine qui va nous délivrer les instructions a un visage d’une banalité parfaite, donnant l’impression d’avoir un air très blasé. Les entrevues se font individuellement, mais devant tout le monde. Ainsi, chacun peut, dans la mesure de sa compréhension de la langue employée, profiter d’explications à des questions qu’il n’aurait pas songé à poser et qui peuvent s’avérer lui être une aide dans son entraînement. Autrement, nous pouvons aussi continuer notre méditation en attendant notre tour, soit en assise, soit en marche. Lorsque le Vénérable Satipatthāna me fait signe de venir, je m’approche de l’instructeur, toujours aussi lentement que le rythme habituel, et m’assois tout aussi tranquillement. Une fois que le professeur de méditation m’a posé quelques questions précises sur mon entraînement, il adresse deux ou trois brèves phrases en birman, que le sage Satipatthāna développe en anglais. Enfin, Paul assumant le rôle d’interprète français pour les deux francophones comprenant trop mal l’anglais (un autre Suisse et moi-même), me fournit les instructions en version claire, précise et en français.

On coupe court à mes interminables questions d’ordre philosophique que génère ma grande soif de connaissances à propos des grandes questions sur le fonctionnement de la conscience. Ce type de questions concerne par exemple les liens entre la concentration et les événements qui coïncident avec une incroyable précision. Mes trois instructeurs – le Vénérable Satipatthāna et Paul étant loin de se limiter à de simples traducteurs – me feront rapidement comprendre que toutes ces questions, aussi intéressantes soient-elles, et même sous forme de simples réflexions, doivent absolument être oubliées pendant toute la durée de la retraite. Lors d’un tel entraînement qu’est celui du développement de la vision directe dans la réalité, seule doit être prise en compte l’observation des phénomènes, rien d’autre.

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Je m’apercevrai donc que le rôle essentiel de l’instructeur est d’une part de veiller à ce que le méditant maintienne bien son équilibre entre l’énergie et la concentration, car c’est la condition obligatoire pour franchir les étapes de tout le processus de la vision directe, jusqu’au but suprême. D’autre part, il est de l’inciter à observer sans relâche, avec persévérance, sans se laisser glisser dans le piège sans fin des pensées ou des réflexions analytiques inutiles, ou dans d’autres obstacles tels le découragement ou pire : l’autosatisfaction. Si l’instructeur « officiel » est très concis dans ses indications, se limitant généralement à des instructions brutes de tout commentaire, le noble et vieux Satipatthāna sait construire des encouragements si efficaces qu’ils nous propulsent dans la suite de notre entraînement avec une force surnaturelle. À l’aide de très peu d’éléments, il saisit immédiatement les impasses rencontrées par les méditants. Il est particulièrement habile pour illustrer à merveille chacun des problèmes que nous rencontrons, à l’aide d’une petite histoire – souvent métaphorique – qui se déroulait au temps de Bouddha. Ceux qui savent l’écouter ne peuvent que progresser sur la voie qui mène à la Paix.

En dépit des difficultés tant physiques que mentales, j’apprécie beaucoup cette méditation, qui d’ailleurs, est plutôt une manière d’être en parfaite phase avec la réalité qu’une méditation à proprement dite. Ce qui me plaît avant tout, c’est cette idée de ne tenir compte que de la réalité, de ce que nous percevons, par soi-même, tel que cela existe, tel que cela est. Finalement, comment développer une connaissance juste de la réalité en faisant autrement que la percevoir directement, telle qu’elle est, telle qu’elle se présente à la conscience, dans l’instant, libre de toute réflexion, de tout concept fabriqué par le mental ?

Chaque fois que je commence à dériver sur une voie qui sort du cadre de la vision directe, l’un ou l’autre de mes instructeurs me fait brusquement revenir sur terre. Ici, je n’apprendrai pas à léviter, mais au contraire à atterrir, plus que jamais. Je ne fuirai pas les éléments qui constituent habituellement la vie d’un être humain, mais au contraire, je les pénétrerai comme jamais il nous vient à l’idée de le faire. Cette façon de « méditer » m’apparaît tellement différente et surtout tellement plus claire et plus concrète que ce que j’ai eu l’occasion de découvrir en Europe. Ses avantages me semblent si évidents, si propices et si abordables que je souhaite vraiment m’y investir totalement. Alors que certains ne parlent que de fantasmes spirituels dignes des plus grands films de science-fiction ou des plus grands rêves, ici il n’est question que de connaître le mouvement de ses pieds, les douleurs de son dos, les émotions qui nous tiraillent, bref ; la vie de tous les jours, le caractère on ne peut plus concret de la réalité de chaque instant.

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