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L’itinéraire d’un renonçant

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Un chemin en plein brouillard

Chaque heure semble durer une journée entière. Les douleurs et les sensations d’inconfort sont telles que la mélodie de la petite horloge électrique annonçant la nouvelle heure est un immense soulagement. Le soulagement de pouvoir se lever, de pouvoir marcher. À peine quelques minutes plus tard, c’est la marche qui devient une torture interminable, clôturée en fin d’heure par un bref soulagement : celui de pouvoir s’asseoir. Ainsi de suite, de longues journées durant, se poursuit le calvaire. Beaucoup de méditants n’ayant pas le courage de l’affronter sautent sur la moindre occasion pour discutailler autour d’une tasse de thé, jusqu’à ce qu’un responsable vienne les remettre à l’ouvrage. Il m’arrive aussi de fuir momentanément la difficulté de la méditation en remplissant mon mental de projets, comme cette fois où je parviens, en dépit de mon maigre anglais, à me renseigner auprès d’un moine japonais. M’imaginant comme on le croit souvent « qu’ailleurs c’est mieux », je lui demande des informations sur un centre de méditation de son pays, les prix de l’avion pour aller à Tôkyô et du train pour se rendre à l’endroit dit. Comme la presque totalité des projets, ceux-ci ne tarderont pas à s’envoler.

Pendant une marche, Jean, un vieux Québécois, vient me raconter l’un de ses nombreux voyages où une fois, en Malaisie, il tomba nez à nez avec une panthère. Son récit est passionnant, mais conscient de plus en plus de l’importance de l’entraînement, je l’enjoins poliment de ne pas relâcher celui-ci. Il n’est pas question de se laisser aller. Je ne suis pas venu ici pour prendre des vacances ; mon seul but est de réussir cette retraite. Je suis toutefois souvent tenté d’y mettre un terme, tant je peine. Quelles que soient les difficultés rencontrées, à quoi bon arrêter, me dis-je. Ce ne serait que partie remise à plus tard, alors autant s’y atteler maintenant puisque j’y suis. Quand on prend conscience de l’importance inestimable de s’affranchir de la misère sans fin de la condition de tout être, et de l’occasion exceptionnellement rare d’avoir tout son temps à consacrer à une retraite auprès de guides compétents, il serait complètement fou de passer à côté de cela. Je ne suis pas venu ici pour essayer, mais pour accomplir ce qu’il y a à accomplir. Ainsi, je suis déterminé à poursuivre ma retraite quitte à y consacrer l’intégralité du temps qu’il me reste à vivre !

Certains jours, je me sens mieux, moins envahi par des peines de toutes sortes. Néanmoins, dans tous les cas, je ne perçois aucun changement, pas le moindre progrès. Je crois souvent que je ne suis « pas dedans », que je ne fais pas comme il faut. La seule chose qui ne fait pas de doute, c’est que je ne m’arrête plus, mais parfois, en dépit des encouragements de mes guides, je ne sais plus si je me dirige vers le bon cap. Je suis exactement comme le navigateur qui voit toujours le même horizon, sans jamais distinguer la moindre parcelle de terre.

Comme tout méditant, je ne peux pas m’empêcher de guetter des résultats palpables, comme des sensations de légèreté et de lucidité engendrées par une bonne concentration. Je ne comprends alors pas que le seul fait d’attendre des résultats constitue un obstacle à la progression, et que si résultats il y a, ce ne peut être que lorsqu’on n’attend rien. Certains jours, je me sens si découragé que je me laisse toutefois aller une demi-heure par-ci, une heure par-là à discuter de choses diverses à propos de la retraite, ou plus bêtement, de bonnes choses qui me manquent, comme une bonne pizza au fromage. Malgré ces petits moments de relâchement passagers, je m’applique aux recommandations de mes instructeurs le plus scrupuleusement possible.

Je souhaite poursuivre mon entraînement le plus tranquillement du monde, tout seul dans mon coin, loin des autres méditants. Presque tous parmi eux, bien malheureusement pour eux, ne songent qu’à fuir l’ennui et l’inconfort en bavardant, en grignotant ou en faisant toutes sortes de choses qui font obstacle à la méditation et qui dérangent les méditants sérieux. Il est dommage de constater combien nombreux sont les méditants qui abandonnent dès qu’ils rencontrent des phases inconfortables, pourtant inévitables dans le processus de cet entraînement. Par chance, j’obtiens qu’on m’autorise à pratiquer dans ma chambre. Désormais, je ne retournerai dans la salle de méditation que pour les entrevues.

Les jours passent, toujours aussi pénibles les uns que les autres. Je suis dans la peau d’un prisonnier qu’on aurait jeté au cachot sans lui dire quand il serait libéré ni même s’il le serait un jour. Seuls quelques plats bien cuisinés sont en mesure de me consoler. Les séances d’assise et de marche sont toujours aussi longues, il n’y a jamais rien de nouveau. J’en ai marre. Je voudrais arrêter d’observer, mais quoi faire d’autre ? Quoi faire de mieux finalement ? Je continue, bien que je ne crois plus en mes capacités, ni même aux paroles d’encouragement de mes guides. Seule une expérience inhabituelle liée à la méditation serait à même de me donner du courage. Je progresse en plein brouillard ; il n’y a rien d’autre que du brouillard tout autour de moi, toujours et encore du brouillard.

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